‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 49 sur 199 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

vouloir laisser en paU. Daphnis fut marri de voir ce bouc mutilé de sa corne; et se courrouçant à l’autre, qui encore n’était content de l’avoir ainsi laidement accoutré, si prend en son puinq sa houlette et s’en court apres ce poursuivant. De cette façon, le bouc fuyant les cou [is, et lui le |K)ursuivant en courroux, guère ne regardaient devant eux; et tous deux tombèrent dans on de ces pièges, le bouc le premier et Daphnis après , ce qui l’engarda de se faire du mal , pour ce que le bouc soutint sa chute. Or, au fond de cette fosse, il attendait si quelqu’un viendrait point l'en retirer, et pleurait. Chloé ayant de loin vu son accident , accourt, et voyant qu’il était en vie, s’en va vite appeler au secours un bouvier de là auprès. Le bouvier vint ; il eàt bien voulu avoir une corde à lui tendre , mais ils u'en purent trouver brin. Far quoi Chloé déliant le cordon qui entourait scs cheveux , le donne au bouvier, lequel en dévale un bout à Daphnis, et tenant l’autre avec Chloé , tant firent-ils eux deux en tirant de dessus le bord de la fosse , et lui en s’aidant et grimpant du mieux qu’il pouvait, que fmalcmcnt ils le mirent hors du piège. Puis retirant par même moyen le bouc , dont les cornes en tombant s’étaient rompues toutes deux ( tant le vaincu avait été bien et promptement vengé) , ils en firent don au bouvier pour sa récompense, et entre eux convinrent de dire au logis, si on le demandait, que le loup l’avait emporté.

Revenus ensuite à leurs troupeaux , les ayant trouvés qui paissaient tranquillement et en bon ordre , chèvres et brebis , ils s’assirent au pied d’un chêne , et regardèrent si Daphnis était point quelque part blessé. Il n’y avait en tout son corps trace de sang ni mal quelconque , mais bien de la terre et de la bouc parmi ses cheveux et sur lui. Si résolut de se laver, afin que Lamon et Myrtaie ne s’aperçussent de rien. V'enaiit donc avec Chloé à la caverne des Nymphes, ii lui donna sa panetière et son sayon à garder, et se mit au bord de la fontaine à laver ses cheveux et son corps.

Ses cheveux étaient noirs comme ébène , tombant sur son col bruni par le hàle ; on eût dit que c’était leur ombre qui en obscurcissait la teinte. Chloé le regardait , et lors elle s’avisa que Daphnis était beau; et comme clic ne l’avait point jusque-là trouvé beau , elle s’imagina que le bain lui donnait cette beauté. Elle lui lava le dos et les épaules, et en le lavant sa peau lui sembla si fine et si douce, que plus d’une fois, sans qu'il en vit rien, elle se toucha elle-même,

doutant à part soi qui des deux avait le eor|w plus délient. Comme il se faisait tard pour lors, étant déjà le soleil bien bas , ils ramenèrent leurs bêtes aux étables , et de la en avant Cldoé n’eut plus autre chose en l'idée que de revoir Daphnis se baigner. Quand ils furent le lendemain de retour au pâturage, Daphnis, assis sous le chêne à son ordinaire. Jouait de la flûte et regardait ses chèvres couchées, qui semblaient prendre plaisir à si douce mélodie. Chloé, pareillement assise auprès de lui , voyait paître ses brebis; mais plus souvent elle avait les yeux sur Daphnis jouant de la flûte, et alors aussi elle le trouvait beau ; et pensant que ce fût lu musique qui le faisait pandtre ainsi, elle prenait la flûte, après lui, pour voir d’être belle comme lui. Enfin, elle voulut qu’il se baignât encore, et |iendant qu'il se baignait, elle le voyait tout nu, et le voyant elle ne se pouvait tenir de le toucher; puis le soir, retournant nu logis, elle pensait à Daphnis nu, et ce penser-lù était coinmeuceinent d’amour. Bientôt elle n’eut plus souci ni souvenir de rien que de Daphnis, et de rien ne parlait que de lui. Ce qu’elle éprouvait, elle n’eût su dire ce que c’était,simple fille nourrie aux champs, et n’ayant ouï en sa vie le nom seulement d'amour. Son âme étaitoppressée; malgré elle, bien souvent ses yeux s’emplissaient de larmes. Elle passait les jours sans prendre de nourriture , les nuits sans trouver le sommeil : elle riait, et puis pleurait; elle s’endormait, et aussitôt se réveillait en sursaut; elle pâlissait , et au même instant son visage se colorait de feu. La génisse piquée du taon n’est point si follement agitée. De fois à autre , elle tomlmit en une sorte de rêverie , et toute seu- Ictte discourait ainsi : « \ cette heure, je suis ma-

• iade, et ne sais quel est mon mal ; je souffre ,

• et n’ai point de blessure; je m’afflige , et si n'ai

• perdu pas une de mes brebis; je brûle, assise

• sous une ombre si épaisse. Combien de fois les

■ ronces m’ont égratignée ! et je ne pleurais pas ;

• combien d’abeilles m’ont piquée de leur ni-

■ gulllonl et j’en étais bientôt guérie. 11 faut donc

• dire que ce qui m’atteint nu cœur cette fois est

• plus poignant que tout cela. De vrai, Daphnis

• est beau , mais fine l’est pas seul ; ses joues

• sont vermeilles, aussi sont les fleurs ; il chante,

• aussi font les oiseaux : pourtant, quand j’ai vu

■ les fleurs ou entendu les oiseaux, je n’y pen.se

• plus après. Ah I que ne suis-je sa flûte , pour

• toucher ses lèvres ! <pie ne suis-je son petit che- « vreau , pour qu’il me prenne dans scs bras I U « méchante fontaine qui l’as rendu si beau! no

LliS PASTORALES DE LONGUS.

- peux-tu m’embellir aussi? 0 Nymphes! vous

■ me laissez mourir, moi que vous avez vue naitre

■ et vivre ici parmi vous! Qui après moi vous

■ fera des puiriandes et des bouquets , et qui aura

• soin de mes pauvres apneaux? et de toi aussi ,

- ma jolie cigale, que j'ai eu tant de peine à pren- . dre? Hélas! que te sert maintenant de chanter « au chaud du midi? Ta voix ne peut plus m’en-

• dormir sous les voûtes de ces antres; Daphnis < m’a ravi le sommeil. «Ainsi disait et soupirait la dolente jouvencelle , cherchant en sol-mèmc que c’était d’amour dont elle sentait les feux, et si n’en pouvait trouver le nom.

Mais Doreon , ce bouvier qui avait retiré de la fosse Daphnie et le bouc, jeune gars à qui le premier poil eommençait à poindre, étant jà dès cette rencontre féru de l’amour de Chloé, se passionnait de jour en jour plus vivement pour elle, et tenant peu de compte de Daphnis, qui lui semblait un enfant , fl dessein de tout tenter, ou par présents, ou par ruse, ou h l’aventure par force, pour avoir contentement, instruit qu’ii était , lui , du nom et aussi des œuvres d’amour. Ses présents flirent d’abord , à Daphnis , une belle flûte ayant ses cannes unies avec du laiton au lieu de cire ; û la flllettc, une peau de faon toute marquetée de taches blanches, pour s’en couvrir les épaules. Puis croyant par de tels dons s’étre fait ami de l’un et de l’autre , hientût il négligea Daphnis, mais à Chioé chaque jour il apportait quelque chose. C’étaient tantût fromages gras , tnntût fruits en maturité, tantôt chapelets de fleurs nouvelles, ou bien des oiseaux qu’il prenait au nid; même une fois il lui donna un gobelet doré sur les bords, et une autre fois un petit veau , qu’il lui porta do la montagne. Elle , simple et sans détlance, ignorantquc tous ces dons hissent amorce amoureuse, les prenait bien volontiers, et en montrait grand plaisir ; mais son plaisir était moins d’avoir que donner à Daphnis.

Et un jour Daphnis (car si fallait-il qu’il connût aussi la détresse d’amour) prit querelle avec Doreon. Ils contestaient de leur In'auté devant Chloé, qui les jugea , et un baiser de Chloé fut le prix destiné au vainqueur; là où Doreon le premier parla : « Moi, dit-il, je suis plus grand que lui. ” sarde les bœufs, lui les chèvres; or, autant

les bœufs valent mieux que les chèvres , d’autant vaut mieux le bouvier que le chevrier.

" à*i*”** comme le lait, blond comme gerlie a moisson , frais comme la feuiilée au prin- Aussi est-ce ma mère , et non pas quel- “ aéte, qui nourri enfant. Il est petit

• lui, chétif, n’ayant de barbe non plus qu’une " femme, le corps noir comme peau de loup. Il

• vit avec les boues , ce n’est pas pour sentir bon. « Et puis, chevrier, pauvre hère, il n’a pas vail-

• tant tant seulement de quoi nourrir un chien.

• On dit qu’il a tefé une chèvre; je le crois, ma

< fy, et n’est pas merveillesi, nourrisson de bique,

• il a l’air d’un biquet. «

AinsiditOorcon;et Daphnis: ■ Oui, une chèvre

• m’a nourri, de même que Jupiter, et je garde les « chèvres, et les rends meilleures que ne seront

• jamais les vaches de celui-ci. Je mene paître les

• boucs, et si n’ai rien de leur senteur, non plus « que Pan, qui toutefois a plus de bouc en soi que

• d’autre nature. Pour vivre, je me contente de

• lait, de fromage, de pain bis et de vin clairet, ■ qui sont mets et bois.sons de pâtres comme nous,

< et les partageant avec toi, Chloé, il ne me soucie « de ce que mangent les riches. Je n’ai point de « barbe, ni Baeehus non plus; je suis brun, l’hya-

• cinthe est noire; et si vaut mieux pourtant « Baeehus que les Satyres, et préfère-t-on l’hya- « cinthe nu iis. Celui-là est roux comme un re- « nard, blanc comme une fille de ta ville, et le « voilà tantôt barbu comme un bouc. Si c’est moi « que tu baises, Chloé, tu baiseras ma bouche; si

• c’est lui, tu baiseras ces poils qui lui viennent « aux lèvres. Qu'il te souvienne, pastourelle, qu’à « toi aussi une brebis t’a donné son lait , et cepen- « dant tu es belle. > A ce mot, Chloé ne put le laisser aehever; mais, en partie pour le plaisir qu’elle eut de s'entendre louer, et aussi que de longtemps elle avait envie de le baiser, sautant en pieds , d’une gentille et toute naïve façon , elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art ; toutefois c’était assez pour enflammer un cœur dans scs jeunes années.

Doreon se voyant vaincu , s’enfuit dans le bois pour cacher sa honte et son déplaisir, et depuis cherchait autre vole à pouvoir jouir de ses amours. Pour Dapimis, il était comme s’il eût reçu, non pas un baiser de Chloé, mais une piqûre envenimée. Il devint triste en un moment; il soupirait, il frissonnait, le cœur lui battait ; il pâlissait quand il regardait la Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvrait le visage. Pour la première fols alors il admira le blond de ses cheveux , la douceur de ses yeux et la fraicheur d’un teint plus blanc que la jonchée du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure i I commençait à voir, et qu'il avait été aveugle jusque-là. Il ne prenait plus de nourriture que comme pour en goûter, de boisson seulement que pour mouiller ses lèvera. Il était

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