‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 57 sur 199 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

vant la sébile où ils étaient coutumiers de boire I l'uD après l'autre, ou bien la flûte, qui était un don d'amourette. Jetée à terre quelque part sans que l'on en tint compte, eela renouvelait leur regret. Si priaient aux Nymphes et à Pan qu'ils les délivrassent de ces maux , et leur remontrassent enfln à eux et à leurs bétes le soleil beau et clair, et quant et quant faisant ces prières aux dieux, cherchaient quelque invention par laquelle ils se pussent entrevoir. Chloé de soi n'y eût su que faire, et aussi n'avait guere moyen ; cor celle qu'on estimait sa mère était tout le Jour auprès d'elle, lui montrant à carder la laine et à tourner le fuseau , et lui parlant de la marier ; mais Daphnis, comme celui qui avait plus de loisir et plus de sens aussi que la flilettc, trouva pour la voir une telle flncssc.

Devant le logis de Dryns, tout contre le mur de la cour, étaient deux grands myrtes et un lierre; les myrtes bien près l'un de l'autre et quasi Joints par le pied, tellement que le lierre les embrassant tous deux, et s'étendant en guise de vigne sur l'un et sur l'autre, y faisait une manière de loge fort couverte , tant les feuilles étaient épaisses et tis-sues , s'il faut ainsi dire , les unes avec les autres; par dedans pendaient force grappes noires, comme raisin à la treille; à l'occasion de quoi y avait toujours, mêmement I hiver, grande multitude d'oiseaux qui lors ne trouvaient rien ailleurs, force merles, foree grives, force ramiers, force bisets, et de tous autres oiseaux aimant à manger grains de iierre. Daphnis sortit de la maison sous couleur d’aller tendre à ces oiseaux, ayant plein son bissac de fouaces et de gâteaux au miel , et portant aussi, afln qu'on le crût mieux, de la glu et des collets. La distance de l'une des maisons à l’autre était d'environ demi-lieue, et la neige, non encore durcie par le froid , lui eût fait avoir bien de la peine, n'cùt été qu' Amour passe partout et franchit le feu, l'eau, la neige, voire même celle de la Scythic. Daphnis fit le chemin tout d'une course, et arrivé devant la demeure de Dryas, secoua la neige qu'il avait aux pieds, tendit ses collets, englua de longues verges, puis se mit en aguet là auprès, épiant quand viendraient les oiseaux, et, à l'aventure, Chloé.

Or, quant aux oiseaux, U en vint grande compagnie , et en prit tant qu'il avait assez affaire à les amasser, à les tuer et à les plumer; mais de la maison ne sortait personne, homme ni femme, ni coq , ni poule ; ains se tenaient tous en dedans clos et cois au long du feu ; dont le pauvre Daphnis était en grand émoi d'étre venu si mal à point et à heure si malheureuse. Si osa bien penser de

trouver un prétexte 'pour tout droit entrer léans , discourant en lui-mème quelle couleur serait la plus croyable. « Je viens quérir du feu. Comment?

■ n'avez-vous point de plus proches voisins ? Je « demande du pain. Ton bissac est plein de vivres. - Du vin. Il n’y a que trois Jours que vous avez

• fait vendanges. Le loup m'a poursuivi. Et où

• en est la trace? Je suis venu chasser aux oiseaux.

• Que ne t'en vas-tu donc apn-s que tu en as assez

• pris? Je veux voir Chloé. > Telle chose ne se pouvait bonnement confesser à un père et à une mère, .\insi, n'y avait-il pas une de toutes ces occas'ons-là qui ne portât quelque soupçon. « Mieux

• vaut, disait-il , que Je m'en aille. Je la reverrai

■ au printemps : non cet hiver, puisque les dieux, « comme Je crois, ne veulent pas. » Ayant fait en lui-même ces devis, et serrant Jà ce qu'il avait pris de grives et autres oiseaux , il s'en allait partir. lilais comme si expressément Amour eût eu pitié de lui, voici qu'il avint.

Dryas et sa famille à table , le pain et la viande toute prête, chacun entendait à boire et à manger, et cependant un des chiens de la bergerie, voyant qu’on ne sc donnait point de garde de lui , happe un lopin de chair, et s'enfuit hors de la maison; de quoi Dryas courroucé, pour autant mêmement que c'était sa part , prend un bâton et court après. En le poursuivant, il vint à passer au long de ce lierre où Daphnis avait tendu ses gluaux , et le vit comme il chargeait déjà sa prise sur ses épaules , prêt à s'en retourner ; et sitût qu’il l'aperçut , oubliant et chair et chien : Dieu te gard, mon fils, s'écria-t-il ; puis le vient accoler et baiser, le prend par la main et le mène en sa maison.

Quand ils se virent l'un l'autre, à peine qu'ils ne tombèrent tous deux , de grande aise qu’ils eurent. Ils se forcèrent toutefois de se tenir sur leurs pieds , s’entr'appelèrent , se donnèrent le bon Jour, et se baisèrent, ce qui leur fut comme un étai et appui qui leur vint à point pour les engarder de tomber.

Ayant ainsi Daphnis contre son espérance vu , et davantage ayant boisé sa Chloé, s'assit auprès du feu , et déchargea sur la table scs grives et ses ramiers, contant à la compagnie comment, ennuyé de tant demeurer à la maison, il s'en était venu chasser aux oiseaux , et comment il en avait pris aucuns avec des collets , d'autres avec des gluaux , ainsi qu'ils venaient aux grains de lierre et de myrte. Ceux de la maison le louèrent grandement de son bon esprit , et le prièrent de manger à bonne chère de ce que le mâtin leur avait

LLS PASTORALES DE LONGUS

laissé, commandant à Chloé qu’elle leur versét é boire, ce qu’elle fit bien volontiers, é tous les antres premièrement, et puis è Daphnis le dernier; car elle disait semblant d’étre fichée contre lui , de ce qu’étant venu si près, il s'en était voulu aller sans la voir ni parler i elle ; et néanmoins avant que lui présenter à boire, elle but un trait en la tasse, puis lui bailla le demeurant, et lui, encore qu'il eût grand’soif, bot lentement et i longue haleine , pour en avoir tant plus de plaisir.

Si fut tantôt la table vide de pain et chair, et, lors assis, ils lui demandèrent nouvelles de Myrtale et Lamon , disant qu’ils étaient bien heureux d’avoir on tel béton de leur vieillesse ; desquelles louanges Daphnis n’était pas marri , mémement qu’on les lui donnait en présence de sa Chloé. Mais quand ils lui dirent qu'ils le retenaient ce jour et celui d'après, à cause qu’ils devaient le lendemain faire un sacrifice i Bacchus , peu s’en fallut qu'il ne les adorât an lieu de Bacchus. Si tira de son bissac force gâteaux et des oiseaux qu'ils habillèrent pour le souper. Ainsi Ait derechef le feu allumé, le vin tiré, la table dressée, et sitôt qu’il fht nuit close se mirent à manger, après quoi ils passèrent le temps, partie â faire de plaisants contes, et partieâ chanter. Jusqu’à ce que sommeil leur vint ; et lors ils s’en allèrent coucher, Chloé avec sa mère , Daphnis avec Dryas. Chloé n’eut autre bien la nuit que de penser à son Daphnis, qn'elle verrait le lendemain tout 1e Jour, et lui se repaissait d'une vaine volupté , tenant à grand heur de coucher seulement avec le père de sa Chloé ; de sorte que plus d'nne fois il l'embrassa et balsa, croyant en rêve embrasser et baiser Chloé.

Le matin, il fit un froid extrême, et tira on vent de bise si âpre, qu'il brûlait et perçait tout. Quandlis furent levés , Dryas sacrifia à Bacchus un chevreau d’un an , alluma un grand feu et apprêta le dîner. Adonc , cependant que Napé entendait A cuire le pain , et Dryas à faire bouillir le chevreau , Chloé et Daphnis étant de loisir, sortirent tous deux de la maison, et s’en allèrent sous le lierre , où ils dressèrent des collets , tendirent des gluaux et prirent encore grand nombre d’oiseaux, en s’entre-baisant parmi continuellement, et tenant tels propos amoureux : • Je suis venu pour toi , Chloé.

• Je sais bien, Daphnis. A cause de toi, belle. Je tue

• ces pauvres oiseaux. Qu’est-il de nos amours?

• m’as-to point oublié? Non, par les Nymphes que ■ Je t’ai Jurées , dans cette grotte où nous nous re-

• verrons dès que la neige sera fondue. Ah I Chloé,

• qu'elle est haute cette neige I ne fondrai-Je point

• moi-même avant elle? Ne te souelc, Daphnis;

• le soleil sera chaud , mais que vienne primevère. « Ah 1 le fût-il déjà comme le feu qui brûle mon

• coeur! Badin, tu te moques de moi, et tu me

• tromperas quelque Jour. Non ferai, par mes ebè-

• vres , que tu m’as fait Jurer. •

Ainsi que Chloé répondait en cette sorte à son Daphnis ne plus ne moins que l'écho, Napé les I appela : Ils s’y en coururent , portant avec eux leur prise, bien plus grande que celle de la veille, et après avoir fait des libations à Bacchus , se mirent àmanger, ayant sur leurs têtes des couronnes de lierre; et à la fin, ayant bien repu et chanté l'hymne à Bacchus, renvoyèrent Daphnis, en lui garnissant très-bien son bissac de pain et de chair, et si lui rendirent ses grives et ramiers , disant que quantàeuxilsen prendraient bien toujours quand ils voudraient, tant que durerait l’hiver, et que les grappes ne faudraient au lierre. Ainsi se partit Daphnis, en les baisant tous premier que Chloé , afin que son baiser lui restât pur et net. Depuis, il y revint plusieurs fols par autres subtilités, de sorte que l’hiver ne se passa point tout pour eux sans quelque plaisir amoureux.

Et sur le commencement du printemps, que la neige se fondait , la terre se découvrit et l’herbe dessous poignait, les bergers alors sortirent et menèrent leurs bêtes aux champs, mais devant tous Daphnis et Chloé , comme ceux qui servaient eux-mêmes à un bien plus grand pasteur; et d’abord s’en coururent droit aux Nymphes dans la caverne, ensuite à Pan sous le pin , puis sons le chêne , où Ils s’assirent en regardant paître leurs troupeaux et s’entre-baisant quant et quant ; puis allèrent chercher des fleurs pour en faire des couronnes aux dieux. Mais les fleurs A peine commençaient d’éclore, par la douceur du petit béat de Zéphy re qui les ranimait, et la chaleur du soleil qui les entr’ouvrait. Toutefois encore trouvèrentils de la violette, des narcisses, du muguet, et autres telles premières fleurs que produit la saison nouvelle, dont Ils firent des chapelets et en couronnèrent les têtes aux images, en leur offtant du lait nouveau de leurs brebis et de leurs chèvres, puis essayèrent AJouerun peu de leurs chalumeaux, commes’ils cassent voulu provoquer les rossignols A chanter , lesquels leur répondaient de dedans les boissons, commençant petit à petit à lantenter encore Itys et recorder leur ramage, qu’un long silence leur avait fait oublier.

Et alors aussi les brebis bêlaient, les agneaux sautaient et se courbaient sous le ventre de leur mère, les béliers poursuivaient les brebis qui n’a-

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