A PARIS
Gbes LiopoiB COLLIN, Libraire , me Git-le-Cœur.
t. «nW \ ^
£j if écrîTaiit cette pré&ee , mon hm n'est pàâ de rechercher oiseusement si j'ai mis au théâtre une pièce bonne ou mauvaise i il n'eât plus temps pour moi : mais d^examinet scrupuleusement ^ et ye le dois toujours , si j'ai £dt Une œuvre blâmable.
Personne n'étsint tenu de faire une comédie qui ressemble aut autres; si je me suis écarté d'un chemin trop battu , pour des raisons qui m'ont paru solides , ira-t-on me juger , comme l'ont Ëiit MM. tels y Sur des règles qui ne sont pas les miennes ? imprimer puérilement que je reporte Fart à son enfante , parce que j'eptr éprends de firajer un nouveau sentier & cet art dont la loi première , et peut-être la seule , est d'^musef en instruisant? Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Il y a souvent trè$-loin du ma) que Pon dit cTim ouvrage à celui qu'on en pense. Le trait qui nous poiirsuit , le mot qui importune reste enseveli dans le cœur , pendant que la bouche se venge
Thédtœ. II. I
en blimant presque tout le reste : de sorte qu'on peut regarder conune un point établi au théâtre , qu^en dit de reproche k Fauteur , ce qui nous affecte le plus est ce dont on parle le moins.
Il est peut-être utile de dévoiler , aux yeux de tous , ce double aspect des comédies , et j'aurai fait encore un bon usage de la mienne , si je par-> ▼iensy en la scrutant ^ à fixer Topinton publique sur ce qu'on doit entendre par ces mots : Qu'estce que LA 1>ÊCE>CE THlàTKALE ?
A force de nous montrer délicats , fins connaisseurs 9 et d'aifecter , comme j'ai dit autre part f rhyjiocrisie de la décence auprès du relA* chement des mœurs f nous devenons des êtres nuls y incapables de s*amuser et de juger de ce qui leur convient : faut-il le dire enfm? des bé« gueules rassa^siées qui ne savent plus ce qu'elles ▼eulent I ni ce qu'elles doivent aimer ou rejeter. Déjà ces mots si rebattus, bon ion^ bonne com^ pagnie, toujours ajustés au niveau de cluque insipide cotterie, et dgnt la latitude est si grande qu\>n ne sait où ils commencent et finissent, ont détruit la franche et vraie galté qui disûnguait de tout autre , le comique de notre nation.
Ajoutez-y le pcMantesque abus de ces autres grands mots tircrncf^ rt bonnes mœurs , qui doimcnit im air m important, si supérieur» que nus jugeurs de comédies icraicut dc>olé» de
n'avoir pas à les prpûoncer sur toutes les pièces de théâtre , et vous connaîtrez à-peu-près ce qui garotte le génie , intimide tous les auteurs , et porte un coup mortel à la vigueur de l'intrigue , sans laquelle il n'y a pourtant que du bel esprit à la glace ^ et des comédies de quatre jours.
Enfin y pour dernier mal , tous les états de la société sont parvenus à se soustraire à la censure dramatique ; on ne pourrait mettre au tbéâtrc les Plaideurs de Racine , sans entendre aujour* dliui les Dandins et les Brid^ oisons , même dos gens plus éclairés y s'écrier qu'il n'y a plus ni mœurs , ni respect pour les magistrats.
On ne ferait point le Turcaret, sans avoir ù Fins tant sur les bras^ fermes ^ sous-fermes , traites et gabelles 9 droits réunis ^ taille^ ^ taillons , le trop-plein , le trop-bu , tous les imposiieurs royaux. Il est vrai qu'aujourd'hui Turcaret n'a plus de modèles. On l'offrirait sous d'autres traits; Tobstacle resterait le même.
On ne jouerait point les Fâcheux ^ les Marquis , les Emprunteurs de Molière , sans révolter à la foisla baute^ la moyenne , la moderne et l'antique noblesse. Ses Femmes savantes irriteraient nos féminins bureaux d'esprit ; mais quel calculateur peut évaluer la force et la longueur du levier qu^il faudrait , de nos jours , pour élever }usqu'au théâtre l'œuvre sublime du Tartuffe ?
Aussi Tanteur qui se compromet avec le public pour Pamuser, ou pour Pinstruiref , an lieu d*inuriguer il sou choix son ouvrage , est-il obligé de toumiller dans des incidents impossibles , de persifiler au lieu de rire , et de prendre ses mo* dèles hors do la société , crainte die se trouver mille ennemis, dont il ne connaissait aucun en composant son triste drame.
J'ai donc réfléchi que si quelque homme courageux ne secouait pas toute cette poussière 9 bientôt Tennui des pièces françaises porterait la nation au frivole opéra-comique ^ et plus loin encore 9 aux boulevards , à ce ramas infect de tréteaux élevés k notre honte 9 où la décente liberté bannie du théâtre frauçais , se change ea une licence effrénée; où la jeunesse Ta se notirrir de grossières inepties» et perdre, avec %cs mœurs» le goût de la décence et des chefs-d'ocuvres de noi nuttres. J*ai tenté d'être cet homme » et si je n*ai pas mis plus de talent à mes ouvrages » au moins mon intention s'est-elle manifestée dans tous.
J'ai pensé, je pense encore» qu'on n'obtient ni grand {Mlhétic|ue» ni profonde moralité , ni bon et vrai comique au théâtre » sans des situations fortes » et qui naissent toujours d'une dis* convenance sociale » dans le sujet qu'on veut traiter. L auteur tragique» hardi dans ses moyens» ose admettre le crime atroce j les conspiratio<«s »
rusarpation du irône , le meurtre , Tempoisonnemént , FiDceste dans QEdifxe et Phèdre ; le fratricide ^ps Fend^ime ; le parricide dans jl/ahometf le régicide dans ^acfibjet^ etc. etc. I^a comédie^ moins midapieuSfS, u'excède pas les disconTenances y parce que sçs tableaux sont tirés de nos mopu^s ; ses sujets , de la société. Mais comment frapper sur TayaricCy à moins de mettre en scène un méprisable avare? démasquer l'hypocrisie^ saQS n^ontrer, comme O/g'o/zdans le Tartuffe, mi ^))oaiiin9bîe hypocrite , épousant sajille et conyaitaiff sa femme ? un homme k bonnes foripaes , 9fffx^ le bàjre parcourir un cercle entier de femmes galantes 7 un joueur effi éné , sans renyelopper de fripons , s'il ne Test pas déjà lni«-même ?
Tous ces gens-là sont loin, d'être vertueux ; Fauteur ne les donne pas pour tels : il n'est le patron d'aucun d'eux ; fl est le peintre de leurs vices. Et parce que le lion est féroce , le loup voraceet glouton^ le renard rusé , cauteleux ^ la Ëible est-elle sai|s moralité ? quand l'auteur la dirige contre un sot que }a louapge enivre, il fait choir du bec du corbeau le fromage dans la gueule du renard , sa moralité est remplie : s'il la tournait contre le bas flatteur^ il finirait son apologue ainsi :/e renard s'en saisît, le déflore; mais le fromage était empoisonne'. La iable est
une comédie légère » et toute comédie n'est qu'un long apologue : leur différence est , que dans la fable les animaux ont de Tesprii; et que dans notre comédie les hommes sont souvent des betes^ et qui pis est y desbctes méchantes.
Ainsi» lorsque Jl/ot/èrrp qui fut si tourmentié par les sots » donne à Vyfyart un fils prixligue et Tiricux qui lui vole sa cassette , et Tinjurie en face ; est-ce des vertus ou des vices qu'il tire sa moralité ? Que lut importent ses fantômes ? c'est vous qu'il entend corriger. 11 est vrai que les afiu heurs et balayeurs littéraires de son temps ,ne manc]uérent pas d apprendre au bon public cura* bien tout cela était horrible ! 11 est au^si prouvé que des envieux très -importants , ou des impor* teints uês-cn^icuXy se déchaînèrent contre lui. V'o^ez le révère Biulrau dans son épître au «^rnnd liuiinr^ venger son ami qui nVstplus, en rappelant ainsi les faits :
I/ignt>rat)< r et IVrrtfur à tes nAissantes pi«*ccs« Fn h il>il3 i^ iiiari|ui%, m rolx^t de cotuic\%r% , Viiijtrnl pour «hnAitirr »«)n chef-d'cruvrr nouveau, Fl ^rcou«in1t la l^\r à Tendroit le plu» l»^au. lé* Commmnâtur voulait U terne plut et acte; 1^ Vicomte tiMUgoê , tottait au aecond arte: l/iin , drfrn%car «ric (Ira drvôU in ta eu jea , Tour prit dr •rA Umi% moU, le condamnait au feu; |.*aa(rr,yoii^'u<:ux Méjftfun , lui dc< tarant la guerre , \ ou lait % ençer là cour tuunolce au pai terre.
On voit même dans mi placet de Molière à Louis XIV cp\ fut si grand en protégeant les arts, et sans le goût éclairé duquel notre théâtre n'aurait pas un seul chef-d'œuvre de Molière ; on voit ce philosophe auteur se plaindre amèrement au roi ^ que pour avoir démasqué les hypocrites ^ ils imprimaient partout qu'il était un libertin , un impie , un aîhée , un démon vêtu de chair, habillé en homme ; et cela s'imprimait ayec Approbation et privilège de ce roi qui le protégeait : rien Ik-dessus n'est empiré.
Mais , parce que les personnages d'une pièce s'y montrent sous des mœurs vicieuses , faut-il les bannir de la scène ? Que poursuivrait-on au théâtre? les travers et les ridicules? cela vaut bien la peine d'écrire ! ils sont chez nous comme les modes ; on ne s'en corrige point , on en change- Les vices , les abus , voilà ce qui ne change point y mais se déguise en mille formes sous le masque des mœurs dominantes : leur arracher ce masque et les montrer à découvert , telle est la noble tâche de l'homme qui se voue au théâtre. Soit qu'il moralise en riant , soit qu'il pleure en moralisant : Heraclite ou Démocrite , il n'a pas im autre devoir ; malheur à lui y s'il s- en écarte. On ne peut corriger les hommes qu'en les fesant voir tels qu'ils sont. La comédie utile et véri-
dique t n'est point on éloge menteur , un Taio discours d'Académie.
Mais gardons-nous bien de confonilre cette critique générale » un des plus nobles buts de Tarty avec la satire odieuse et personnelle : J'a* ▼antage de la première est de corriger sans blesser. Faites prononcer au thcAtre par lliomme juste 9 aigri de lliorrible abus des bienfaits p tous les hommes sont des ingrats : quoique chacun soit bien près de penser comme lui , personne ne s'ulTensera. Ne pouvant y avoir un ingnit^ sans qu'il existe un bienfaiteur , ce reproche même établit une balance égale entre les b4>ns et niau^ Tais cœurs ; on le sent » et cela console. Que si rhnmoriste répond quun bienfaileur fait cent ingrats / on répliquera justement , quVV ny a peuir^tre pas un ingrat qui n*ait e'te' plusieurs fois bienfaiteur: et cela console encore. Et c*esC ainsi qu*en génénJisant^ la critique la plus amcre porte du fruits sans nous blesser ; quand la satire personnelle » aussi stérile que funeste ^ blesse toujours et ne produit jamais. Je bais partout cette dernière t et je la crois un si ptmissable abus y que j'ai plusieurs fuis d*ofGce iuToqué la vigilance du magistrat, pour empéiber que le théitre ne de^ tnt une arène de gbdiatetu^s ^ où le puissant se ctût en droit de faire exercer %iti^ vengeances par les plumes vénales , et malheureu*
sèment trop comunioes^ q^i mettent leur batsesse à l'enchère*
N'oot-ils donc pst9 assçs » :ces Grauda , des mille et hu feuillistes » fesetirs de bulletins , af-* ficheurs , pour y trier les plus mauvais , en choisir un bien lâche | et dénigrer qui les offusque? On tolère un A léger ipal, parce qu'il est sans conséquence , çt que la yermvie éphémère démange un instant et périt ; mais le théâtre est un géant qui blesse a mort tout ce qu'il frappe. On doit réserver ses grands coufy pour les abus et pour les mauif publics*
Ce a^est donc ni le vice pi les incidents qu'il amène , qui font l'indécence théâtrale ; mais le défaut de leçons et de moralité. Si l'auteur^ bu faible ou timide , n'ose en tirer de son sujet » Toilk ce qui . rend sa pièce équivoque ou vicieuse.
Lorsque je mis Eugénie au théi^triS ( et il &ut bien que je me cite , puisque c'est toujours moi qu'on auaque) 9 lorsque je mis Eugénie au théâti*e, tous nos jurés-crieurs à la décence ^ jetaient des flanmies dans les foyers sur ce que j'avais osé montrer un seigneur libertin , habillant ses valets en prêtres y et feignant d'épouser une jeune per^ sonne qui paraît enceinte au théâtre ^ sans avoir
été mariée.
Malgré leurs cris^ la pièce a été jugée ^ si**
non le meilleur, au moins le plus moraJ des drames, constamment jouée sur tous les théâtres, et traduite dans toutes les langues. IjCS bons esprits ont yu que la moralité, que Tintérèt y naissaient entièrement de Tabus qu'un homme puissant et Ticieux fait de son nom , de son crédit, pour tourmenter une faible fille, sans appui , trompée , rertueuse et délaissée. Ainsi tout ce que l'ouvrage a d*utile et de bon , naît du courage qu'eut l'auteur d'oser porter la disconvenance soQale au plus haut point de liberté.
Depuis, j'ai Lit If s Deux Amis , pièce dans laquelle un père avoue )k sa prétendue nièce qu'elle est sa fille illégitime : ce drame est aussi très - moral , parce qu'a travers les sacrifices de la plus parfjite amitié , l'auteur s'attache a y montrer les devoirs qu'impose b nature sur les fruits d'un ancien amour » que la rigoureuse dureté des convenances sociales , ou plutAt leur abus 9 bisse trop souvent sans appui.
Entre autres critiques de la pièce, j'entendis dans une loge auprès de colle que j'occupais , un jeune Impi^rtant de la Cour , qui disait galment il des danirs : « l'auteur, sans doute , est un M garçon fripier qui ne voit rien de plus élevé » que des commis des fermes , et des marchands il d*ét()flr<*s ; et c*est au fond d'un magasin quUl « va chercher les noblc^s amis qu^tl traduit li la
» 6cène française ! » Hélas ! Monsieur^ lui dis-je en m'ayançant ^ il a fallu du moins les prendre où ii n'est pas impossible de les supposer. Vous ririez bien plus de Tameur y s'il eût tiré deux Trais amis de l'Œil- de-bœuf ou des carrosses ? Il £aiutun peu de vraisemblance ^ même dans les actes Tertueux.
Me livrant à mon gai caractère^ j'ai depuis tenté , dans le Barbier de Séx^ille , de ramenier au théâtre l'ancienne et franche gaité^ en l'alliant avec le ton léger de notre plaisanterie actuelle ; mais comme cela même était une espèce de nou- • veauté, la pièce fut vivement poursuivie il semblait que î'eusse ébranlé l'Etat; l'excès des précautions qu'on prit et des cris qu'on fit contre moi, décelait surtout la payeur que certains vicieux de ce temps avaient de s'y voir démasqués. La pièce fut censurée quatre fois ^ cartonnée trois fois sur l'affiche^ à l'instant d'être jouée ^ dénoncée même au Parlement d'alors ; et moi , frappé de ce tumulte , je persistais à demander que le public restât le juge de ce que j'avais destiné a l'amusement du public.
Je Tobtins au bout de trois ans y après les clameurs ^ les éloges ; et chacun me disait tout bas : Faites-nous doqc des pièces de ce genre ^ puisqu'il n'y a plus que vous qui osiez rire en facct
ta PRÉFACE.
Un auteur désolé par la cabale et les criards» nuis qui toii sa pièce marcher» reprend cou* rage» ei c'est ce que )'ai iait« Feu M* le prince de Contf » de patriotique mémoire ( car en frappant Tair de son nom » Ton sent f ibrer le Tieux mot Patrie) , feu M. le prince de Canii » donc » me porta le défi public de mettre au théitre ma préboe du Barbier^ plus gaie» disstt- il » ^que la pièce » et d'y montrer la &mille de Figaro^ que l'indiquais dans cette préfiice. Monseigneiu* » lui répoodisoje » si je mettais une seconde fois ce eanctère sur la scène » comme- je le mon« trerais plus âgé» qu'il en saurait quelque peu davantage » ce serait bien un autre bruit » et qui sait s'il Tenait le jour I Cependant, par res* pect» j'acceptai le défi ; je fpmposai ceue FoUe Journée 9 qui cause aujourdliui la rumeur. Il daigna la Toir le premier. C'était un homme d'un grand caracicre» un prince auguste, un esprit noble et fier : le dirai - je ? il en fut content.
Maïs quel pi<*ffc , hélas ! j*ai tendu au juge* ment de nos critiques en appelant ma comédie du vain nom de toile Jouméf^ I mou objet était bien de lui ùler qurlqu*iinportance ; mais je ne sarais pas encore ii quel point un cliangcment d'annonce peut égarer tous les esprits. Ko lui laissant son ténuble titre» on eût lu P Epoux
PRÉFACE, i5
suborneur. C'était pour «ux une autire piste ; cm me courait différemment. Mais ce nom de Folkf Journée , les a mis à cent lieues de moi : ils n'ont plus rien tu dans TouVrage^que ce qui n'y sera jamais ; et cette remÀnfae un peu sévère sur la facilité de prendre le change , a plus d'étendue qu'on ne croiti Au lieu du nom de Georges Dandin , si Molière eût appelé soiï drame la Sottise des aUiances^ il eût porté bien plus de fruit : si Regnard eût nommé son Légataire , la Punition du célibat / la pièce nous eût fait frémir. Ce k quoi il ne songea pas , je l'ai fait avec réflexion. Mais ^ qu'on ferait un beau chapitre sur tous les jugements des ^xommes et la morale du théâtre , et qu'on '-potittAit intituler : de P influence de V Affiche î
Quoi qu'il en soit, la Folle Journée resta cinq ans au portefeuille ; les comédiens ont su que \e l'avais y ils me l'ont enfin arrachée. S'ils ont bien ou mal £iit pour eux , c'est ce qu'on a pu Yoir depuis. Soit que la difficulté de la rendre excitât leur émulation ; soit qu'ils sentissent avec le pubKc que pour hii plaire en comédie il fiiUait de nonveâiux éffimrts, jatlctais pièce amssi dSffi^ cile n'a été jouée aVec autant d'ensemble; éfc si l'Mteut ( comione on le dit) est resté au-dessous de lui-même ^ il n'y a pas un seul acteur dont cet ouvrage n'ait établi , augmenté ou confirmé
i\ PRÉFACE.
la répuUlioD. Mais reTenons à sa lecture» à Ta^ dopiion des comédiens.
Sur l'éloge outré qu'ils en tirent ^ toutes les sociétés Toulurent le connaître , et dès - lors il fallut roc faire des querelles de toute espèce , ou céder aux instances universelles. Dès*lors aussi les grands ennemis de Tauteur ne manquèrent pas de répandre a la Cour qu'il blessait dans cet ou* rrage, d'ailleurs un tissu de bêtises^ la reli«gion , le gouTcmeroent , tous les étais de la so* ciété , les bonnes mœurs y et qu'enfin b vertu y était opprimée , et le vice triomphant , comme de raison , a)outait-on« Si les graves Messieurs qui Tout tant répété me font l'honneur de lire cette préface , ils y verront au moins que ) ai cité bien juste ; et b bourgeoise intégrité que je mets à mes citations , n'en fera que mieux ressortir la noble infidélité des leurs.
Ainsi 9 dans le Barbier de Sévillef je n'avais qu'ébranlé TKtat ; dans ce nouvel es^ai, plus infâme et plus séditieux » je le renverrais de fond eu comble* 11 n'y avait plus rien de sacré si Ton permctuit cet ouvrage* On abusait l'auto^ rite par les pltis insidieux rapports ; on cabalait auprès des corps puissants; on alarmait 1er dames timorées; on me fcsait des ennemis sur le prie«* Dieu des oratoires : et moi» selon les hommes et 1rs lieux , )e repoussais la basse intrigue ^ par
mou ^€e$siye«padei](ce , par la roideur de moa respect 9 robstination de ma docilité ^ par ,1a raison y qaand on voulaii rentendre*
Ce combat a duré qiiajtre anf. Ajouter ries aux cinq du* portefeuille ; que reste-t-il des allusions qu'on s'efforce à voir dans l'ouvrage ? Hélas ! quand il fut composé , tout ce qui fleurit"^ aujourd'hui 9 n'avait pas même encore germé; c'était tout un autre univers.
Pendant ces quatre ans de débat je ne demandais qu'un censeur ; on m'en accorda cinq ou six. Que virent'-ils dans l'ouvra^ ^ obj.et d'un tel déchaînement? I^ p]un b^ine des in|rîgties» Un grand seigneur espagnol, amoureux d'une jeune fille qu'il veut séduire , etl^ efforts qu^ cette fiancée 9 celui qu'elle doit épouser ,. et la femme du seigneur^ réunissent poUr faire échouer dans son dessein un maître ab^oju, que son rang,' sa fortune et sa prodigalité rendent tout-puiâsant pour laccomplir. Voilà tout, rien de plusb. La pièce est sous vps yeux.
D'oB naissent donc ces cris perçants ? De ce qu'au lieu de poursuivre un seul caractère vicieux y comme le joueur , l'âmbideux , l'avare,, ou l^ypoerite , ce qui ne lui eût mis sur les bras qu'une seule classe d'ennemis , l'auteur a profité d'une composition légère , ou plutôt a formé son plan de fàçoa à y faire entrer la critiqua
%6 PJIÉPACE.
d'une foule d'abus qai déêcHeni la aoeiécé. Mab comme ce n'est paa Ik ce qui gâte un oumge aux yeux du cenienr éclairé , tous ^ en ra|>prouvant » l'ont réclamé pour le diéâtre. 11 a donc fidlu Vj sooflfrir : alors les grands \lu monde ont TU }ouer avec scandale ,
Celte Pièce où Ton peint on insoli^nl valet Disputant mos padenr aon ^poiue « aon maître.
M, Gudin.
Oh I que j'ai de regrets de n'aroir pas fidt de ce sojet moral 9 une tragédie bien sanguinaire f Mettant un poignard k la main de Fépoux outragé t que je n'aurais pas ix>nuné Figaro ^ dans a jalouse fureur je hii aurais lait noblement poignarder le puissant vicieux ; et comme il attrait vengé son honneur dans des vers quarrés , Iriea ronflants» et que mon jaloux, toutaumoms général d'armée# atvait eu pour rival quelque tyran bien horrible et régnant au plus mal sur im peuple désolé ; tout cela » très-loin de nos mcetvs , n'aurait , je crois , blessé personne ; an e6t crié brai^ ! oupmge bien mond I Nous étions sauvés, moi et mon Figaro sauvage*
Mais ne voulant qu'anraser nos Français et non laire niiaseler les larmes de lemv épouses » de ■Mm coupable aoMOt j'ai bit un jeune seigneur de ce temps là, prodigue, aases galant, même
un peu libertin , k-peu-près comme les autres seigneurs de ce temps-là. Mais qu'oserait - on dire au thâttre d'un seigneur ^ sans les offenser tous, sinon de lui reprocher son ti*op de galanterie? N'est-ce pas là ]e défaut le moins contesté par eux-mêmes? J'en vms beaucoup d'ici , rougir modestement ( et c'est un noble effort) en conYenant que j^ai raison.
Voulant donc faire le mien coupable^ j'ai eu le respect généreux de ne lui prêter aucun des vices du peuple. Direz-vous que je ne le pouvais pas ? que c'eût été blesser toutes les vraiseBBJblances ? Concluez donc en faveur de ma pièce j puisqu'enfin je ne Fai pas fait.
Le 'défaut même dont je Paccuse n'aurait produit aucun mouvement comique , si je ne lui avais ciment opposé l'homme le plus dégourdi de sa Bation ^ le véritabk Figaro y qui tout en déieiidan(4$*£iisaii/iey sa propriété ^ se moque des projets de son maître , et s'indigne très-plaisamiB^it qu'il ose coûter de ruse avec lui y maître passé da«s ce genre d'escrime.
Ainsi 9 d'une lutte assez viv« entre Fabus de la pui^isance , l'oubli des principes^ la prodigalité, l'occasion^ tout ce que la séduction a de plus eiitratnant; et le feu, l'esprit, les. ressources que l'infériorité piquée au jeu , peut opposer à cette attaqueu;. il naît dans ma pièce un jeu plai-
Théâtre. IL a
«aot d'intrigiie , où Vt^'poux suborneur^ contrarie 9 lasse 9 barrasse, toujours arrêté dans ses vues 9 est obll{;cs trois iots dans cette jou^niée, de tomber aux pietls de sa femme qui , bonne 9 iudulgeute et sensible » finit par lui p<irdonner : c*est ce qu'elles font toujours. Qu*a donc cette moralité de blâmable. Messieurs?
La trou%ez-vous un peu liadine pour le ton
grave que je prends? Accueillez* en une plus
sévère qui blesse tus yeux dans TouTrage ^
quoique tous ne l'y cherchiez pas : c'est qu*un
seigneur assez Ticîeux pour Touloir prosiituer à
ses caprices tout ce qui lui est subonlonné, pour
«e jouer, dans $v% domaines, de la pudiiitéde
toutes ses jeunes Tassales , doit finir comme
celui-ci , par êire la risée de ses Talets. Et c'est
te que Tauteur a très -fortement prononcé, lors«
qu'eu fureur, au cinquième acte, j4lma%*i%'a ,
crovant confondre une femme infidèle, montre
à son jardinier un cabinet, en lui criant : AVu/rj-r,
la/, ytnUmio ; ioniiu/j det*ani son jupe Finfitme
qui rna dr'shonorr ; et que eelui-ci lui ré|>ond:
Il Y a , parant' fw , une Inmne PtXHi'Jrnce ! / oits
en mez tantfaii Jufu le pars , qu'il faut bien
€Uâssi qu*à txfiœ tour.
Cette profonde moralité se fjit sentir dans tout l'ouvrage ; et sil couTcnait a l'auteur de démontrer aux adversaires qu a traTcrs ss forte
PRÉFACE. ig
leçon il a porté la considération pour la dignité du coupable y plus loin qu^on ne devait Tatteildre de la fermeté de son pinceau ; je leur ferais remarquer que y croisé dans tous ses projets , le comte Almavwa se voit toujours humilié y sans être jan^iais ayili.
En effet, si la comtesse usait de ruse pour aveugler sa jalousie dans le dessein de le trahir ; devenue coupable elle-même, elle ne pourrait mettre }k ses pieds son époux sans le dégrader à nos yeux. La vicieuse intention de l'épouse y brisant un lien respecté y Ton reprocherait jus-' tement à Fauteur d'avoir tracé des nfœurs blâmables : car nos jugements sur les mœurs se rs^portent toujours aux ftmmes; on n'estime pas assez les hommes pour tant exiger d'eux sur ce point délicat. Mais, loin qu'elle aie ce vil projet , ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage, est que nul ne veut faire une tromperie au comte , mais seulement l'empêcher d^en faire à tout le monde. C'est la pureté des motifs qui sauve ici les moyens du reproche ; et de cela seul que la comtesse ne veut que ramener son mari y toutes les confusions qu'il éprouve sont certainement très7morales ; aucune n^est avilissante.
Pour que cette vérité vous frappe davantage , l'auteur oppose à ce mari peu délicat, la plus
▼eriueuse des femmes^ par goût el par pria* cipcs.
Abaruloiince d*un cp^mx trop aime, quand rexposc-l-on a vos rec^ards ? Doiis le nii«iiicnt critique où sj^ bieiiveillance {>oiir un aimable enfant 9 son r.llcul, pent devenir un goùl dan* gereiiXy si elle permet au ressentiment qui lappuie, de prendre trop d'empire sur elle. C'est pour mieux faire ressortir lamour vrai du devoir, que l'auteur la met uu moment aux pris<*8 avec un goût naissant qui le combat* di ! combien on s'estt étayé de ce léger mouvement dramatique , pour noutf accuser d'indécence ! On ace orde à la tragédie que toutes les reines , les princesses ayent des passions bien allumées qu'elles com* battent plus ou moins ; et l'on ne souffre pa$ que f clans la comédie , une femme ordinaire puisse lutter contre b moindre laiLlcs^c! () grande injlurncr dr l*yt [fiche I Jugement sûr et cou* ftéqueul! Avec la dillérence du genre, on blâme ici ce qu'on approuvait là. Et cependant, en CCS deux cas , c'est toujours le même princi|>e : point de vertu s.ms saciiiice«
J'ose en appeler à vous, jeunes inforttuiées ^ que votre malbeur aitac he k des j^tmovitri f Distingueriez-vous toujours votre vertu de vos chagrins, si quelqu'int<*rét importun, tendant trop à les disMiK^r, ne vous avertissait enfin
PRÉFACE. !il
qu'il est temps de combattre pour elle? Le chagrin de perdre un mari n'est pas ici ce qui nous touche ; un regret aussi persouhel est trop loin d'être une vertu. Ce qui nous plait dans la comtesse , c'est de la roir lutter franchement contre un goût naissant qu'elle blâme , et des ressentiments légitimes. Les efforts qu'elle fait alors pour ramener son infidèle époui > mettant dans le plus heureux jour les deux sacrifices pénibles de son goût et de sa . colère ^ on n'a nul besoin d'y penser pour applaudir k son triomphe; elle est un modèle de vertu , l'exemple de ion sexe et l'amour du nôtre.
Si cette métaphysique de l'honnêteté des scènes ; si ce principe avoué de toute décence théâtrale ^ n'a point frappé nos juges à la représentation*; c'est vainement que j'en étendrais ici le développement et les conséquences; un tribu-^ nal d'iniquité n'écoute point les défenses de l'accusé qu'il est chargé.de perdre; et ma comtesse n'est point traduite au parlement de la nation : c'est une commission qui la juge.
On a vu la légère esquisse de son aimable caractère^dans la charmante pièce d* Heureusement. Le goût naissant ^ que la jeune femme éprouve pourson petit cousin l'officier, n'y parut blâmable à personne ; quoique la tournure des scènes pût laisser à penser que la soirée eût fini d'autre
aa PRÉFACE.
manière y si IVpoux ne fût p.15 rentré, comme dit I auteur, ht^urr usent f^nî. Heureusement aussi Ton n'avait pas le projet de calomnier cet auteur : chacun se livra de bonne foi a ce doux iiitt*i<^t qu'lns* pire une jeune femme honnête et sensible , qui réprime ses premiers goûts ; et notez que dans cette pièce , l'époux ne p.irait qu'un peu sot ; dans la mienne , il est ûilulèle ; ma comtesse a plus de mérite.
Aussi y dans Tourrage que je défends, le plus ▼ériiable intérêt se porte- t-il sur la comtesse ! le reste est dans le même esprit.
Pourquoi Suzanne la camariste , spirituelle , adroite et rieuse, a-t*elle aussi le droit de nous iiiiérisMT? CV«»t qu*«itL«quée par un séducteur puissant, avec plus d*avantage qu'il nVu faudrait |K>ur vaincre une fille de son eut , elle n*hésite |ias à confier les uitetilioiis du comte, aux deux personnes les plus hitéressées à bien surveiller sa conduite • sa nuitresse et son fiancé. C'est que ^ dans tout son rùle , prescjue le plus long de la pièce , il n'y a pas une phrase , un mot , qui ne respire la sagesse et 1 attachement à ^cn devoirs : la S(*ule n:.se quVlle se permette, est en faveur de sa maîtresse , à qui Si»n dévoitement est cher, et dont tous les vu*ux sont hoimétes.
Pourquoi , dans ses libertf'*s sur scm maître , Fi^'aro m'amuse-t-il,au lieu de mmdiguer? C'est
PRÉFACE. :i5
que , Topposé des valets , il n'est pas ^ et tous le savez y le malhonnête homme de la pièce : en le voyant forcée par son état, de repousser l'insulte avec adi^sse^ on lui pardonne tout^ dès qu^on sait qu'il ne ruse avec son Seigneur^ que pour garantir ce qu'il aime y et sauver sa propriété.
Donc, hors le comte et ses agents, chacun £iit dans la pièce à- peu-près ce qû il doit. Si vous les croyez malhonnêtes ^ parce qu'ils disent du mal les uns des autres^ c'est une règle très-fautive. Voyez nos hoimêtes-gens du siècle ; on passe la vie à ne £iire autre chose ! Il est même tellement reçu de déchirer sans pitié les absents ^ que moi y qui les défends toujours, j'entends murmurer très* souvent : quel diable d'homme y et qu'il est contrariant ! il dit du bien de tout le monde I
Est-ce mon page, enfin , qui vous scandalise? et l'immoralité qu'on reproche au fond de l'ouvrage y serait-elle dans l'accessoire ? O censeurs délicats ! beaux esprits sans fatigue ! inquisiteurs pour la morale , qui condamnez en un clin-d'œil les réflexions de cinq années ; soyez justes une fois, sans tirer à conséquence. Un enfant de treize ans, aux premiers battements du cœur, cherchant tout ^ sans rien démêler , idolâtre , ainsi qu'on l'est k cet âge heureux, d'un objet céleste pour lui , dont le hasard fit sa marraine , est-il un sujet de scandale? Aimé de tout le monde au château;
2l PRÉFACE.
Tify espiègle ei brûlant » comme tous les entmts filiiritiiels I par son a{;iution extrême, il dcrancr^ dix fois y saiis le vouloir , les coiipahles projeta du comte. Jeune adepte <Ie la nature! tout ce qu'il voit a droit de r«i{^iter : peut-être il nVsc piusune'ifant;maî^ il n est pas encore un homme: et c'est le ur »nient que j'ai choisi, pour cpi'il ol>* tiiil de 1 intéu' t , s^iu.s forcer personne à rougir. Ce qu'il éproure innocemment, il l'inspire partout de même. Dirr/^vons cpi'ou l'aime d'amour? Cetisems ! ce n'est pas là le mot: tous êtes trop vi iaircs (>onr ignorer que l'amour , même ie pl*»s pur , a un motif intéiessé : on ne l'aime donc pnê cncori*; on sent q'i'uii jour on l'aimera. Fit c'est ce que l'auteur a mis avec giité dans Li bouche dr Suz*n»nf ^ qu.tUvl elle dit a cet enlant : Oh J dans int4s ihà tfftalrr uns , je pntdis tfue vous Srt-rZ //• ffi'us fitutui i*^-h'i Vfitirifn !
Pour lui imptimer plitN lortrnicnt le <*aractère de l'ciilinic , nous le ic >uu» exprès tuti»yer |af tt^ifXK ^uppos4*2-lni deun ans de plus, quel valet dans le chAteau prendrait ces libettés? Voyez-le à la fm de son râle ; à peine a-t-il un \\A II d'of:uicr, qu'il porte la m^in à l'épée aux picnurn*« laillcrirs du coipte, sur le quiptjDquo d'iîUMnl.l'l. Il ^^rraf.cr, noire étourdi ! m.tis c'est un cniant, rit-n de plu&. .Nai-je |ias tu nos dames d.ius les log4^ «*imcr mon {vige a la folie ? Qoc
lui Toula i€nt«e41es ? hélas ! rien : c'était de Tin^ terêi aussi; mais^ comme celui de la comtesse 9
un pur et naïf intérêt un intérêt sans
intérèu
Mais estr-ce la personne du page ou la cons-* cience du Seigneur , qui &it le tourment du dernier , toutes les fois que lauteur les coo^ damne à se rencontrer dans la pièce ? Fixez et léger aperçu , il peut tous mettre sur sa \oie ; ou plutôt apprencE de lui , que cet enfant n'est amené que pour ajouter à la moralité de l'ou^ vrage, en tous montrant que l'homme le plus absolu chez lui^ dès qu'il suit un projet coupable , peut être mis au . désespoir par Tétre le moins important , par celui qui redoute le plus de se rencoDU*er sur sa route.
Quand mon page aura dix-huit ans ,. aTec le caractère Tii' et bouillant ^ue je lui ai donné ^ je serai coupable à mon tour , si je le montre sur la scène. Mais à treize ans^ qu'inspire-t- il ? quel*que chose de sensible et doux , qui n'est amitié ni amour , et qui tient un peu de tous deux.
J'aurais de la peine à faire croire à l'innocence de ces impressions ^ si nous Tivions dans un siècle moins chaste^ dans un de ces siècles de calcul , où , voulant tout prématuré , comme les fruits de leurs serres chaudes ^ les grands mariaient leurs enfants à douze, m$ p et fesaient plier la
a6 PRÉFACE.
nature , la déceDce et le goût aux plus sordides convenances , en se hâtant surtout d'arrachor de CV8 êtres non fomi<'s , des enfants encore moins formahlcs ^ dont le bonheur n'occn{>ait per* Sonne, et qui nVtaieut que le prétexte d'un certain trafic d avantages , qui n'avait nul rapport à eux y mais uniquement a leur nom. Heureusement nous en sommets bien loin : et le caractère de mon |>it«e, sans conséquence pour lui-même , en a une relative au comte , que le moraliste aperçoit f mais qui n'a |ms encore frappe le grand Commun de nos jugeurs.
Ainsi, dans cet ouvrage, chaque rôle important a quelque but moral. Le seul qui semble y déroger est le rôle de JUarcetine.
Coupable d'un ancien égarement , dont son Figaro fut le fruit , elle devrait , dit-on , se voir au moins punie par la confusion de sa faute, lorsqu'elle recoimait son fds. L'auteur eût pu même en tirer une moralité plus profonde : dans les moeurs qu'il veut corriger , la faute d*nne jeune fille séduite , est celle des hommes et non la sienne. Pourquoi donc ne Ta-t-il pas fliit ?
11 Ta iait , censeurs raisonnables ! Etudiez ta scène suivante » qui ferait le nerf du troisième acte, et que lt*s comédiens m'ont prié de retrancher, craignant qu'un morceau si sévère u'obs* cure h b gaitc de laciioo.
Quand Molière a bien humilié la coquette y ou coquine du Misantrope ^ par la lecture publique de ses lettres à tous ses amants , il la laisse sàTÎlie sous les coups qu^il lui a portés ; il a raison ; qu'en ferait-il? Vicieuse par goût et par choix ^ veuve aguerrie, femme de Cour , sans aucune excuse d'erreur y et fléau d'un fort honnête homme ^ il l'abandonne à nos mépris , et telle est sa moralité. Quant à moi y saisissant l'aveu naïf de Mar^ celine au moment de la reconnaissance > je montrais cette femme humiliée , et Bartholo qui la refuse» ^\ Figaro leur fils commun, dirigeant Tattention publique sur les vrais auteurs du désordre où l'on entraine sans pitié toutes les jeunes filles du peuple , douées d'une jolie figure.
Telle est la marche de la scène.
BrId' OISON. I
( Parlant de Figaro qui vient de reconnaîtra sa mère en Marceline. )
C'est clair : i-il ne l'épousera pas.
Baktholo. Ni nroi non plus.
Marceline.
Ni vous ! et votre fils ? Vous m'aviez juré..».
•i8 PRÉFACE.
Bartholo.
J'cials fou. Si pareils souvenirs cngagcaicot, ou serait leuu d'épouî^er tout le monde.
T-Ki si Ton y rogardail de si prcs ,po-ersonnc nVpouNcraii pet si «une.
fiAKTttOLO#
Dos fautes si connues ! nue jeunesse déplorable !
IVlARCELi.Nr^ s^vchatifl'ant par iUgrvs.
Oui, déplorable ^ et plus qn*on ne croit! Je n*euieuds pas nier aies fautes ; ce jour les a trop bien prouvées ! Mais ({u*il est dur de les expier aptes trente ans d'itue vie modeste! J*étais née, moi , pour être sage , et )c le suis devenue sitôt qu'on m*a permis d'user de ma raison. Maiscbus 1 âge d(*s illusions , de Tinexpéricnce et des besoins, où 1rs srducleuts nous as>i('gent, pendant que la nÛM're nous poignante ^ que peut opposer une enfuit , à tant d*cnuemis rassemblés ? IVl nous juge ici sévèrement» qui peut-être eu sa vie a perdu dix infortunées.
I^s plus coupables sont les moins généreux ; c>st la régie.
PRÉFACE. 2g
Marceline ^vivement.
Hommes plu& qu'ingrats, qw flétrissez par le mépris, les joueis de vos passions, vos victimes ! c*esc TOUS qu'il faut punir des erreurs de notre jeunesse : vous et vos magistrats si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheu* reuses 611es? elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes ; on y laisse former mille ouvriers de l'autre sexe.
Figaro.
Ils font broder jusqu'aux soldats !
Marceline exaltée.
Dans les rangs même plus élevés, les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire. Leurrées de respects apparents , dans une servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens , punies en majeures pour nos fautes ; ah l sous tous les aspects , votre conduite avec nous , fait horreur ou pitié.
Figaro.
Elle a raison.
Le Comte à part.
Que trop raison.
So PRÉFACE.
BmiD* OISON.
Elle a , mon-on Dieu ! raison.
Marceline.
Mais que nous font, mon fils, les refus d^un homme injuste ? Ne regarde pas d*tiù tu Tiens , Tois où tu Tas ; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fianrre ne dépendra plus que d'elle-mcme ; elle t'acceptera , j'en réponds : TÎs entre une épouse , une mcre tendres ^ qui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles f heureux pour toi , mon (ils ; gai , libre et bon pour tout le monde , il ne manquera rien à ta mère.
Tu parles d^or, maman , et je me tiens k ton aTÎs. Qu'on est sot, en effet! il y a des mille et mille ans que le monde roule, et dans cet océan de durée» où jai par h^isard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne reviendront plus , j'irais me tourmenter pour savoir à qui je li s dois I tant pis pour qui s'en in({tiictc. Passer ainsi la Tte k cliamatHer , c'est pe>(*r iiur le collier sans rc« lâche y comme les malheureux chevaux de la remonte de» ileu\e>y qui ne re|M)sent pas » même quand iU s*«.rrèh*nt , et qui tirent u ujours» quoiqu'ils cessent de marcher, ^ioiis aucudroos.
PRÉFACE. 5i
J'ai bien regretté ce morceau ; et maintenant que la pièce est connue ^ si les comédiens avaient le courage de le restituer à ma prière ^ je pense que le public leur en saurait beaucoup de gré. Ik n'auraient plus même à répondre y comme je fus forcé de le faire à certains censeurs du beau inonde , qui me reprochaient à la lecture^ de les intéresser pour une femme de mauvaisesmoeurs* — Non y Messieurs 9 je n'en parle pas pour excuser ses moeurs^ mais pour vous faire rougir des vôtres sur le point le plus destructeur de toute honnêteté publique ,; la corruption des jeunes personnes; et j'avais raison de le dire^ que vous trouvez ma pièce trop gaie , parce qu'elle est souvent trop sévère. 11 n'y a que façon de s'entendre.
— Mais votre Figaro est un soleil tournant , qui brûle j en jaillissant y les manchettes de tout le monde. — Tout le monde est exagéré. Qu'on me sache gré du moins s'il ne brûle pas aussi les doigts de ceux qui croyent s'y reconnaître : au temps qui court on a beau jeu sur cette matière , au théâtre. M'est-il permis de composer en auteur qui sort du collège? de toujours faire rire des en£wts^ sans jamais rien dire à des hommes? Et ne devez-vous pas me passer un peu de.morale^ en faveur de ma gaité, comme on passe aux Français un peu de folic; en faveur de leur raison ?
3a PRÉFACE.
Si je n'ai yersé sur nos sottises qu'un peu de et itique badine ^ ce n'est pas que ft ne sache en for* mer de plus sévères : quiconque a dit tout ce qu'il sait dans son ouvrage > y a mis pltis que moi dans le mien. Mais je garde tme foule d'idées qui me pressent 9 pour im des sujets les plus rocraun du théâtre , au joiml'hui sur mon rh.uitior : la Mrn* coupable ; et si le dégoût dont on m'ahreuvc me permet jamais de l'achever; mon projet étant d y faire verser des larmes à toutes les femmes sen»iblés, j'élèverai mon langage à la hautetu* de meft situations ; j*y prodiguerai K*s traits de la plus ans* tere morale , et je tonnerai fortement sur les vires que j ai trop ménagés. Apprètez-vous donc bien ^ Messieurs, à me tounneaterde nouveau ; ma poi* trine a déjà grondé; j ai noirci beaucoup de papier au service de votre colère.
£t votif, honnêtes indifférents, qui jouisses de tout sans prendre parti siu* rien ; jeunes personnes modestes et timides , qui vous [ilaisez à ma Folle jiHânwe ( et je n'entreprends sa défense qno poar jiutilier votre goût), lorsque vous verrer. dans le monde , un de ers liuuimos tnuu liants , c ritiquer vaguement la pièce, tout bUiiirr sai»s rien dési* gncr , surt ait la trouver indércnte ; examinas bien cet homrae-lii ; S4< hcz son rang, son état , sa«i rararic^re ; et vous connaitrrjs sur-le-champ le mot qui l'a ble»>édans l'ouvrage.
On sent bien que je ne parle pas de ces écumeurs liitéraires , qui vendent le'jrs bulletins ou leurs afiBchesà tant de liards le paragraphe. Ceuxlà ^ comme VAbbé Bazile^ peuvent calomnier; ils médiraient j qi^on ne les croirait pas. ' Je parle moins encore de ces libellistes honteux qui n'ont trouvé d'autre moyen de satisfaire leur rage y l'assassinat étant trop dangereux y que de lancer du cmtre de nos salles ^ des vers ini'àmes contre Fauteur , pendant que Ton jouait sa pièce. Us savent que je les connais : si j'avais eu dessein de les nommer, c'aurait été au ministère public ; leur supplice est de l'avoir craint , il suffit à mon ressentiment : mais on n'imaginera jamais jusqu'où ils ont osé élever les soupçons du public sur une aussi lâche épigramme ! semblables à ces vils charlatans du pont-neui^ qûi^ pour accréditer leurs drogues y farcissent dWdres , de cordons , le tableau qui leur sert d'enseigne.
Non, je cite nos importants, qui blessés , on ne sait pourquoi, des critiques semées dans l'ou^ vrage y se chargent d'en dire du mal , sans cesser de venir aux noces.
C'est un plaisir assez piquant de les voir d'en bas au spectacle , dans le très-plaisant emcarras de n'oser montrer ni satisfaction ni colère ; <rayançant sur le bord des loges y prêts à se moquer de l'auteur, et se retirant aussitôt pour celer un
Théâtre. II. 5
Si PRÉFACE.
peu de griiiuce ; empariés par un mot de la sccoe cisoudainemeut rembrunis par le pinceau du bkh ralUte : an plus léger trait de gatté » jouer tris-* tement les étonnés , prendre im air gaucbe ea fesant les pudiques p et regardant les femmes dana les yeux p comme pour leur reprocher de sonteuir un tel scandale ; puis aux grands applaudis*» semeuu , lancer sur le public un regard mépris sant , dont il est écrasé ; toujours prêts à lui dire comme ce courtisan dont parle Aloiièœ , lequel outré du succès de l'Ecole des femmes » criait des balcons au public ^ ris doncp pi^UiCf ris donct En vérité c'est nn plaisir, et j*eu ai joui bien des ibis.
Celui-là m'en rappelle un autre. Le premier jour de ta Folle Joumce^ on s'ccbaufTait dans le foyer (rocme dlionnôies plébéiens) sur ce qulls nommaient spirituellement f mon audace. Un petit Tieiibnl sec et brusque , impatienté de tous CCS cris , ftappe le plaiulicr de sa canne, et dit eu s*cn allant: «Voj Français soni comme les e/ifants qui braillent quand on les éù^me. Il avait duM!ns, ce vicilbrd! Peut-ôtrcon pouvait mieux poirier : mais |H>ur mieux penser , j'en défie.
Avec cette intention de tout blâmer » on conçoit que les traiu les plus sensés ont été pris en mauvaise {art. ^'ai-je pas entemhi vingt fuis vn
PRÉTACE:t 53
mmniire deâcendre des logés à cette réponse de Figaro?
Uneréputationdëtesùibie!
Figaro.
Et si je vaux mieux qu^elle ;y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant?
Jie dis moi, qu'il n'y en a point; qu'il ne sani^t rat y enavotr, à moins d'usé exception bien rarew Un liomine obscur ou peu connu peut lodokr mieux que sa réputation , qui n'est qpe Topinioii^ d^autnii*» Mais de même qu'un sot en place y en paratt-uoefcHS plus sot , parce qu'il. ne peut plut rien cacher ; de même un^aud seigneur, l'homme élevé en dignités > que la fortuue et sa naissance ont placé sur le grand théâtre , et qui , en entrant dans le monde y eut toutes les préventions pour lui y vaut presque toujours moins que sa réputa^ tions'il parvient il la rendre mauvaise. Une asser^^ lion si simple et si loin du sarcasme , devait-elle exciter Je murmure? 3t son application paraît &cheuse aux grands peu soigneux de leur gloire , eu quel sens fait-elle épigramme sur ceux qui méritentiios respects? et quelle maxime plus juste au théAirê , peut servir de frein aux puissants , et tenir lieu de leçon à ceux qui n'en reçoivent
point d'autres ?
Non qu'il faille oublier (a dit un écriva in sévère ; et je me plais à le citer , parce que je suis de son avis. ) u Non qnHl faille oublier, dit-il, ce qu'on N doit aux raugs élevés : il est juste au coniraire , » que l'avantage de la naissance soit le moins coq-* » testé de tous ; parce que ce bienfait gratuit de » niércdiié , relatif aux exploits , vertus ou qua^ » lités des aïeux de qui le reçut, ne peut aucu* M nement blesser lamour-propre de ceux aux-* j» quels il fut refusé ; parce que , dans une monar- » chic , Si Ton ôtait les rangs intermédiaires, il j M aurait trop loin du monarque aux sujets ; bien* n tôt on n*Y verrait qu'un despote et des esclaves : M le maintien d'une échelle graduée du laboureur » au potentat , intéresse également les hommes de M tous les ratigs , et pcut-éire est le plus ferme » appui de la constitution monarchique u.
Mais quel auteur parlait ainsi? Qui fesjit cette prufv.*ssi<m de foi sur la uobK's^e , dont on me suppose si loin? C'était PitMiK*AcctSTi>CAaox DcULAtMABCHAiSyplaid.intpar écrit au Parlement d*Aix en 1 77M , une grande et sévère question qui dé( jda bientôt de llionnei.r d*un nolile et du sini* Dans ruuvr.:£:e que je défctuls on n*attjquc . '.inl les états, nuis les al)*JS de ilia<|ue état : le.*i gens aculs qui s'en rendent coupables ont ijitérét à le trouver mauvais ; voilà les rumeurs expliquées : mais quoi donc! les nbus sont-ils devenus si sa*
préface; 37
crésy qn'on n'en puisse attaquer aucun sans lui trouver vingt défenseurs ?
Un avocat célèbre « un magistrat respectable y iront-: ils donc s'approprier le plaidoyer d'un Bartholo , le jugement d'un BritT oison ? Ce mot de Figaro sur l'indigne abus des plaidoiries de nos jours ( c^est dégrader le plus noble institut ) a bien montré le cas que je fais du noble métier d'avocat ; et mon respect pour la magistrature ne sera pas plus suspecté y quand on saura dans quelle école j'en ai recherché la leçon , quand on lira le morceau suivant, aussi tiré d'un moraliste^ lequel parlant des magistrats , s'exprime en ces termes formels :
« Quel homme aisé voudrait y pour le plus a modique honoraire , faire le métier cruel de se » lever k quatre heures , pour aller au Palais tous » les jours s'occuper , sous des formes prescrites, » d'intérêts^ qui ne sont jamais les siens? d'é- » prouver sans cesse l'ennui de l'importunité y » le dégoût des sollicîtatioDS , le bavardage des » plaideurs y la monotonie des audiences , la fâi> tigue des délibérations, et la contention d'es* i> pxit nécessaire aux prononcés des arrêts , s'il n ne se croyait pas payé de cette vie laborieuse j» et pénible, par l'estime et la considération pu« » blique? Et cette estime est-elle autre chose » qu'un jugement^ qui n'est même aussi flatteul^
» poDr les boDS magis traii » qu'en rtisoo de ta Il rigueur excessive contre les mauvais? »
Mais quel écrivain m'instruisait ainsi par ses leçons? Vous ailes croire encore que c'est PiEaaE* AuGcsrt?< ; tous lavez dit, c est lui , en 1775 , dans son quairicmc Mémoire en défendant jusqu'à la mort , sa trisie existence atuquée par on èoi-disant magistrat. Je respecte donc hautement ee que chacun doit honorer ; et je bUme ce qui peut nuire.
— IVIais dans cette Foile Journée , au lien de •aper les abus, vous tous donnes des libertés vès*répréhensiblrs au tliéâtre : Votre monologue surtout , contient , sur les ge:is disgraciés , det traits qui passent la licence ! — Eh! croyer-vous , Messieurs, que j*cu5se un talisman pour tromper , aédnire, euclulner la censure et l'autorité, quand je leur soumis mon ouvrage? Que je n'aje pas dà justifier ce que j avais osé écrire? Que lais*je dire à Figaro , parLut à l'homme dépbré ? Que ks soidses imprimt'ts m* ont d* importance qu'aux lieux où Pon ^nf^^ne le cours. Est-ce donc là une Térité d'une ctiii&équooce dangereuse ? Au lien de ces inquisitions puer îles et fatigantes et qui seules donnent de Timportance à ce qni n'ea aurait jamais ; si , comme en Angleterre • 00 était •ssex s.»ge ici |iour traiter les sottises avec ce mé* pris qid les tue ; loin de sortir du tîI fumier qui les
exdàïMj elles y {>oilrriraient êo germant^ et oe se propageraient point. Ce qui multiplie les libelles^ est la faiblesse de les craindre : ce qui fait vendre les sottises , est la sottise de les défendre.
Et comment conclut Figaro ?• Que sans la liberté de blâmer, il n^est point d' éloge fhiteur^ et qi^il rHy a que les petits hommes qui redou^ ieni les petits écrits. Sont-ce là des hardiesses coupables y ou bien des aiguillons de gloire? des "moralités insidietises ^ ou des maximes réfléchies^ aussi jusies qu'encourageantes?
Supposez-les le fruit des souvenirs. Lorsque satisÊrit du présent, Tauteur veille. pour j^are^ nir^ dans la critique du passé , qui peut avoir droit de is'en plaindre ? Et si , ne .désignant ni temps , ni lieu , ni personnes j il ouvre la voie au théâtre , à des réformes désirables , n'est-ce pas aller à son but ?
La Folie Journée explique donc comment ^ dans un temps prospère , sous un roi juste , et des ministres modérés, Técrivain peut tonuet siu* les oppresseurs , sans craindre de blesser personne. C'est pendaul le règne d^on bon prince qu'on écrit sans danger l'histoire des méchants rois ; et plus le gouvernement est sage, est éclairé , moins la liberté de dire est en presse : chacun y fesaot son devoir, on nj craint pas les aUusions : nul homme en place ne redoutant ce
4o PRÉFACE.
qu'il est forcé (l*estiroer , on n'aflecte poiol aJor« d'opprimer chez nous cette même littérature » qui i'jit noue gloire au dehors , et nous y donne une sorte de primauté que nous ne pouvons tirer d'ailleurs*
En efli't , à quel titre y prétendriors-nous ? Chaque peuple ti(*nt à son culte » et chérit soa gouTcinement. Nous ne s >mmes pas restés plus braves que ceux qui nous ont battus à leur tour. Nos mœurs plus douces , mais non meilleures » n'ont rien qui nous élève au dessus d*eux* Notre littérature seule » cftimé^e de toutes les nations, étend IVmpire de la bngue française et nous obtient de 1 Europe entière une prédilection arouét* qui jusiiGe, en riionorant, la protection que le gouveniement lui ace orde*
Et comme chacun cherche touî«)urs le seul avant ige qui lui manque ^ cVsl alors qu'on peut '«oir dans nos académies Thomme de la cour siéger avec les gens de lettres ; les talents |>ersonneh, et L cunMdérjtion héiitée, se disputer ce noble objet , et les an hives .« adéroiques se remplir presqtie tgulemeut de papiers et de parchemins.
Revf nous à lu Fotir Journée.
Vu Monsieur de beaucoup dVsprit * mais qui réeononiise un peu trop, me disait un soir au spectacle: espliques-moi donc, je votM prie.
PRÉFACE. 4i
pourquoi dans TOtré pièce on trouve autant de phrases négligées qui ne sont pas de votre style? — De mon style , Monsieur ? Si par malheur j'en avais un , je m'eflforcerais de Toublier quand ]e fais une comédie : ne connaissant rien dinsipidc au théâtre comme ces fades camaïeux où tout est bleu , ou tout est rose, où tout est Tauteur, quel qu'il soit.
Lorsque mon sujet me saisit^ j'*évoque tous mes personnages et les mets en situation : — Songe à toi Figaro y ton maître va te. deviner. Sauvez-vous vite Chérubin ; c'est le comte que vous touchez. — Ah ! comtesse quelle imprudence avec un époux si violent? — Ce qu'ils diront , je n'en sais rien ; c'est ce qu'ils feront qui m'occupe. Puis y quand ils sont bien animés, j'écris sous leur dictée rapide, sûr qu'ils ne me tromperont pas , que je reconnaîtrai Bazile, lequel n'a pas l'esprit de Figaro ^ qui n'a l>2s le ton noble du comte y qui n'a pas la sensibilité de la comtesse, qui n'a pas la gaité de Su-zanne, qui n'a pas l'espièglerie du page y et surtout aucun d'eux , la sublimité de Brid'oison : chacun y parle sou langage : eh ! que le dieu du naturel les préserve d'en parler d'autre I Ne nous attachons donc, qu'à l'examen de leurs idées y et non à rechercher si j'ai dû leur prêter mon style.
Quelques malveillants ont voulu jeter de la
défaTCur atir celte phraae de Figaro : sommes-^ no'is des soldats ^ui iueni ei se font tuer pour des intérêts qu'ils ignorent ? Je 'veux savoir , moi, pourquoi /e mefdche! A traverB le nmge d'une concepiioo indigeste Us ont feint d'aper* ceToir : que je répands une lumière découra^ géante sur tttat pèmUa du soldat ; et il y a des choses qu'il ne faut jamais dire* Voilà daos toute aa force Targument de la méchanceté ; resie à eo prouTer la bétiae.
Si y comparant b dureté do aenrice à la mo* diciié de la paye » on discutant tel autre incoo* Tentent de la guerre , et comptant la gloire pour rien , je Tersais de la dëÙTeur sur ce plus noble des afireux métiers ; on me demanderait juste* ment compte d*nn mot indiscrètement échappé* Mais 9 du soldat au colonel , au général exclusi*^ ▼ement 9 quel imbécille homme de guerre a fn» mais eu la prétention qu'il dût pénétrer les se* creis du cabinet » pour lesquels il fait la campn* gne? C'est de cela seul qu'il s'agit dans la phrase de Figaro* Que ce fou-la se montre » s*il existe ; nous TenTerroiis étudier sous le philosophe Béhbouc f leqori éclaircit diseriement ce point de discipline militaire.
En raisonnant sur Tusage que l'homme dit de sa liberté dans les occasions difticiles, Fifjaro pouvait également opposer à sa situation tout
préface: 45
état qui exige nne obéUsaDce implicite ; et le cénobite zélé y dont le devoir est de toQt croire sans jamais rien exapiiner ; comme le gnerrier Taleureux , dont la gloire est de tout affronter sur des ordres non motivés ^ de tuer et se faire tuer pour des intérêts qu^ il. ignore. Le mot dé Figaro ne dit donc rien ^ sinon qu'un komme libre de ses actions, doit agir 8or d'autre prin-*cipes que ceux dont ledevoir est d^obéir areu^ glémen •
Qn'aurait*ce été^ bon Dieu ! si j'avaisfait usage d'un mot qu'on attribue au Grqnd Condé, et que j'entends louera outrance^ par ces mêmes logi* ciens qui déraisonnent sur ma phrase! A les croire, le Grand Condë montra la plus noble présence d'esprit, lorsqu'arrétant Louis XI P^prètk pousser son cheval dans le Rhin, il dit à ce monarque : Siie, at^ez^ous besoin du bâton de maréchal?
Heureusement on ne prouve nulle part que ce grand homme ait dit cette grande sottise. C'eût «té dire au roi devant toute son armée : vous qaoquez-vons donc , Sire , de vous exposer dans un fleuve? Potn* courir de pareils dangers^ il £iut avoir besoin d'avaiicement ou de fortune!
Ainsi l'homme le plus, vaillant, le plus grand général du siècle aurait compté pour rien Thonneur , le patriotisme et la gloire I iln misérable calcul d'intérêt eût été y sçlon lui ^ le seul prin-
cipe de h braroure ! il eûi dit là un affreux root î et 6i j'en a^ais pris le sens pour renfermer dans quelque trait, je mériterais le reproche qu*on Lit gratuitement au mien.
laissons donc les cerveaux fumeux louer ou blimer au hasard , sans se rendre compte de rien ; s*extasier sur une sottise» qui n'a pu jamais être dite 9 ei proscrire un mot juste et simple > qui ne montre que du bon sens.
Un autre reproche assez fort» mais dont je n*ai pu me bver, est d'avoir assigné pour retraite à la comtesse un certain courent d'6'nrii/r>iej. Vrsu^ lûtes! a dit un seigneur joignant les mains avec éclat. UnuUnes! a dit une dame en se renversant de surprise sur un jemie anglais de sa loge. Ur^ sulînesfsAï roilonl! si vous entendiez le français!.»»* Je sens , je sens beaucoup , Madame, dit le jeune homme en rougissant. — C'est qu'on n'a jamais mis au théâtre aucune femme aux / rsuUnes ! Abbé 9 parlez • noua donc ! L'abbé, ( toujours appuyée sur Tanglais) comment trouvez -vous VrsuUnes? Fort indécent , répond Tabbé , uni cesser de lorgner Suzanne ; et tout le beau monde a répété, Lrsulines est fort indécent. Pauvre auteur! on te croit jugé, quand chactm songe à son aflaire. En vain j'essayais d'établir qtie, data réîénement de la scène , moins la comtesse a dessein de se cloîtrer^ plus elle doit le feindre et
îakxve croire à son époux que sa retraite est bien clioisie : ils ont proscrit mes Ursulines!
Dans le plus fort de la rumeur, moi bonhomme ! gavais été jusqu'à prier une des actrices, qui font le cbarme de ma pièce , de demander aux mécontents y à quel autre couvent de filles ils estimaient qu'il fût décent que l'on fît entrer la comtesse? A moi y cela m'était égal ; je l'aurais mise où l'on aurait voulu ; aux Augustines^ aux Célestines, aux Clairettes , aux Visitandines , même aux Petites Cordelières , tant je tiens peu aux UrsU" Unes I Mais on agit si durement !
Enfin , Je bruit croissant toujours ; pour arran^ ger l'affaire avec douceur, j'ai laissé le mot Ur^ salines à la place où je l'avais mis : chacun alors content de soi , de tout l'esprit qu'il avait montré , s'est appaisé sur Ursulines , et Ton a parlé d'autre chose.
Je ne suis point, comme l'on voit, l'eonemi de mes ennemis. En disant bien du mal de moi ils n'en ont point fait a ma pièce ; et s'ils sdhtaient seulement autant de joie à la déchirer, que j'eus .de plaisir à la faire, il n'y aurait personne d'affligé. Le malheur est qu'ils ne rient point ; et ils ne rient point à ma pièce, parce qu'on ne rit point à la leur. Je connais plusieurs amateurs, qui sont même beaucoup maigris depuis le succès du Ma-riage : excusons donc l'efifet de leur colère.
A des moralliés d'ensemble et de détail , té^ ptndues daos les ûois d*une inaltéiable gatié ; à un dialogue «sses Tîf , dont la facilité nous cache le travail p si l'auteur a joiut une intrigue aisément filée , où Tart se dérobe sous Fart » qui se noue et se dénoue sans cesse f a traTcrs une foule de situations comiques » de tableaux piquants et va* fiés qui soutiennent, sans la fatiguer, Tattentioo dn public pendant les trois heures et demie que dure le même spectacle ( essai que nnl hommede lettres n^arait encore osé tenter!); que restait*il à £ûre k de paurres méchants, que tout cela irrite ? attaquer, poursuivre Tauteur par des m jures ver-» faaks , manuscrites , imprimées ; c'est ce qu'on a iait sans relâche* Ils ont même épuisé jusqu'à h calomnie , pour tâcher de me perdre dans rcspric de tout ce qui influe en France sur le rq>os d'ua citoyen. lieureusemcnt que mon ouvrage est soes les jetix de la nation, qui depuis dix rjrands mois, le Toit, le juge et l'apprécie. Le bisser jouer tant qu'il fera plaisir , est la seule rcogejmce que je me sois permise. Je n*écris point ceci poiur les lecteurs actucb ; le rrcit d'un nul trop couna ^ touche peu ; mais daus quatre-vingts au» il portera sw fruit. Les auteurs de ce lemps-l.t, ccm^ paveront leur sort au nôtre; et nos rufat.ts saurool à quel prix on pouvait amuser leurs {ktcs.
Allons an fût; ce n'est pas tout cela qni
Messe. Le \rat motif qui se cache ^ et qui dam les repKs du cœur produit tous les autres repro^ ehes, est reufermé dans ce quatrain.
Pourquoi ce Figaro qu'on va tant écouter , £st-il avec fureur déchiré par les sots?
Recevoir, prendre et demander y
f^oità le secret en trois mots.
En tfet 9 Figaro parlant du Bsétier de cour^ tisoD , le définit dans oes termes sévères. Je ne pilule nier y je Tai dit. Mais reviendrai-je Sur ce point? Si c'est un mal , le remède serait pire : IL fiiudmit poser méthodiquement ce que je n^ai fait qu'indiquer ; revenir à montrer qu'il n'y a point de synonyme en français ^ entre V homme de la cour, P homme de cour , et le courtisan par métier.
11 faudrait répeter qa^homme de la cour peint seulement un noble état : qu'il s'entend de l'homme de qualité , vivant avec la noblesse et l'éclat que son rang lui impose : que si cet homme de la cour aime le bien par goût ^ sans intérêt ; si ^ loin de jamais nuire à personne » il se fait estimer de ses makrcs , aimer de ses égaux , et respecter dcks autres ; alors cette acception reçoit uu nouveau loscare, et j'en connais plus d'un que je nommer rais avee plaisir , s'il en était questicm.
Il faudjndt moairer qn^homme de cour, en
bon français , est moins Ténoncé d*on étal , que le résume d'un caractère adroit , liant, mais rc— serré ; pressant b main de tout le monde ea glissant chemin a travers; menant fiiieme'it soq intrigue aivec lair de toujours servir ; ne se fc^iint point d'eimemis , mais donnant près d'un fossé , dans l'occasion , de l'épaule au meilleur ami , pour assurer sa chute et le remplacer sur la crête; laissant â part tout prrjugé qui pourrait ralentir sa marche ; souriant à ce qui lui dcplait, et crîiiquant ce qu'il approuTe, selon les hommes qui 1 écoutent : dans les liaisuns utiles de sjt femme ^ ou de sa maîtresse, ne voyant que ce qu'il doit ▼oir : enGn.....
Prenant tout, pour le faire court , En véritable homme de Cour.
La Fo5ITAI!«t
Cette acception n'est pas aiis^i dc'fjvorable que celle du courtisan par mcU'cr , et c'e>trh(aume dont parle Figaro.
Mais quand j'étendrais la définition de ce dcr* nier; quand, parcourant tous 1rs p.AMblrs^'jc le monuerais avec son maintien équivoijue y hjut et bas ià la fiiis ; ram|>ant avec or{*tieil ; a\ aui toutci les prétentions sans en jiistirior une ; m* donnant lair du protrgtment pour se faire chef de paru ; dénigrant totis les concurrents qui balancciuicM
son crédit ; fesant uq métier lucratif de ce qui ne deyrait qu'honorer ; Tendant ses maîtresses à son maître y lui £^ant payer ses plaisii^ , etc. etc. etc«^ et quatre pages d'etc. il faudrait toujours reyenir au distiqve de Figaro. Reca^ir f •prendre et de^ immdeï'; a^ilà le secret en trois motSm
Pour ceux-ci > je n'en connais point ; il y en eut j dit-on p sous Henri III , sous d'autres rois encore , mais <:'est l'affaire de l'historien ; et quant Il moi> je suis d'a*vis que les yicieux du siècle en sont comme les saints ; qu'il &ut cent ans pour les canoniser. Mais puisque j'ai promis la critique de ma pièce 9 il faut enfin que je la donne.
En général son grand dé£iut est iÇri/e/e ne Pai point faite en observant lé monde ; qu'elle ne peint rien de ce qui existe , et ne rappelle jamais Pimage de la société oU ton vit; que ses mœurs j basses et corrompues y n'ont pas même le mérite d'êtres vraies. Et c'est ce qu'on lisait dernièrement dans un beau discours imprimé , composé par un homme de bien , auquel il n'a manqué qu'un peu d'esprit pour être un écriyain médiocre. Mais, médiocre ou non y moi qui ne fis jamais usage de cetie allure oblique et torse ayec laquelle un Sbirre^ qui n'a pas l'air de yous regarder y yous doone du stylet au flanc p je suis de Tayis de celui-ci. Je conyiens qu'à la yérité la génération passée ressemblait ' beaucoup à ma
Thédtte. IL 4
5o PRÉPACB.
{Hèce; que la génération future lui ressembler* beaucoup aussi ; nuis que pour la génération présente ^ elle ne lui ressemble aucunement ; que je n'ai jamais rencontré ni mari suborneur , ni seigneur libertin » ni courtisan aride , ni juge ignorant ou passionné , ni avocat injuriant » ni gens médiocres avancés , ni traducteur bassement jaloux» Et que si des Ames pures» qui ne sV .reconnaissent point du tout> s'irritent contre om .pièce et la déchirent sans relicbe > c'est uniquement par respect pour leurs grand»^res , et aeosibiliié pour leurs petits - enfuits. J'espère^ après cette déclaration » qu'on me kissera bien tranquille; et j'ai rifiu