‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 65 sur 361 · DE MARIGNAN · texte numérisé non relu

DE MARIGNAN

coy que l'on peut. Aussy M. de Monlluc se «ceut bien prévaloir de ceste lueur , comme il dict ; car ces flambeaux donnoient à nos harquebusiers meilleure mire et visée , si bien qu'ils venoient à l'ennemy comme ils vouloient. Les uns ont eu opinion que ce traict , plustost faict par bravade et obstenialion que pour espérance de grand effect, sinon en tant que l'on eust pris l'occasion à poinct si elle se fust présentée tout à coup , comme elle cuyda arriver, dict M. de Monlluc, par la faute de Sainct-Auban ' : d'autres , que c'estoit à bon escient , afin qu'à la lueur les soldats marchassent mieux, posassent mieux leurs pas, et appuyassent et affermassent mieux leurs eschellcs.

La reyne, qui sçavoit discourir de toutes choses très bien à propos , dit son opinion qui fut telle : que la nuict n'a point de honte et qu'elle couvre beaucoup d'imperfections et poltronneries; si que tel est vaillant de jour qui ne l'est pas de nuict, et que la nuict est plus propre pour les hypocrites de guerre que le jour, qui de son beau soleil csclaire nos vices et vertus. Pour fin , les gentils discoureurs en peuvent là dessus gentiment discourir, ausquels je m'en rcmecls. Tant y a que ceste nouvelle invention fut gentille; je l'ay vene bien représentée en l'église de Sainct Jehan à Florancc avecques force autres beaux faicts de la guerre de Toscane et de Sienne ; les peintures en sont très belles , que le grand ducOisme fit mettre là en perpétuelle mémoire du marquis et de l'obligation éternelle qu'il luy avoit, pour l'avoir ainsy remis en une partie de son Estai perdu pour luy.

Or, j ay veu un petit traicté en cspaignol , qui s'intitule Ut Conquit ta de Sienna , lequel favorise fort les Espaignols et peu les François. Il ne parle là dedans de M. de Montliic2, comme s'il ne fust jamais esté veu ; et quand il vient à parler de la composition et redit ion de Sienne, il dict que ce fut le signor Cornelio Bcutivoglio, brave seigneur de Bouloigne, buu et fidel capitaine, que j'ay veu en Fiance et à Fcrrare, lieutenant du duc en son Estât. Quand ce vint donc à faire ceste composition le duc de Florance et le marquis împosoient de trop

• Albert Pape de Saint-Auban.

1 Le manuscrit 8771 dit : • Du diable l'il parle la dedans de Monlluc. t

VIES DES GRANDS CAPITAINES

dures conditions, si bien qu'ils les refusèrent; »t Cornelio fit response qu'ils creveroient tous pluslost que les passer, et sur tout qu'il vouloit sortir avecques armes et bagage, tabourin battant et enseignes desployées , et marcher en forme de bataille. Le marquis , cognoissant que ce seigneur de Bentivoglio, capitaine de très grand renom, meriloit telle courtoisie, voire plus grande, dict le livre, la luy octroya. Parquoy, l'heure de la sortie venue, le marquis se vint mettre à la porte et se fit apporler une chaire où il s'assit. Yoicy venir le sieur Cornelio, armé de toutes pièces et la picque sur les espaules, marchant d'une très belle grâce et façon (comme certes il l'a voit) à la teste de ses gens, qui pouvoient monter jusques à quinze cens hommes. Quand il fut près de M. le marquis , luy, comme très courtois , prit sa picque à deux mains , et avec une douce et humble courtoisie la baissa en terre en signe de salutation au marquis; mais le marquis, non moins courtois que luy, se leva aussi tost de sa chaire , cl luy aida a relever sa picque et la remettre sur ses espaules; car, ce dict le livre , pues que la cosa andaba de corsario a corsario , no quiso quedar dettdor de tal cortesia : c'est-à-dire, puisque la chose alloit de corsaire, il ne voulut pas demeurer débiteur de telle courtoisie. (Quels grands mots!) El paraiusi ce gentil marquis demeura genliment acquitté.

Tous les capitaines qui esloient avec luy louèrent fort cesle gentille cerimonie dudict seigneur Gornclio pour n'avoir point esté veue encor, ny pratiquée d'ennemy à ennemy, ce dict le livre; et aussi quand tous les porte enseignes, par un signal que leur fit le seigncir Cornelio , baissèrent les drapeaux en terre, de mesmes que luy sa picque, ausquels ledict marquis pria de relever et arborer aussi tost , offrant au seigneur Cornelio et à tous ses capitaines tout plaisir, faveur et courtoisies : et amprès qu'ils furent tous passés et salué le marquis ainsi comme j'ay dict, les capitaines et soldats espaignols furent si conlcns de telles gentillesses dudict sieur Cornelio et de ces gens , que , pour revanche , ils leur rendirent la salue de la plus belle escouppeterie qu'ils peurent ; et amprès cela nos gens se rclirerent là où il avoit esté dict , et le marquis entra dans Sienne.

Voylâ une sortie bien contraire à celle que

M. de Montluc raconte , lequel a esté si malheureux à l'cudroict desescrituresespaignolles, qu'elles ont parlé de luy comme vous voyez. Tout es foi s, s'il esloilen vie, je croy qu'il ne s'en soucieroit guicres : mais, qui pis est , si lesdites ; escrilures espaignoles ont taisé son nom , au- ! cuncs des nostres françoises en ont faict de | mesmes , qui est un grand malheur pour luy. 1 Voilà pourquoy il a bien faict d'escrirc et , sonner luy mesmes sa feste , et faire pour luy, puisque les autres n'en ont rien voulu dire.

Vous avez Paradin, bon historiographe certes, et gagé des feus roys François et ; Henry, cl de M. le cardinal de Lorraine , qui a faict l'histoire de noslre temps, qui est belle et y a de belles choses et point communes. Quand il parle de ceste guerre de Sienne il ne parle non plus de M. de Montluc, sinon quand il dit que M. de Lansac fut pris par quelques chevaux légers ainsy qu'il s'en venoit de Rome jetter dans Sienne à cause de la maladie de M. de Montluc. Voylà tout ce qu'il en dict et rien plus, en tout le discours qu'il faict de ceste guerre.

Si ay-je ouy dire à aucuns qu'il falloit bien , ou que le nom de M. de Montluc ne fust grand comme il a esté despuis , ou que sa grande et longue maladie qu'il cul dans Sienne couvrit sa vertu et valeur, ou bien que l'escrivain de malice n'en a rien voulu escrire. Je m'en rapporte à ce qui en est.

On dict que ledict marquis mourut de regret; car, après la prise de Sienne, dont le siège avoit duré long- temps, l'empereur luy escrit qu'il n'esloit pas coûtent de la longueur d'un si long siège ; voire lui avoit envoyé un gentilhomme de sa chambre pour luy en dire sa créance ; et qu'il avoit faict durer ce siège exprès pour entretenir plus longuement sa charge, et contrefaire tousjoursdu grand, et tenir sa réputation à ses despens, dont il n'en estoit nullement content ; il en prit si grand despil et tristesse qu'il eu mourut de regret avec ses gouttes , non sans reprocher et dire que Sa Majesté n'avoit peu prendre Mets avecques uni armée de cent mille hommes , et luy, avecques une poignée de gens , avoit esté bien conlraincl â une si grand longueur.

Il se dict qu'estant le siège devant Sainct Dizier, et commandant à l'infanterie , ainsy

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