‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 4)Chapitre 122 sur 267 · UN MOT · texte numérisé non relu

UN MOT

IT EivBÂNT ma longue proscription , quelques amis zélés avaient imprimé cette pièce, unique* ment pour prévenir Tabus d'une contrefaçon infidèle 9 furiive , et prise à la volée pendant les représentations (i). Mais ces amis eux-mêmes , pour évitei* d'être froissés par les agents de la terreur , s^ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols , ( car alorç tout était péril) se crurent obligés de les défigurer , d'altérer même leur langage , et de mutiler plusieurs scènes*

Honor2d)lement rappelé dans ma patrie, après quatre années d'infortunes , et la pièce étant désirée par les anciens acteurs du Théâtre Français, dont on connaît les grands talents ; je la restitue

(i) Bile fat représentée y pour la preiuiëre fois, au Théâtre du Marais, le a6 Jaio i792<

en entier dans son premier étau Celte ëdiiioD celle que j*aTOue.

Parmi les Tues de ces artistes , j'appromre cdie de présenter^ en trois séances consécutÎTes , tout le roman de la famille Almawa , doot les deux premières époques ne semblent pas , dans leur gaité légère , offrir des rapports bien sensibles avec la profonde ei touchante moralité de b dernière ; mais elles ont » dans le plan de Tauteor, une connexion intime y propre k Terser le pKit Tif intérêt sur les représentations de la Mère coupable.

TdA dune pensé aTcc les comédiens, qoenoas pouvions dire au public : Après aroir bien ri » le premier jour , au Barbier de Sépille , de la tm^ bulente jeunesse du Comte Almarira , laqaeDe est à-peu- près celle de tous les hommes :

Après aToir, le second jour, galment considéré f dans la Folle fournée , les fautes de «on âge Tiril p et qui sont trop souTCnt les nôtres :

Venes tous conraincre avec nous , par le tableau de sa Tieillesse » en Toyant la Mère coêh pable y que tout homme qui u'est pas né tm époo- ^antable méchant , 6nit toujours par être bon , quand Tâge des passions s'éloigne, et ranoot quand il a goûté le bonheur si dou& d*étre père! c'est le but moral de b pièce. Elle en iftAimc plusieurs autres que ses deuils feront

SUR LA MÈRE COUPABLE. SaS

Et moi, FAuteur , j'ajoute ici : Venez juger la Mère coupable , avec le bon esprit qui l'a fait conoiposer pour yous« Si vous trouvez quelque plaisir à mêler vos larmes aux douleurs , au pîeu^ repentir de cette femme infortunée: si ses pleurs commandent les vôtres , laissez -les couler librement: Les larmes qu^on verse au théâtre , sur des maux simulés qui ne font pas le mal de la réalité cruelle , sont bien douces*. On est meilleur quand on se sent pleurer. On 'se trouve si bon après la compassion I

Auprès de ce tableau toucfiant, si j'ai mis sous vos yeux le machinateur^ lliomme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse iamille. Ah ! )e vous jure que je Tai vu agir ; je n'aurais pas pu l'inventer. Le Tartuffe de Molière était celui de la religion: aussi de toute la famille d'Oigon , ne trompa-t-il que le chei imbécille I Celuici > bien plus dangereux , Tartuffe de la probité, possède l'art profond de s^attirer la respectueuse confiance de la famille entière qu'il dépouille. C'est celui-là qu'il fallait démasquer. C'est pour vous garantir des pièges de ces monstics ( et il en existe partout ) que j'ai traduit sévèrement celui* ci sur la scène française. Pardonnez - le moi , en iaveur de sa punition ,. qui fait la clôture de la pièce. Ce cinquième acte m'a coûté ; mais je me serais cm plus méchant que Bégearss ; si je l'avais

laissé jouir du moindre fruit de ses atrocités ; si je ne tous eusse calmés après des alarmes si TÎTca.

Peut être ai -je attendu trop tard pour adiercr cet ouvrage terrible qui me consumait b poiti»Cy et devait être écrit dans la force de T^e* U ma tourmenté bien long-temps ! Mes deux conédief espagnoles ne furent faites que pour le prépatcr. Depuis y en vieillissant » jliésitais de m'en occ«* per : je craignais de manquer de force ; et peot* être n'en avais-je plus à Tépoque où je Tai terne! mais cnGn, je Tai composé dans une inteoiMM droite et pure : avec la tête froide d*un homme , et le cœur brûlant d'une femme , comme oo a dit que J. - J. Rousseau écrivait. J'ai remarqué q«e cet ensemble , cet hermaphrodisme mon! , m moins rare qu'on ne le croit*

Au reste » saus tenir à nul parti , ii nulle secte • la M^œ coupable est un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles ; petnff auxquelles malheureusement le divorce, très* bon irailleurs , ne remédie point* Quoi qii*oa fasse , il déchire ces plaies secrètes , au lieu de ks cîcauiscr. LiC sentiment de la paternité, h booir du canjr , l'indulgence y en sont les uniques rrmêiles. Voilà ce que j'ai voulu peindre et pwcr dans tous les es|)rits*

Les hommes de lettres qui se sont voués m tLcAirc, en examinant cette pièce » pounont t

démêler une intrigue de comédie y fondue -^aàs ¥ef |atli€itque d'wi dramew Ce denrier gem^e^ trop' dédaigné de quelques jnge» préremis , ne leuri paraissait pas de force à comporter oes denx élé^ rneac» réuaîsw Uintrigue» dtsaient-rik, est le propre de» sufeta gais » c'est le nerf de la comédie : osi^ adapte Je pathétique à la marche aimpfe du drame,) peur en soutenir la faiblbss^ Maia œs principes: hasardés s'épanouissent à. Tapplicatian , commeon peut s'en conTaincre en s'exerçant dans les^ deux genres^' L'exécution pins ou moins bonne* assigne à chaeuo: sont mérite ;. et le mélange héu»-^ reux de ces àëax moyens dramattifues employésl avec ari , peut produire un tr^Sî-gnuidi^fetf :voicio cmninent )e Fai- tenté. :

Sur des événements antécédents connus ( et* c'est un fort grand avantage ) j lai &it ensorte qu'une drame ihiéressaiit existât aujourd'hui entre le CcMnte Almaviya , la Comtesse et les deux en-i fimis. Si j'aVais reporté la pièce & Tâge inconsis-*) tant où les fisiutes se sont* commises , voici ce quil fut arrivé.

D'abord le drame eût dà s'appeler ^ non la Mère coupable , mais f Epouse infidèle, ou les' Epouac coupables : ce n'était déjà pliis le -même' genre d'intéiét ; il eût fidlti y fkire titrer des in-* trigues d'amour , des jalousies , du désordre^* qiie sais-je? de tout autres évéoiepents : et la mo-

é que je Toulais £ure sortir d'un si grave aux deToirs de Tépoose iMMinèie ; moialicé ^ perdue »• enTeIo|>pée daua les de Tâge ^ n'auraii pas été aperçue*

Mais f ici , c'est Tingl ans après que les sont consommées ; c'est quand les passMMi usées ; c'est quand leurs objets n'existent pina , que les conséquences d'un désordre prcagnc oublié viennent peser sur rétablissement» etanr le sort de deux enfimts malheureux qui lea ont toutes ignorées , et qui n'en sont pas OMiins les victimes. C'est de ces circonstancea graves que la moralité tire toute sa force^ et devient le pré» servatif des jeunes personnes bien nées qui^ l^an peu dans Taveuir , sont beaucoup pktf près du danger de se voir garées , que de celui d'être Ticieuses. Voilà sin* quoi porte mon drame*

Puis , opposant an scélérat» notre pénétrant Figaro » vieux serviteur très-attacbé , le seul être que le fripon n'a pu tromper dans la maison : Tintrigue qui se nou0<«itr eux , s'établit aoos cet autre aspect.

Le scélérat inquiet» se dit : En vam j ai le secret de tout lemonde ici ; en vain je me vob près de le toimier à mon profit ; si je ne parviens pas h faire chasser ce valet » il pourra m*anivrr malheur I

i>'antre o6té » j'entends le Figaro se dire:Si je

SUR LA MÈRE COUPABLE. Sag

ne réussis k dépister ce monstre , h lui Csiiré tomber le masque ; la fortune , l^nneur ^ le bonhear de cette maison ; tout est perdu. La Suzanne , jetée entre ces deux lutteurs ^ n'est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se senrir pomr hâter la chute de l'autre.

Ainsi , la Comédie d^intrigue , soutenant la curiosité , marche tout au travers du Drame , dont elle renforce l'action ^ sans en dinserl'intérét qui se porte tout entier sur la Mère. Les deux en&mts , aux yeux du spectateur ^ ne courent aucun danger réel. On voit bien qu'ils s'épouseront y si le scélérat est chassé ; car ^ ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage , c'est qu'ils ne sont parents à nul degré; qu'ils sont étrangers l'un à l'auire : ce que savent fort bien y dans le secret du cœur ^ le Comte ^ la Comtesse , le scélérat , Suzanne et Figaro ^ tous insoruits des événements; sans compter le public qui assiste à la pièce ^ et i qui nous n'avons rien caché.

Tout l'art de Hijrpocrite^ en déchirant le cœur du père et de la mère, cousiste à effrayer les jeunes gens , à les arracher l'un à l'autre ^ en leur fesant croire \k chacun qu'ils sont en&nts du même père ! c'est'-là le fond de son intrigue. Ainsi marche le double plan que l'on peut appeler complexe.

Une telle action dramatique peut s'appliquer

à tous les temps f k tous les lieux oà les traits de la nature , €t tous ceux qui caracié le coeur de Hiomne et ses secrets, ne tetot pm trop méconmis.

Diderot comparant les ourrages deRidmidsoa aTCC tous ces romans que nous nommons l'Ut»toire, s^écrie » dans son enthousiasme ponr cet auteur juste et profond : PeùUn du caemr ki^ main! c'est ioi seul qui ne mens /a$nass! Qud mot sublime I Et moi aussi j^essaye enooie d*éut peintre du cœur humain : mais ma palette eAdcs* séchée par Tage et les contradictions. La JUctr coopable a du s'en ressentir !

Que si ma faible exécution nuit à rintwêl de mon plan ; le principe que j'ai posé n*nn a pat moins toute sa justesse ! Un tel essai peut iospifrr le dessein d^en offrir de plus fbitemenc cooceftrt. Qu'un homme de fen Tentreprenne » en y lant f d'un crayon hardi , Vinirigme avec le lAe/i^iie/Qu'il broyé et fonde sarammenl les livri covlenrs de chacun I Qu'il nons peigne àpnod» traits llMHnme Tirant en société » son étal, ses passions » ses Tices » ses Tertns » ses fauies et fr« malheurs , arec b Térité frappante que TeMg^ ration même , qui bit briller les antres genifs » ne permet pas toujours de rendre aussi fidèlemeut I Touchés , intéressés ^ instruits ^ aoos ne dirons plus que \eDmme est im geiuie décolore,

ne de Timpuissance de produire une tragédie ou une comédie. L'art aura pris un noble essor; il aura fait encore un pas.

O mes concitoyens ^ tous k qui j^oifre cet essai I s'il tous parait faible ou manqué; critiqaezhle ^ mais sans mlnjurier. Lorsque je ûk mes auDres pièces , on m'outragea long- temps pour avoir osé mettre au théâtre ce jeune Figaro, que vous aTcz aimé depuis. J'étais jeune aussi , j'en riais^ Eu vieillissant Tesprit s'attriste ; le caractère se rembrunit. J'ai beau faire ^ je ne ris plus qu^nd un méchant qu' nn fripon insulte à ma personne -, à Toccasion de mes ouvrages : on n'est pa^ maître de cela.

Critiquez la pièce : fort bien. Si l'Auteur est trop vieux pour eu tirer du fruU, votre leçoo peut profiter à d'autres. L'injure nç profite à per* sonne , et méote elle n'eçi; pas de bon goût. On peut ofirir cette remarque à vBe nation renom^ mée par son ancienne politesse , qui la fesait servir de modèle en ce point ^ comme elle est encore au)om*d'bui celui <]p la haute vaillance, v,.

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