uvres complètes de Paul Verlaine
Quinze longs jours encore et plus de six semaines Déjà ! Certes, parmi les angoisses humaines, La plus dolente angoisse est celle d'être loin.
On s'écrit, on se dit comme on s'aime ; on a soin D'évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste De Tôtre en qui Ton mit son bonheur, et I on reste Des heures à causer tout seul avec l'absent.
Mais tout ce que l'on pense et tout ce que l'on sent. Et tout ce dont on parle avec l'absent, persiste A demeurer blafard et fidèlement triste.
Oh! l'absence! le moins clément de tous ïes maux ! Se consoler avec des phrases et des mots Puiser dans l'infini morose des pensées De quoi vous rafraîchir, espérances lassées, Et n'en rien remonter que de fade et d'amer î Puis voici, pénétrant et froid comme le fer, Plus rapide que les oiseaux et que les balles Et que le vent du sud en mer et ses rafales Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison, Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon Décoché par le Doute impur et lamentable.
VARIA
Est-ce bien vrai ? tandis qu'accoudé sur ma table J3 lis sa lettre avec des larmes dans les yeux, Sa lettre, où s'étale un aveu délicieux, ?Te8t-elle pas alors distraite en d'autres choses? Qui sait ? Pendant qu'ici pour moi lents et moroses Coulent les jours, ainsi qu'un fleuve au bord flétri, Peut-être que sa lèvre innocente a souri ?
Peut-être qu'elle est très joyeuse et qu'elle oublie ? Et je relis sa lettre avec mélancolie.
iEGUlS SOV.NIA
Depuis dix ans, ma jambe gauche, Tu me jouas combien de tours !
C'en est lassant, cela me fauche.
Cela va-t-il durer toujours ?
Si je marche, je me figure Que je traîne un boulet, forçat Innocent, mais tu n'en as cure !
— Qui donc voulut que tant pesât
Derrière moi ce membre raide Et douloureux ? le diable ou Dieu ?
Est-ce à mes péchés le remède, L'expiation? Lors, c'est peu.
Ou bien Satan, jamais en faute Quand il faut ne pas faire bien, Veut-il tenter, invisible hôte, Ma patience de chrétien?...
VARIA
Bah, ce n'est rien Dieu voit mon zèle A souffrir en cet aujourd'hui Et ma jambe muée en aile Moi mort, m'essorera vers Lui
16 mars 1895