‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 126 sur 279 · UN MOT · texte numérisé non relu

UN MOT

jLENDANTina longue proscription , quelque» amis zélés avaient imprimé cette pièce ^ unique<ment pour prévenir Fabus d'une contrei'açon infidèle > (urlive , et prise à la volée pendant les représentations (i). Mais ces amis eux-mêmes ^ pour éviter d'être froissés par les agents de k terreur , s'ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols » ( car alors tout était péril) se' crurent obligés de les défigurer , d'altérer même leur langage , et de mutiler plusieurs scènes.

Honorablement rappelé dans ma patrie , après quatre années d'infortunes ^ et la pièce étant dé* sirée par les anciens actefurs du Théâtre Français*» dont on connaît les grands talents ; je la restitue

(i) Elle fat représentée ,' pour la première fais, Théâtre d|» Marais, le aS Juin 1793.

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ea entier dans son premier état. Cette édition est celle que j'avoue.

Parmi les vues de ces artistes ^ j'approuve celle de présenter ^ en trois séances consécutives , tout le rotnan de la famille Almax^iva , dont les deux premières époques ne semblent pas ^ dans leur gaité légère ^ ofirir des rapports bien sensibles avec la profonde et loucliante moralité de la dernière; mais elles ont « dans le plan de l'auteur, une connexion intime^ propre à verser le plus vif intérêt sur les représentations de Ja Mère coupable*

J'ai donc pensé avec les comédiens > que noua pouvions dire au public : Après avoir bien ri , le premier jour , au Barbier de Séuille , de la turbulente jeunesse du Comte Almaviva , laquelle est a-peurprès celle de tous les hommes :

Après avoir y le second jour , gaiment considéré , dans la Folle journée ^ les fautes de son &ge viril , et qui sont trop souvent les nôtres : .

Venez vous convaincre avec nous , par le tableau de sa vieillesse , en voyant la Mère coupable y que tout honune qui n'est pas né un épouvantable méchant y finit toujours par être bon , quand Tâgé des passions s'éloigne , et surtout quand il a goûté le bonheur si doux d'être père ! c'est le but moral de la pièce. EUe en renferme plusieurs autres que ses détails feront ressortir.

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Et moi, r Auteur , j'ajoute ici : Veaez juger la JUère coupable , ayec le bon esprit qui l'a Ëiit composer pour tous. Si tous troÛTez quelque plaisir à mêler Tos larmes aux douleurs , au pieux repentir de cette fenmie infortunée : si ses pleurs commandent les TÔtres , laissez -les-couler Kbrement. Les larmes qu'on Terse au théâtre , sur des m^ux simulés qui ne f<^t pas le mal de la réâjité cruelle , sont bien douces. On est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouTe si bon après la compassion I '

Auprès de ce tableau touchant, si j'ai mis sous TOS yeux le machinateur , l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille. Ah I je TOUS jure que je lai tu agir ; je n'aurais pas pu l'inTenier. Le Tartuffe de Molière était celui de la religion: aussi de toute laËimilled^Oigon t ne trompa-t-il que le chef imbécille ! Celuici, bien plus dangereux , Tartuffe de la probité; possède Part profond de s'attirer la respectueuse confiance de la fisimille entière qu'il dépouille. C'est celui-là qu'il fallait déniasquer. C'est pour TOUS garantir des pièges de ces monstres ( et il en existe partout ) que j'ai traduit séTèrement celui<* ci sur la scène française. Pardonnez -le moi, en faTeur de sa punition , qui fait la clôture de la pièce. Ce cinquième acte m'a coûté ; mais je me seraii^cni {ilus méchant queBégtarsS; ai je l'aTais

laissé jouir du moindre fruit de ses atrocités ; si îe Be Toi)a ^itf se caliaés après des alarmes si TiveSé.

Peut être ai-je attendu trop tard pour acherer o^t ouvrage terriiolequi me coosomait la poitrine ^ et derait être écrit dans la force de l'Age. 11 m'a toumenté bien long-temps 1 Mes deux comédies espagnoles ne furent Ëdtes que pour le préparer. Depuis , en vieillissant , j'hésitais de m'en occuper : je. craignais de manquer de force; et peut-» être n'en avais-je plus k l'époque où je l'ai tenté I mais enfin, je l'ai composé dans une intention droite et pure : avec la tête froide d'un homme i et le cœur brûlant d'une femme ^ comme on a dit que J. r- J. Rousseau écrivait. J'ai remarqué que cet ensemble, cet hermaphi-odisme moral , est moins rare qu'on ne le croît.

• Au reate , sans tenir ii nul parti , à nulle secte ^ 1^ Mère coupable est un tableau des peines inté^ rieures qui divisent bien des familles ; peines auxquelles malheureusement le divorce , trèsbon d'ailleurs , ne remédie point. Quoi qu'on £ai8se, il déchire ces plaies secrètes, au lieu de les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du xœnr , Tindulgence , en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j^ai voulu peindre et graver dans tous les esprits.

Les hommes de lettres qui se sont voués au théâtre ^ en examinant ceu^ pièce, pourront j

démêler une intrigoe de comédie , fondue dans le pathétique d^un drame« Ce dernier genre ^ trop dédaigné de quelques )uges prévenus , ne leur paraissait pas de force k comporter ces deux él^ ments réunis. L'intrigue^ disaien^^ils, est le propre des sujets gais 1 c'est le nerf de la comédie : on adapte le pathétique à la marche simple du drame, pour en soutenir la faiblesse* Mais ces principes hasardés s'évanouissent k l'application , comme on peut s'en convaincre en s'exerçant dans les deux genres* L'exécmion plus ou moins bonne assigne à chacun son mérite ; et le mélange heureux de ces deux moyens dramatiques employés avec art , peut produire un très«-grand effet; voici comment je Tai tenté. •

Sur des événements antécédients connus ( ef c'est un fort grand avantaige ) j'ai fait ensorte qu'un drame intéressant existât aujourd'hui entre le Comte Almaviva, la Comtesse et les deux en-fants. Si j'avais reporté la pièce b l'âge inconsistant où les fautes se sont commises ^ v^ci ce qui fût arrivé.

D'abord le drame eÀt dû s'appeler ^ non la Mère coupable , mais f Epouse infidèle^ ou les Epoux coupables : ce n'était déjà plus le même genre d'intérêt ) il eàt fallu y faire entrer des in^* trigues d'amour , des jalousies , du désordre ^ que sai$p-je? de tout autres éf ^ments : et la mo-

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ralité que je voulais £itre sortir d'un manquement si grave aux devoirs de réponse honnête ; cette moralité , perdue y enveloppée dans les fougues de l'âge y n'aurait pas été aperçue.

Mais f ici , c'est vingt ans après que les fautes sont consommées ; c'est quand les passions sont usées ; c'est quand leurs objets n'existent plus ^ que les conséquences d'un désordre presque oublié viennent peser sur l'établissement, et sur le sort de deux en&ats malheureux qui les ont toutes ignorées , et qui n'en sont pas moios les victiibes. C^est de ces circonstances graves que la moralité tire toute sa force y et devient le préservatifdes jeunes personnes bien nées qui, lisant peu dans l'avenir , sont beaucoup plus près du danger de se voir égarées , que de celui d'être vicieuses. Voilà sur quoi porte mon drame*

Puis, opposant au scélérat, notre pénétrant Figaro , vieux serviteur très-atiaché , le seul être que le fripon n'a pu tromper dans la maison : l'intrigue qui se noue entr'eux , s'éublit sous cet autre aspect.

Le scélérat inquiet, se dit: En vain j'ai le secret de tout le monde ici ; en vain je me vois près de le tourner à mon profit ; si je ne parviens pas à faire chasser ce valet , il pourra m'arriver malheur !

D'autre côté , j'entebds le Figaro se dire : Si je

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ne réussis ii dépister ce moiutre , k lui Caire uunber le masque ; la fortune , l'honneur , le bonheur de cette maison ; tout est {»erdu. La Suzanne, jetée entre ces deux lutteurs , n'est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se sn'vir pour hiter la chute de l'autre.

Ainsi , la Comédie d'intrigue , soutenant U curiosité , marche tout au travers du Drame ,. dont elle renforcel'action, sans ea diriserrintérét qui se porte tout entier sur la Mère. Les deux enfants , anx yeux du spectateur , ne courent aucun danger réel. On voit-bien qu'ils s'épouse-, ront y si le scélérat est chassé; car^ ce qu'il y a> de mieux établi dans l'ouvrage, c'est gu'ils ne sont parents à nul degré; qu'ils sont étrangers l'un il l'autre : ce que saveat fort bien ^ dans le secret du cœur, le Comte, la Comtesse, le scéléi'at , Suzanne etFigaro, tous instruits des événements; sans compter le public qui assiste à la pièce, et à qui nous n'avons rien caché.

Tout l'art de l'hypocrite, en déchirant le cœur du père et de la mère, consiste à effrayer lea jeunes gens , à les arracher l'un à l'autre, en leur' fesant croire à chacivi qu'ils sont eo&n ts du même père I c'est-là le fond- de son intrigue. Ainsi marche le double plan que l'on peut appeler complexe.

Uae telle action dramatique peut s'appliquer

à toQS ' lés temps ^ à tous les lieux où les grands traits de la nature » et tous ceux qui caractérisent le cœur de lliomme et ses secrets , ne seront paa trop méconnus.

Diderot comparant les ouvrages deRichardson avec tous ces romans que nous nommons VHis^ toire, s*écrie , dans son enthousiasme pour cet auteur juste et profond : Peintre du cœur hu'main ! c^est toi seul (fui ne mens jamais ! Quel mot sublime I Et moi aussi j'essaye encore d'être peintre du cœur humain : mais ma palette est desséchée par l'âge et les contradictions. £ai Mère coupable a dû s'en ressentir !

Que s^ ma faible exécution nuit à l'intérêt de mon plan ; le principe que j'ai posé n'en a pas moins toute sa justesse ! Un tel essai peut inspirer le dessein d'en offî*ir de plus fortement concertés* Qu'un homme de feu l'entreprenne » en y mè* lant , d'un crayon hardi ^ V intrigue avec le pa-^ thétiquefQu'i] broyé et fonde savamment les vives couleurs de chacun I Qu'il nOtis peigne k grands traits l'homme vivant en société^ sou eut, ses passions , ses vices , ses vertus , ses fautes et ses^ malheurs , avec la vérité frappante que l'exagé* ration même, qui fait briller les autres genres ^ ne permet pas toujours de rendre atissi fidèle* ment I Touchés y intéressés^ instruits^ nous ne dirons plus que leDmme est un genre décoloré^

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né de Vimpuissance de produire une tragédie ou une comédie. L'art aura pris un noble essor ; il aura fait encore un pas.

O mes concitoyens , vous k qui j^offre cet essai ! s'il TOUS parait faible ou manqué ; critiquez-le , mais sans m'injurier. Lorsque je fis mes autres pièces , on m'outragea long * temps pour avoir osé mettre au théâtre ce jeune Figaro » que vous avez aimé depuis. J'étais jeune aussi , j'en riais. Eu vieillissant l'esprit s'attriste ; le caractère se rembrunit. J'ai beau faire ^ je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte à ma personne i k l'occasion de mes ouvrages : on n'est pas maître de cela.

Critiquez la pièce : fort bien. Si l'Auteur est trop vieux pour en tirer du fruit, votre leçou peut profiter à d'autres. L'injure ne profite à personne p et même elle n'est pas de bon goût. On peut oifrir cette remarque à une nation renommée par son ancienne politesse , qui la fesait servir de modèle en ce point , comme elle est encore aujourd'hui celui de la haute vaillance. .

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