‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 32 sur 361 · LE DUC D'ALBE FEDERIC. LE CONÇU LERA NT DE NAVARRE · texte numérisé non relu

LE DUC D'ALBE FEDERIC. LE CONÇU LERA NT DE NAVARRE

Ce Federic donc le servit très bien,l'ayaot faict son lieutenant gênerai en ceste dicte conqueste, qu'il fit fort subitement, et, qui plus est , la garda très bien contre les grosses forces que le roy Louys y avoit envoyées, qui n'y firent guieres rien qui vaille; cela se trouve

i Le roanuicrii dit : «El irop à I* couronne de France.»

| » Le manuicril «joule : « Par irop légëreiaenL »

dans uu livre espaignot qui s'intitule : la conqn de Navarra, bien qu'on luy donnasl assez d'affaires, estant assiégé dans Pampclonne, où il acquit beaucoup de gloire et de réputation d'y avoir faict en brave et vaillant capitaine; dont j'en parle ailleurs.

DOM CONSALVO HERNAtWES DE COROOVA.

Or, tout ainsy que ce roy Ferdinand s'ayda de ce duc d'Albe, et fut bien servy pour cestc conqueste de Navarre , il le fut de mesmes de Consalvo Hernandes de Cordova pour celle de Naples, qu'il fît de mesmes là son lieutenant gênerai : et despuis, par ces beaux ei ploie ts et baults faicts d'armes, les Espaignols luy donnèrent le surnom et le tiltre de gran capitan, comme jadis au grand Alexandre et au grand Pompée. Et certes, il a esté très grand, très bon, vaillant et sage capitaine. Mais aussy, pour mériter tant le nom superbe de grand , il n'y a pas tant de quoy : car, en son premier advenemenl en cesie guerre de Naples, qu'il se voulut aburter et s'esprouver à ce brave chevalier M. d'Aubigny, qu'on appelloit de ce temps-là le Chcvallicr-sans- reproche, qui commandoit en la Calabrc, et, venant aux mains, le chargea si bien et si furieusement , luy et ses gens, que, tout gran capitan qu'il estoit (mais il n'avoitencor acquis ce nom), il s'enfuit très bien cl beau et à belles erres, et comme dict l'Espagnol à riendas sueltas « , jusque dans Rege, que bien luy servit de l'avoir trouvée à propos , car il estoit troussé. Les histoires de ces temps le disent, voire aucuns de ces pays encor, qui disent l'avoir appris de leurs pères et grands pères. Voyez Guichardin. Et , pour cesle faulte et tasche pourtant, il ne se laissa mourir de despit , comme aucuns que je diray dans ce livre ; maïs, reprenant nouveau cœur, il rabilla bien son faict après par de belles choses qu'il fit. Il faut dire le vray du vray, mais aussi il faut qu'il en remercie les divisions qui se mirent parmy nos capitaines et chefs, qui luy firent bien le passage à sa fortune en toutes ses baltaillcs, et rencontres et victoires qu'il gaigua sur nous; et sur tout aussy faut-il qu'il

1 A bride abattue.

DS CAPITAINES

remercie la mort de ce brave et vaillant comte d'Armaignac, et le peu de rafraischissemens de secours d'hommes et d'argent qu'eurent les noslres du costé de la France ; l'infidélité des étrangers aussy , qui quiclercnt nostre parly contre leur foy promise; les ruses espaignolles et tcmpoi isenient y servirent beaucoup ; bref, tout nous, y nuisit, jusques à la fortune et la destinéce, qui a l'envy se bandèrent contre nous. Mais, de nous avoir battus, chassés el defaicts tant à l'aise qu'on diroil bien , ce sont abus.

Je m'en rapporte au siège de Venouse , où estoit dedans ce brave Louys d'Ars, qui, après l'avoir tenu plus d'un an , en sortit par une très honorable composition , de laquelle j'en parle en son lieu.

El, pour monstrer qu'audicl Consalvo ses astuces luy servirent bien autant ou plus que ses vaillanlises, il prit pour devise une grande arbalestc de pas.se, qu'on nomme ainsy , laquelle se bande avecques poulies , et ces mots escrils : Ingenium saperai vires , comme voulant dire qu'il n'y a si belle force que l'esprit el l'industrie de l'homme ne surpassent; comme de vray, il n'y a homme, si fort soit-il ny géant, qui peust de la main bander cesle arbalesle ; mais avec cet engin fort aisément elle se bande. Cesle devise pourtant n estoit point tant à l'advantage de ce grand capitaine; car en fin il n'y a que la vaillance pour bien couronner un brave et grand capitaine.

On dict , et ainsi escrit-on , que lors que le roy Ferdinand alla prendre possession de son royaume de Naples , à luy rendu tout paisible par ce grand capitaine, l'y voyant tant aymé et renommé, en conecut quelque méfiance el jalousie, comme il y estoit subject le bon prince, et non sans cause possible en cela ; et crainie qu'il voulustavaller le morceau qu'il avoit coupé, il l'emmena avecques luy en Espaigne, qui fui le dernier de ses jours glorieux ; el possible pour le mieux pour luy, parce que despuis il ne sortit point d'Espaigoe, et n'eut plus le moyen d'exercer sa vertu, ny en guerre ny en paix, le roy lui ayant rongoé ses morceaux si courts, qu'il n'en coupoit ny avalloit aucuns, si noo 4 son vouloir.

Il estoit avecques luy à Savonne à l'entrave ue de ces deux roysque j'ay dicte cy-devant, où li

CONSALVO

Ait fort regardé et admiré d'un chascun pour ses nobles exploicts et victoires. Sur tous nosîre roy en fit un grand cas, et voulut qu'il souppast en la mcsme Uble où ces deux roys soupperent et la reyne d'Espagne, bien qu'il refusast fort cet honneur : mais nostre roy en pria fort Ferdinand de luy en faire le commandement de s'assoir ; où estant , nostre roy prit grand plaisir de deviser avecques luy, et fort I entretenir : de sorte qu'au jugement de tous les assis tans ce jour- là ne lui fut moins glorieux que celui auquel il entra avec toute son armée victorieux et triumphant dedans Naples de nos defaictes françoises, ou de nos partisans, en Calabre, et à Cerignole , et au Garillan.

Hélas I j'ay veu ces lieux - là derniers , et mesmes le Garillan ; et c'estoit sur le lard , â soleil couchant, que les ombres et les mânes commencent à se paroistre comme fantosmes piustost qu'aux autres heures du jour, où il me sembloit que ces araes généreuses de nos braves François là morts s'eslevoieni sur la terre et me parloient , et quasi me respondoient sur mes plaintes que je leur faisois de leur combat et de leur mon, eux accusans et maugreans par million de fois les endroicts de là , couverts de marests mal advanlageui pour la cavallerie et gendarmerie françoise, qui ne peut là si bien combattre, comme elle cust faict ailleurs ; ainsy que j'ay ouy dire à feu mon pere, qui fut blessé à la mort, combattant avecques M. de Bayard qui y fut aussy blessé. Belle Forest le dict aussy en sa Chronique sur le passage de cesic descoofilure.

Cestoient ces braves François, lesquels les Espaignols et Napolitains ayant à combattre, et appréhendant leur vaillance, faisoient difficulté de les attaquer, comme jadis ces braves Romains de Jules Cassar craignirent de raesmes les Suisses.

Le comte de Montelon, pour les assurer, leur dtel : < Ah! compaignons, ne pensez pas que ces «François que voyez là soient ces François que t les histoires anciennes ou fables ( c'estoient « pourtant vérités) nous ont représentés par ces «braves paladins et braves chevalliers errans •qui fendoient et fondoient tout ce qui se pre- «tentoit devant eux. Non , ce ne sont ceux-là, tain» ce ne sont autres gens de guerre comme

)E CORDOVA. 3f>

« nous : allons à eux. • Ce petit mot d'harangue les assura.

Pour retourner d'où j'estois party, il faut sçavoir que si nostre roy fil bonne chère à ce grand capitaine, Ferdinand la fil de mesmes à M. Louys d'Ars et à M. de Bayard , disant au ( roy ces propres mots : « Monsieur et frère , <i voylà deux bons et braves serviteurs que vous «avez là. Qui en a de tels les doibt bien gar- «der. «Quel los pour eux! Voyez le roman de M. de Bayard.

Or en fin , pour achever, ce grand Consalvo mourut un peu advant le roy Ferdinand , retiré de sa cour en sa maison, mal content. Tontesfois le roy voulut , en mémoire de sa vertu, que, tant en sa cour qu'en son royaume, on luy fit les mesmes honneurs qu'on a accoustumé en Espaigne faire aux plus grands princes; ce qui fut faict, tant le peuple l'aymoit et l'estimoit : et le voylà bien guery et reouscité ! Le roy François eu fit faire de mesmes à M. de Lautrec, dont j'en parle ailleurs. Voylà comme plusieurs grands roys cl princes traiclent leurs vieux serviteurs, ny plus ny moins que font les mariniers, lesquels, après s'cslrc servys en plusieurs voyages de leurs vaisseaux, quand ils sont vieux , ou qu'ils s'en faschent , les jettent là sur le sable, et n'en font plus de compte, comme dict un jour à son fils le pere de Themislocles, le pourmenant le long d'un port et des orées de la mer. Pourtant , j'ay veu souvent reprendre aucunes vieilles quilles et carenes de navires et galleres, et sur elles en hastir de bons vaisseaux , et s'en trouver aussi bien que de plus neufs. Voylà la belle récompense que fit ce roy à ce grand capitaine, à qui il estoit tant obligé. Je croy encor que si ces grands honneurs mortuaires et funérailles luy eussent beaucoup couslé , et qu'il les luy eust fallu faire à ses propres cousts et despens, comme à ceux du peuple, il n'y eust pas consommé cent escus, tant il estoit avare; et n'cusl pas faict comme le roy Louys XI, qui, voulant un jour faire un présent à quelques ambassadeurs d'Angleterre, il demanda à M. de Brezay 1 quel il leur pourroit donner qui luy coustast beaucoup et ne luy servit de rien. L'autre, qui estoit bon brocardeur, luy respondit : u Et mon D'eu , sire , donnez-

1 Pierre de Brrzay, sénéchal de Normandie, royel Georges ChcuU lUùn , dans celle colteoioii.

VIES DES GRANDS CAPITAINES

« luy vofctrc chapelle et tous vos chantres, qui « vous cousieru beaucoup et ne vous servent de « rien, d Bon celuy-là.

Page 1