‹ uvres complètes de Paul VerlaineChapitre 81 sur 86 · CONTE DE FÉES · texte numérisé non relu

CONTE DE FÉES

Le plus grand bonheur de sa vie lui échut l'année dernière, — et quand je dis bonheur, ce n'est pas ce que l'on pourrait imaginer en entassant les chances favorables les plus rares sur les plus extraordinaires des hasards cléments. Non. Ce n'est pas non plus, ainsi que la majorité des bons esprits voudrait le supposer, qu'il eût enfin revêtu de lui-même, ou sous le coup d'une expérience plus ou moins cruelle, ce calme absolu, cette pure impassibilité que préconisent tant de philosophies. Non. Ce n'est pas davantage qu'il fût devenu subitement égoïste, à ce poussé par d'imméritées infortunes et qu'il trouvât dans le culte exclusif de soi-même une consolation peu noble mais efficace. Non. Ce n'est pas encore qu'il eût pris son parti de l'existence « en brave » pas trop dégoûté, sans trop de morale gênante et avec juste assez de

bêtise assumées.

NOUVELLES

Non, il avait tout bonnement acquis une certitude, mais celle-là était la seule certitude au monde après la foi religieuse, et plus avare encore qu'elle de se communiquer. Mais quelques mots de son histoire sont nécessaires ici.

D'abord il s'appelait Jacques Trébois. Jacques Trébois était dans la force de l'âge, dans les quarante et quelques années. Il n'avait pas mal surmené la vie; qui ne le lui avait pas trop rendu. Même sa santé était relativement insolente. Par contre, tout ce qu'il y a de mieux achevé comme ruine financière, il le présentait. Prodigalités et duperies avaient mis quelque temps à procurer ce résultat, mais y étaient parvenues dans la perfection. Ce n'était plus même au jour le jour qu'il jvégétait ; désormais une heure gagnée sur la fin de la journée lui paraissait une de ces conquêtes ! Mais vaillant et gai autant qu'il est vraisemblable dans de pareils cas. Nulle bohème dans son fait : on ne lui connaissait pas de dettes et il n'en avait pas, et sans le moins du monde maudire le présent ou craindre l'avenir, il ne regrettait rien du passé où il n'avait, disait-il, aucun remords. Des torts, parbleu ! il en comptait dans son existence, comme tout un chacun, beaucoup de torts envers beaucoup de gens et dans une foule de circonstances, mais en somme des torts très réparables ou tout au moins point irréparables. Ce qui avait principalement gâté sa vie c'étaient ses torts envers lui-même, sa

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