‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 171 sur 279 · A .C T E III · texte numérisé non relu

A .C T E III

VOIS s'obstiner a l'envoyer à Malte. — Je sais de plus , M. Bégearss , qu'il dénature sa fortune , et veut abandonner l'Espagne pour s'établir dans ce pays. — L'autre jour à dîner, devant trente personnes ^ il raisonna sur le divorce d'une façoa à me iaire frémir.

Bégearss.

J'y étais ; je m'en souviens trop !

« La Comtesse-, en larmes^

Pardon, mon digne. ami; je ne puis pleurer qu'avec vous !

Déposez vos douleurs dans le sein d'un homme sensible. /

La Comtesse.

Enfin, est-ce lui, est-ce vous, qui avez déchiré le cœur de Florestine? Je la destinais à mon fils. — Née sans biens , il est vrai , mais noble , belle et vertueuse ; élevée au milieu de nous : mou fils devenu héritier , n'en a-t-il pas assez pour deux ?

Bégearss.

Que trop, peut-être; et c'est d'où vient le mal !

La CaMTESsE.

Mais ; comme si le ciel n'eût attendu aussi long-

4q8 la mère coupable,

temps que pour me mieux punir d'une irapntdeace tant pleurée^ tout semble s'unir à^lu-fois pour renverser mes espérances. Mon époox déteste mon fils... Florestine renonce k lui. Aigrie par ne sais quel moti^» elle veut le fuir pour toujours. 11 en mourra , le malheureux ! voilà ce qui est bien certain. ( Elle joint les mains. ) Ciel vengeur ! après vingt années de larmes et de repentir , me réseivez-vous à l'horreur de voir ma faute découverte ? Ah ! que je sois seule misérable ! mon Dieu ^ je ne m'en plaindrai pas ! mais que mon fils ne porte point la peine d'un crime qu'il n'a pas commis ! Connaissez-vous , M. Bégearss y quelque remède à tant de maux ?

Oui , femme respectable ! et je venais exprès dissiper vos terreurs. Quand on craint une chose y tous nos regards se portent vers cet objet trop alarmant : quoi qu'on dise ou qu'on fa5«se » la frayeur empoisonne tout ! enfin y je tiens la clef de ces énigmes. Vous pouvez encore être heureuse.

L'est-on avec une âme déchirée de remords ?

Bjêgbarss.

Votre époux ne fuit point Léon ; il ne soupçonne rien sur le secret de sa naissance.

A C T E- I I L 4og

La Comtesse, ^pemenU Monsieur Bégearss I

BéGfiARBS.

Erions ces tnouTements que vous prenez pour de la haine , ne sont que l'effet d'un scrupule. Oh ! que je vais vous soulager !

La Comtesse 9 ardemment*

Mon cher M. Bégearss !

Mais enterrez dans ce coeur allégé y le grand mot que je vais tous dire. Votre «ecret k vous , c'est la naissance de Léon ! le sien est celle de Florestine ; (^plus bas) il est son tuteur... et son père.

^ La Comtesse joignant les mains^ Dieu tout-puissant qui me prends en pitié !

Bégeauss.

Jugez de sa frayeur en voyant ces ea£ttts amoureux l'un de l'autre ! ne pouvant dire son secret y ni supporter qu'un tel attachement devînt le fruit de son silence , il est resté sombre , bizarre ; et s'il veut éloigner son ûk, c'est pour éteindre^ s'il se peut^ par cette absence et par

4iO LA MÈRE COUPABLE,

ces Tœux y un malheureux amour qu'il croit ne pouvoir tolérer.

Li. Comtesse, priant at^ec ardeur.

Source éternelle des bienfaits ! ^ mon Dieu f tu permets qu'en partie je répare la faute involontaire qu'un insensé me fit commettre; que j'aye,. de mon côté , quelque chose à remettre à cet époux que j'offensai ! O comte Almaviva ! mon cœur flétri , fermé par vingt années de peines ^ va se rouvrir enfin pour toi ! Florestine est ta fille ;■ elle me devient chère comme si mon sein l'eût portée. Faisons , sans nous parler , l'échange de notre indulgence ! O M* Bégearsa! achevez».

Bégearss.

Mon amie 9 je n'arrête point ces premiers élans d'un bon cœur : les émotions de la joie ne sont point dangereuses comme cdles de k tristessg ; mais , au nom de votre repos , écoutez-moi }us« qu'à la fin.

La Comtesse.

Parlez , mon généreux ami : vous à qui je dois tout , parlez.

Bégearss.

Votre époux cherchant un moyen de garantir sa Florestine ^e cet amour qu'il croit incestueux^

ACTEIII. 4ii

m'a proposé de Tépouser ; mais ^ indépendam^ ment du seniioient profond et malheureux <jue mou respect pour vos douleurs.»— ■*

La Comtesse^ douloureusement.

Ah ! mon ami f par compassion pour moi.««*.

Bégearss.

N'en parlons plus. Quelques mots d'établisse^ ment 9 tournés d'une forme équivoque, ont fait penser à Florestine qu'il était question de Léon. Son jeune cœur s'en épanouissait, quand un valet TOUS annonça. Sans m'expliquer depuis sur les vues de son père; un mot do moi , la ramenant aux sévères idées de la fraternité , a produit cet orage, et la religieuse horreur dont votre fils ni vous ne pénétriez le motif.

La Comtesse.

Il en était bien loin , le pauvre enfant !

BéCEARSS.

Maintenant qu'il vous est connu , devons-nous suivre ce projet d'une union qui répare tout?

La Comtesse, n)wem€nt.

11 faut s'y tenir , mon ami j mon cœur et mon esprit sont d'accord sur ce point j et c'est à moi de la déterminer^ Par là; nos secrets sont cou-

4i^ LA MÈRE COtJt>ABL£,

Tertt ; nul étranger ne les pénétltevà» Aptèê tingt années de soufframces naos pa^fierons des jour^ heureux ^ et c'est à tous , mon digne âtni ^ que ma famille les devra.

Bégearss^ élevant la voix. '

Pour que rien ne les trouble plus y il faat encore un sacriGce y et mon amie est digne de le

faire.

La CoiitxssE«

Hélas ! je reux les (kir e tèuâ.

Bégeakss^ Voir imposant.

Ces lettrées ^ ces papiers d'un infartixné qui n'est plus ^ il faudra les #éduire en cendres^

Là Comtesse, avec douleur.

Ah ! Dieu !

Quand <^et amî^ mourant me chargea de vous les remettre , son dernier' otdre fut qu'il fallait sauver votre honneur , en ne laissant aucune trace de ce qui pourrait l'altérer.

La Comtesse.

Dieu ! Dieu I

B i o E A E s s# Vii^ aitô se s<Mif passés sans q«ie j'aye ptt

obtenir que ce triste aliment de votre étemelle douleur s'éloignât de vos yeux «Mais indépendamment du mal que tout cela tous fait ; voyez quel danger tous courez.

La Qqvxe^se*

Eh! que peut-oi^ avoir à craindre f

Beceàrss, regardant si on peut teniendre.

( Parlant bas.) Je ne soupçonne point Suzanne ; mais une femme de chambre is^uite que vous consentez ces papiers , ne pourrait-elle pas un jour s'en taire un moyen de fbrtune ? un seul remis à Tolre époux , que peut-être il payerait bien cher ^ tous plongerait dans des malkenr»...

h Jk Cc^nfi^s^i;^

Non , Suzapoe a le cœw t^op bon..,»^

BÉGEÀRSSy d^un ton plus éievë^ très-ferme.

Ma respectable amie I tous aTez payé Totre dette à la tendresse^ à k douleur ^ à vos davQiE& de tous les genres ; et si tous êtes satisfaite de la conduite d'un ami y j'en Teux avoir la récompense. Il faut brûler tous ces papiers ^ éteindre tous ces souvenirs d'ime faute autant expiée ! mais y pour ne jamais revenir sur un sujet si douloureux, j^exige que le sacrifice en soit fait daus ce wéwe ii»9t^!tf •

4i4 l'A MÈRE COUPABLE,

La Gomt£5Se^ tremblante.

Je crois entendre Dieu qui parle ! il m'ordonne de roublier ; de déchirer le crêpe obscur donc sa mort a couvert ma vie. Oui^ mon Dieu I je vais obéir à cet ami que vous m'avez donné. ( EUe sonne» ) Ce qu'il exige en votre nom , mon repentir le conseillait ; mais ma faiblesse a combattu.

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