‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 5)Chapitre 109 sur 199 · ACTE I I I · texte numérisé non relu

ACTE I I I

A lî R E L L Y»

Il est vrai qu'il m^en reste à Paris pour cinq cçpt mille francs^ chez mon ami Préfort.

Pauline.

Chez monsieur de Préfort*... Et ne sont-ils

pas bons ?

Excellents 9 pareils à ceux dont il me ïiixl passer la valeur aujourd'hui. Mais tout ne m'appartient pas : il y a cent mille écus auxquels je ne puis toucher. C^est un dépôt.... sacré.

Pauline.

Votre fortune est plus que suffisante pour assurer cette somme à son propriétaire.

Aurelly^ aç^ec chaleur,

. Voulez-vous que ]e me rende coupable de l'abus de confiance que je reproche à ce malheureux? La seule chose peut--être sur laquelle il ne puisse y avoir de composition^ c'est un dépôt. De l'argent prêté , on l'a reçu pour s'en servir ; mille raisons peuvent en faire excuser le mau-^^ .vais emploi; mais un dépôt.... U faut mourir

auprès.

Pauline.

« Si l'on parlait à celui de qui vous le tenez?

Apprends qu^iln^en- a ramassé les- tonds i^ue pour apquktar une dette.... imme&se. Il leê destine à réparer, s'il pept^^ clés lorts !.... Mais tu m'accuserais de dureté.... Tu veuxle voir; parlelui , j'y consens ; il est prêt ï t^entendre ; et cet homme.... c'est moi.

Pauline, at^ec /oie»

Ah ! je respire. Nos amis seront sauTes»

Avant que d'être généreux, Pauline^ il faut être juste.

P A XI i. ï N E.

Qui oserait tous taxer de ne pas l'être ?

Toi-même , à qui je vais enfin confier le se-* cret de cet argeat. Écoute , et juge-moi... Je fîis jeune et sensible autrefois. La fille d'un gentilshomme (peu riche à la vérité), m'avait permis de l'obtenir de ses parents. Ma demande fut rejetée avec dédain. Dans le désespoir où ce refîis nous mit, nous n'écoutâmes que la passion. Un mariage secret nous unit. Mais la famille hautaine , loin de le confirmer , renferma cette malheureuse victime , et l'accabla de tant de mauvais traite-*

méats ^ qu'elle perdit là vie , en la donnant à

une fille... que les cruels dérobèrent à tous les

yeux.

Cela est bien inhumain !

Je la crus morte avec sa mère : je les pleurai long- temps. Enfin j'épousai la nièce du vieux Chardin , celui qui m^a laissé cette maison de commerce. Mais le hasard me fit découvrir que ma fille était vivante. Je me donnai des soins. Je la retirai secrètement; et, depuis la mort de ma femme , j'ai pris tous les ans, sur ma dépense, une somme propre ii lui faire un sort indépendant du bien de mon fils. Voilà quelle est la malheureuse propriétaire de ces cent mille écus : croistu, mon enfant, qu'il y ait un dépôt plus sacré?

Pauline.

Non ;.... il n'en est pas.

Puis- je toucher à cet argent?

Pauline.

Vous ne le pouvez pas. Pauvre Mélac I Mais vous êtes attendri ; je le suis moi-même. Pourquoi donc cette infortunée m'est-elle inconnue? Pour-

Théâtre. I. 19

Êdtes-Yous jouir d'un bien-être et d'ua étatq^ lui sont refusés 7

Tu connais le préjugé. Ma nièce est honora* blement chez moi ; ma vfille ne pouvait y de* meurer sans scandale ; et celui qui a manqué à ses mœurs 9 n'en est pas moins tenu de respecter celles des autres*

Pauline, aî^ec chaleur.

Je brûle de m'acquitter envers elle , de tout ce que je vous dois ; allons la trouver. Fesous-lui pan de nos peines. Elle est votre fille ; peut-elle n'être pas compatissante et généreuse ?

Que dis-tu, Pauline? Tout son bien! le seul dédommagement de son infortune , tu veux le lui arracher I

Pauline.

Nous aurons fait notre devoir envers nos amis.

Elle se doit la préférence.

Pauline.

Elle peut nous l'accorder.

Mettez-vous en sa place..»« Une telle proposition. »••

Pauline.

Ah I comme j'y répondrais !

Si elle nous refuse ?

Nous nç l'en aimerons pas moins ; mais n'ayons aucim reproche à nous faire.

Tu l'exiges?

Pauline^ vivement.

Mille ^ mille raisons me font un devoir de la connaître.

. A u R £ L L Y, d^une voix étouffée.

Ah ma Pauline I

Pauline* Qu'avez-vous ?

Ta sensibilité m^ouvre l'âme; et mon secret....

Pauline.

Ne regrettez pas de me l'avoir confié.

2Ç)2 LESDECXAMIS,

Mou secréU.«« s'échappe avec mes larmes.

Pauline Mon oncle..».

Ton oncle !.

Pauline.

Quels soupçons !

Tu vas me haïr.

Pauline.

Parlez.

Ô précieux eufant !

Pauline.' Achevez.

A u R E L L Y lui tend les bras*

Tu es cette fille chérie.

Pauline s^ y jeté à corps perdu.

Mon père !

Au.RELLY la soutient.

Ma fille! ma fille ! la première fois que je me

permets ce nom ^ &ut-il le pronoucer si douloureusement ?

Pauline veut se mettre à genoux.

Ah mon père !

AuRELLT la retient.

Mon enfant ^.•.. console-moi : dis-moi que tu me pardonnes le malheur de ta naissance ; combien de fois j'ai gémi de t'avoir fait un sort si cruel !

Pauhne> ai^ec un grand trouille.

N'empoisonnez pas la joie qne j'ai d'embrasser un père si digne de toute mon affection.

£h bien ! ma Pauline ! ma chère Pauline ! ( Car ta mère que j'ai tant aimée^ se nommait ainsi.) Ordonne. Exige. Tu m'as arraché mon secret : mais pouvais-je disposer de ton bien sans ton aveu?

Pauline.

C'est le vôtre, mon père. Ah s^il m'appartenait !•••.

11 est à toi; plus des deux tiers est le fruit de l'économie avec laquelle tu gouvernes cette mai-

son. Prescris-moi seulement la conduite que tu Teux que je tienne aujourd hui.

Pauline, ^vivement.

Peut-elle être douteuse! Mon père, allez ^ prenez ce bien ; offrez ces effets k Siiint-Alban , qu'ils servent à le désarmer^ k sauver nos amis*

Que te restera-t-Il ?

Paulin e.

Vos bontés*

Je puis mourir.

Cruel que vous êtes !

AuRELLT la serre contre son sein*

Mon cœur est plein : le tien Test aussi. Retîretoi. Il faut que je me remette un moment du trouble où cette conversation m'a jeté.

Paulike^ avec un sentiment profond.

Ah Mélac!..*. Que je suis heureuse !,••»

( Elle sort. )

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