LS^TOMB. I
boiteux , goutteux et altainct de quatre-vingts ans, et fort cassé des grandes corvées de guerre qu'il avoit faict et souffert en sa vie), ainsy que le roy vint a passer sans faire semblant de l'avoir veu , ledict Jehan-Jacques s'escriant, luy dict : «Sire, ah ! Sire , au moins un « mot d'audience ! o Le roy, tournant la teste de l'autre costé, ne le voulut ouyr. Dont ce bon homme conceu t si grand despit, que de là il s'alla jetter dans le lict et n'en leva jamais jusques à ce qu'il fut mort. Et comme durant sa maladie on en dict la cause au roy, touché en sa conscience, il l'envoya visiter; mais pour u toute responce il dict : «Helas il n'est plus «temps: son desdain qu'il m'a usé et mon des- « pit ont desjà faict leur opération en moy; je suis « mort. » Le roy puis après en fut fort marry , et s'excusa fort de ne l'avoir bien recogneu en ses services notables qu'il avoit faict aux roys Charles huict , Louys douze et à luy mesmes.
M. de Lautreq fut cause de sa desfaveur, comme j'ay dict, par le moyen de madame de Chasteau-Brîand, sa sœur, que le roy aymoit. Aussy, quelque temps après. Dieu permit qu'il eusl sa venue après qu'il eut perdu Testât de Milan. Et tout ainsy que le roy ne fit cas dudict Jehan-Jacques, et le desdaigna tant de ne vouloir parler à luy , de mesmes le roy en usa envers M. de Lautreq; car, voulant faire ses excuses de la perte de Milan , Sa Majesté ne le voulut voir ny ouyr que par seconde personne , dict-on , pour le commancement , et après tellement quellement il parla à luy.
Ainsy ces deux personnes furent traictées de mesmes façon , selon la volonté de Dieu; mais à l'un le despit luy transperça le cœur, et mourut; et l'autre traisna quelque temps après, non sans en porter longuement le desdain et le despit sur l'ame; car ces deux subjects sont deux maux certes incurables à un homme généreux.
Ce brave capitaine donc , le seigneur Jacques mourut ainsy. Et dict on de luy que lors qu'il voulut mourir, il avoit ouy dire à quelques philosophes que les diables hayssoient fort les espées et en avoient grand frayeur, et s'en fuyoient quand ils les voyoient blanches en l'air et flamboyer. Tel fut l'advis de la Sibylle quand elle mena iEitcas aux enfers, et qu'elle le vil à l'entrée de la porte avoir peur de messieurs les diables. «Non, non, dict elle,
n'aye point peur; lire seulemeut ton espée : Faginaque eripe ferrum. » Aussy ledict seigneur Jehan-Jacques, fondé sur telle opinion, lors qu'il voulut mourir, il se fit meltre son espée sur le lict toute nue près de luy,et, tant qu'il peut, il la tint en lieu de croix comme les autres; et de vray l'espëc porioit la croix sur elle et luy servoit d'autant; et aussy que, cependant qu'elle renvoyeroil les diables, luy voyant aiusy en la main, eussent peur et ne s'approchassent de luy pour luy enlever et emporter son ame avecques eux; et par ainsy ne s'en osans approcher de luy, elle cust loysir de s'eschapper et passer par la porte de derrière, et s'envoller visle eu paradis. L'invention et la ruse n'en eust pas estée mauvaise s'il eust peu tromper de cesle façon ces messieurs les diables, qui se meslent de tromper les pauvres humains.
Voylà donc ce grand capitaine mort, ayant ordonné que son corps fust porté ensepvelir a Milan ; ce qui fut faict ; et fort honorablement. Sur sa sépulture fut mis : Hic quiescit qui nunquam quievit; c'est-à-dire : « lcy repose a qui ne reposa jamais. » M. de Mootluc, après sa mort , et sur son exemple , a pris ceste devise , ainsy qu'on la voit dans son livre.
L'occasion principalle qui esmeut le roy à disgracier ledict seigneur Jehan-Jacques, fut qu'il s'esloit faict recevoir bourgeois des cantons des Suisses. Que pouvoit-il moins faire, qu'ayant perdu la bonne grâce et l'appuy de la France, il falloit qu'il en cherchast ailleurs. Mais le roy le cognoissant homme prompt , remuant et de peu de repos , il craignoit qu'il ftst quelque mauvais remuement avec ces gens prompts et légers de ce temps contre luy et sa duché de Milan , voire au cœur de la France. S'il se doubtoit de cela , il avoit raison de se desfier de luy.
Le roy Louys douziesme n'en eut pas telle desfiance quand il luy donna le gouvernement absolu de sadicte duché. Et quand on luy remonstra qu'il faisoit faute de donner une telle charge à un homme estranger , et qui estoil de la patrie , et mesmes sur une nouvelle conqueste, il respondit : qu'il se sentoit si assuré de sa fidélité et prudhommie , qu'il avoit desjà tant bien manifestée au roy Charles huictiesrae, qu'il croyoit fort bien qu'il neluyferoit faux
DS CAPITAINES
bon; et quand bien il l'enlreprendroit , U se lenoit assez puissant et courageux pour luy rompre la teste, et au duc de Milan, s'il se conferoit avec luy. D'advantage, le naturel de ce roy estoit fort de l'aymer; et avoit grand crédit auprès de Sa Majesté, jusques là qu'il le fit son compère , ayant tenu sur les fonds sa seconde fille , madame Renée de France, despuis duchesse de Ferrare; qui luy fut un tel honneur, qu'un des plus grands princes de la chrestienlé s'en fust fort contenté et bien glorifié.
Voylà enfin ce grand capitaine, après plusicurJ beaux exploicts faicts de sa main et de sa cervelle, mort eu l'aage de quatre-vingts ans.