DE TOLEDO
lignée ; lequel luy donna fort libéralement , et comme luy sçachant bon gré de ceslc belle requeste , ceste honncsle dame donne Leonor de Toledo, sortie d'une des grandes maisons d'Espaignc , et bien à luy convenante pour ses vertus et mérites.
L'autre fille, je ne sçayoù elle fut mariée; mais Marie de Toledo fut la princesse de Sallerne, tant renommée par sa beauté, que qui eust esté à Naples, en ayant veu toutes les belles singularités qui sont là , et n'eust veu ladicte princesse, il n'avoit rien veu, disoit-on pour lors ; de sorte que c'estoit un beau couple d'elle et de son mary , lequel j'ay veu très beau prince : et falloit bien dire qu'il eust eu du mescontentement et mauvais traictement, fust de son beau pere ou de l'empereur , qui le poussèrent et despiterent à laisser ceste belle femme, pour se bannir d'elle et du beau séjour de sa patrie. Ils en fireut l'un et l'autre de très grands deuils de leurs séparations , sans pourtant se pouvoir jamais rejoindre. Le prince fit une chanson de complainte qui commançoil :
Obi me î que yo 110 pentaba de partir me '.
Laquelle j'ay veu chanter long temps en Italie et en France ; et une autre espaignollc qui disoil:
Ya paiô el licmpo que cra cnimomlo, Va ikuô mi gloria , ya |>a*6 mi vrntura , Y ha llrgedo la hors de mi trpuliura ».
En toutes ces chansons douloureuses, il faisoit bien parestre ses mescontentemens , tristesses et repentances d'avoir laissé si belle femme , de laquelle il ne devoit jamais se séparer 3 , ny aussi avoir quicté ses biens et terres pour venir pauvre en France, n'ayant pas dequoy se faire enterrer. Il fallut que la seconde femme qu'il espousa en Avignon pour son plaisir ( qu'on appelloit la belle Philopine ) , mandiast à la cour , lors estant à Paris . et en la chambre de la revue, comme je vis, pour son enterrement; et un chascun y eontribuoit. M. Maisonfieur. gallant gentilhomme et très parfaict, en faisoit la queste; car il estoit huguenot et elle aussi , et pour charité de frere
> Malheur a mei ! je ne pentois pan à parUr.
1 Déjà a.paufte le le;np* où j'étais épris d'amour ; déjà a passé ma njoin ; déjà a pawé mon bonheur; et cm arrivre l'heure dt ma mort.
- mami.-crit ajoulc : • Puisque le proverbe ancien d l: Plus retient c... que
toi
VIES DES GRANDS CAPITAINES
.1 sœur : on fît aussi rafler un poignard qui csloit au pauvre trespassé, fort riche et décoré de force pierreries et belles turquoises, qui valloit plus de cinq cens escus, et ne fut raflé que pour cent. Grande pitié certes, et bel exemple pour ceux qui se bannissent et se perdent ainsy mal à propos !
Et certes cedict prince avoit tout plein de belles vertus et valeurs. Il se comporta bravement à la bai taille de Ccrizollcs , car le marquis dcl Guasi Payant placé en sa place de battaille avec sa troupe de buict cens chevaux qu'il avoit amenés de Naplcs, et commandé qu'il ne bougeast de là sans son exprès commandement qu'il luy diroit ou manderoit de marcher et d'attaquer; mais ledict marquis s'eslant oublié de luy mander , ou qu'il fust transporté en son esprit de son mil qu'il voyoit, ou que de bonne heure il partist , laissa son homme là, qui pourtant ne bougea , et fil tousjours halte et bonne contenance jusqu'à ce qu'il vist le desordre , et quasy l'achèvement de la battaillc , et se retira sain et en bon ordre; Dieu mercy qu'il ne fut attaqué, comme dict le discours de la battaillc.
C'est une belle question que j'ay veu desbattre, sçavoir si l'on ne doit point partir ny s'esbranler sans congé, bien qu'on en voye le besoing. Les uns tiennent le pro, les autres le contra. Un nepveu de Charles de Lanoy en fil de raesmes à la battaillc de Pavye, dont d'aucuns fut loué, et d'autres mesprisé; car c'est comme un secours de reserve. Ceste fermeté et halle servit bien après audict marquis : car bientost après ceste troupe luy ayda , avec d'autre cavallcrie ramassée, à faire un gros qui servit fort à rompre cl desfaire les forces du sieur de Sirozzc cl du duc de Somme, cl les empescher par deux fuis de se joindre avec celles de M. d'Anguicn : où ledict marquis fit un acte fort généreux ; car ledict duc de Somme y ayant esté pris prisonnier, il le fit aussi tost esvader soubs main , se doublant bien que l'empereur luy eust faict mauvais party, et aussi qu'il estoit son parent.
De ce duc de Somme j'en parle ailleurs pour avoir esté un brave et vaillant capitaine, et très loyal Franrois;car, pour avoir esté tel, il vesquit et mourut pauvre en France, comme les autres.
Il n'y eut que le seigneur Julles Brancasso qui
s'advisa de bonne heure. Après avoir traisné resguillette en France , nacquetté les trésoriers de l'espargne sur quelque chetive pension qu'on luy donnoit , dont il en estoit payé à demy, comme je l'ay veu, il fit requérir dora Joan d'Austrie de sa grâce au roy d'Espaignc , qui la luy donna ; et, s'estant retiré à Naples, il se mit si bien en grâce avec dom Joan pour les belles et bonnes parties qui estoient en luy, qu'il paracheva ses jours plus heureusement que les autres bannys.
Je ne parle point du duc d'Atrie, de ceste grande ancienne maison d'Agua-Viva : car, par le moyen de son beau pere, le prince de Melfe, il fut bien; non pas tant qu'il meritoit,car c'estoit un fort honneste seigneur: et laissa de luy deux fort belles et honnestes filles: Tune fut religieuse; l'autre fut madamoyselle d'Atrie, long temps nourrie fille à la cour de la reyne mère et reyne de Navarre, qui la j m oient etl'assistoient bien tousjours. Elle fut l'une des honnestes , belles et sages , des meilleures et des plus dévoies de la cour , et qui , par sa bonté et douceur , se faisoit autant aymer et honorer : et puis espousa M. le comte de Chasteau- Vilain , qui avoit de beaux et grands moyens, et luy en laissa après sa mort , avec d'honnestes enfans , tant fils que filles; et demeura veufve fort jeune sans se vouloir remarier, s'adonnant du tout aux dévotions et à servir Dieu quasy ordinairement , et à la belle instruction de ses enfans. Belle vertu certes à qui la peut ainsy exercer ! Ccst assez demeuré en ceste digression ; car je pense en avoir touché quelque mot ailleurs : je ne puis me souvenir de tout. Retournons au grand chemin.