‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 59 sur 199 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

• Donuc-moi Cliloé en mariage. Je sais bien 1 jouer de la flûte; je sais bien besogner aux vi- ■ gnes et au.x arbres, labourer la terre, vanner

• le blé au vent ; et comment je sais gouverner lo.s

• bêtes, elle-même ClJoé le le [>eut témoigner.

• On me bailla au commencement einquanteebé-

• vres; je les ai fait multiplier deux fois autant;

• et si ai élevé de beaux et grands Itoiics jusqu'à

• dix, là ou premièrement n’en ayant que deux,

- nous fallait la plupart du teint» mener nos ché-

• vres ailleurs; et si suis jeune et votre voisin,

- de qui mil ne se saurait plaindre, l’ne chèvre

• m'a nourri , comme Chloé une brebis ; et bien . que [Kiur tant de clmses je dusse être préféré

• aux autres qui la demandent, encore te don-

• nerni-je plus qu'eux. Ils te donneront, eux,

• quelques chèvres, quelques montons, quelque

- couple de boeufs galeux, du bledequoi nourrir « trois poules; mais moi, voici trois cents éeus.

" Seulement , je te prie, que personne n’en sache > rien , non pas même mon père l.amon. • En disant ces mots, il lui délivra l'argent, et le baisa ([uant et quant.

Dryas et Napé, voyant si grosse somme de deniers, qu’ils n’en avaient jamais tant vu ensemble , lui promirent aussitût qu’il aurait Chloe pour sa femme, et dirent qu'ils feraient bien trouver bon ce mariage à Lamon. Si demeurèrent Daphnis et Napé à chasser les bœufs sur l'aire, et faire sortir avec la herse le blé des épis, pendant que Dryas , ayant premièrement serré la bourse et l’argent , s’en alla devers Lamon et Myrtale, pour leur demander, à vrai dire au rebours de la coutume , leur jeune garçon en mariage.

Il les trouva qu’ils mesuraient l’orge apres l'avoir vannée, et se plaignaient qu’à grand’pcino en recueillaient-ils autant comme ils en avaient semé. Il les réconforta, disant qu’ainsi était-il partout ; puis leur demanda Daphnis a mari pour Chloé, et leur dit que, combien que d’autres lui offrissent et donnassent beaucoup pour l’accorder, il ne voulait d’eux rien avoir, ains plutêt était prêt à leurdonuerdu sien. Car ils ont, disaitil , été nourris ensemble, et gardant leurs bêles aux champs , se sont pris l’un l’autre en telle amitié, qu’il serait maintenant malaisé de les st'parer; et si étaient bien d’ége tous deux pour coucher ensemble. Il leur alléguait ces raisons et assez d’autres , comme celui qui , pour loyer de les persuader , avait reçu trois cents écus.

Izimon ne pouvant plus s’excuser sur sa pauvreté , puisque les parents mêmes de la fille l’en ^

priaient , ni sur l’àge de Daphnis , car il était déjà en son adolescence bitii avant, n’osa néanmoins dire encore à quoi tenait qu’il n’y consentit , qui était que tel parentage ne convenait point a Daphnis; mais après y avoir un peu de temps pensé, il lui répondit en cette sorte : « Vous êtes gens « de bien de préférer vos voisins a des étrangers, " et de n’aimer point plus la richesse que l’hon-

■ nête pauvreté. Veuillent Pan et les Nymphes « vous en rréompenscr I Et quant à moi , je vous « promets que j’ai autant d’envie comme vous

- que ce mariage se fasse ; aut rement scrais-je bien « insensé, me voyant déjà sur l'âge et ayant plus « bi-soin d’aide que jamais, si je n’estimais un

- grand heur d'être allié de votre maison ; et si

■ est Chloé telle que l’on la iloit souhaiter , belle

■ et bonne fllle, et ou il n’y a ipic redire. Mais

• étant serf comme je suis, je n’ai rien dont je « puisse disposer, ains faut que mon maître le

- sache et qu’il y consente. Or donc , différons ,

• je vous prie, les lux^ jusiiues aux vendanges,

■ car il doit, au dire de ceux qui nous viennent de « la ville, se trouver alors ici; et lors ils seront

mari et femme, et en attendant s’aimeront

• comme frère et sœur. Mais veux-tu que je te

• dise? tu prétends, pour gendre, Dryas, un qui

• vaut trop mieux que notis. » Cela dit , il le baisa et lui présentaà boire; car il était jà près de midi ; et le convoya au retour quelque espace de chemin, lui faisant caresses infinies.

Mais Dryas, qui n’avait pas mis en oreille sourde les dernières paroles de Lamon , s’en allai t songeant en lui-même qui pouvait être Daphnis :

■ Une chèvre fut sa nourrice, les dieux ont eu

• soin de lui. Il est beau et ne tient en rien de ce « vieillard camusnidesafemmepelée. lia trouvé

• à son besoin ces trois cents écus ; a peine pour-

■ rait un chevrier flner autant de noisettes. N’an-

• rait-il point été exposé comme Chloé ? Lamon « l’aurnit-il point trouve, comme moi cette petite, " avec telles man|ues et enseignes comme j’en

■ trouvai quant à elle? O Pim, cl vous, N vmphes 1

• veuillez qu’il soit ainsi 1 A l’aventure, un jour

• Daphnis, reconnu de ses parents, pourra bien

• faire connaître ceux de Cliloé aussi. »

Dryas s’en allait discourant et rêvant ainsi en lui-même jusqu’à son aire, ou il trouva le gars en grande dévotion d’ouir quelles nouvelles il apportait. Si le réconforta en l’appelant de tout loin son gendre; lui promit les noces sans faute aux prochaines vendanges , loi donna la main , foi de lalKHireur, que Chloé jamais ne serait à autre que lui. Daphnis aussitôt , sans vouloir ni

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boireiii manger, s'cn recourut vers elle, et l’aj ant trouvée (|ui lirait ses brel)is et faisait des fromages, il lui annonça la bonne nouvelle de leur futur mariage, et de là en avant ne feignait de la baiser devant tout le monde, comme sa lianeér, et l'aider en toutes ses besognes, tirait les brebis dans les seilles , faisait prendre le lait pour en faire des fromages, mettait les agneaux sous leur mère, comme aussi ses clievreaux à lui; puis quand tout cela était fuit , ils se baignaient , mangeaient, buvaient; puis allaient en quête des fruits mûrs, dont y avait grande abondance, |K>uree (|ue c'était après l'oût, dans la richesse de l'automne; force poires de bois, force nèfles et nzeroles , force pommes de coing , les unes à terre tombées, les autres aux branches des arbres. A terre elles avaient meilleure senteur, aux branelics elles étaient plus fraîches; les unes sentaient comme malvoisie , Icsautres reluisaient comme or.

Parmi ces pommiers, un ayant été déjà tout cueilli, n'avait plus ni feuille ni fruit. D’à branches étaient nues , et n'était demeuré qu'uneseule pomme à la cime de la plus haute branche. I..a pomme, belle et grosse à merveille, sentait aussi bon et mieux que pas une ; mais qui avait cueilli les autres n'avait osé monter si haut, ou ne s'était soucié de l'abattre ; ou possible une si belle pomme était réservée pour un pasteur amoureux. Daphnis ne l'eut pas sitôt vue qu'il se mit en devoir de l’aller cueillir. Chloe l’cn voulut garder; mais il n’en tint compte : pourquoi elle peureuse et dépité de n’êtrc point écoutée, s'en fut où étaient leurs troupeaux, et Daphnis, montant nu fin faite de l'arbre , atteignit la pomme qu'il cueillit et la lui porta , et In voyant mal contente, lui dit telles pandes : ■ Cette pomme, Chloé ma mie, les l>caux

• jours d’été l'ont fait naître, un bel arbre l’a nour-

■ rie ; puis mûrie par lesoleil, fortune l'a conservée.

• J'eusse été aveugle vraiment de ne la pas voir là,

■ et sot l'ayant vue de l’y laisser, |K)ur qu’elle tom-

• bât a terre, et fût foulée aux piixis di-s bêtes, ou

■ envenimée de qiicli|ue serpent qui eût frayé au

• long; ou bien demeurant là-haut, regardée,

■ admirée, envlec,cût été gâtée par le temps, line

• pomme fut donnccàVénuseommeù la plus belle;

• tu mérites aussi bien le prix. Ayant même bi'auté « l’une et l’autre, vous avez juges pareils. Il était " berger, lui; moi,jesuischcvrier. »

Disant ces mots, il mit la pomme au giron de Chloé, et elle, comme il s'approcha, le baisa si Boevemenl, qu’il n’eut point de regret d’être monté si haut, pour un baiser qui valait mieux à son gré que les pommes d'or.

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