‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 261 sur 267 · M. DEGUYSE, CLAUDE DE LORRAINE · texte numérisé non relu

M. DEGUYSE, CLAUDE DE LORRAINE

Qr, comme de François et dltalieos nous avons eu des couronnels, nous en avons eu aussy d'Allemands, très-bons, braves et vaillans, pensionnaires et gagés ordinairemeut de nos roys , comme fut le comte Guillaume di Saxe, qui long- temps deipeura en France couronnel de cinq mille lansquenets ; et advant luy M. de Guyse, Claude de Lorraine, fut couronnel d'autant, en la battaille de Marignanetau camp deFontarabie et de Navarre. J'en parle ailleurs.

xxxin.

SEBASTIEN BELGEBERQ.

II y eut aussy le bon capitaine Sebastien Belgeberq qui avoit très-bien servy le roy François ; et au commencement du règne du feu roy Henry, pensant aller jusques en sa maison en Allemaigne , et jouir du bénéfice de la paix , l'empereur, qui mortellement haissoit ceux qui servoientia France, le fit prendre prisonnier, et publiquement luy fit trancher la teste i Auguste 1 , en présence des électeurs et grands d' Allemaigne, pour avoir esté au service du roy; et prononça après publiquement le bourreau , tenant sa teste en la main et l'espée sanglante en l'autre, que l'empereur en feroit faire de mesmes à quiconque iroit servir le roy. Ce fut un très-grand dommage, et le roy le regretta grandement , car il Tavoit tousjours très-bien servy en titre de courcmnel de cinq enseignes de gens de pied.

* Augdiourg.

LE COMTE REINTGRAVE '.

L'emperear en eust bien faict de mesmes au comte de Reintgrave; s'il Teust peu attraper; mais il s'eugarda bien d'y aller, et puis se maria en France h la femme de feu M. de Gursol , vefve très-belle , sage et honneste , grande et fortciche, estant sortye et partagée tant de la maison d'Âpchier,du grand escuyer Galliot', que de la maison d'Archiac, d'où est issue madame de Bourdeille d'aujourd'huy, qui en est le chef. Ce dict comte, despuis qu'il fut au service de la France, n'a jamais failly à la bien servir trèsfidellement. 11 s'est trouvé tousjours en tous les voyages et guerres, et mesmes à la première qu'il fit en Escosse, qu'ont faict ses roys , jusqu'à sa mort , et a eu tousjours de très-belles enseignes et bien complettcs. Aux premières guerres , encor qu'il fust de la relligion et en aymast fort les religieux , jamais pourtant il ne voulut estre contre son roy; ains, ayant esté depesché en Allemaigne pour faire une levée, emmena six mille hommes de pied et une cornette de reistres , tous gens aussy bons qu'on eust sceu veoyr. Je me souviens que le roy les fut veoyr auprès du pont Gharenlon, et toute la cour avec luy. Il trouva ses gens en un battaillon carré , qu'en le tournant de tous costés on n'y trouva rien à dire de bonne façon d'hommes et de bien armés. Et à la teste estoit ce bon vieillard, en forme de couronnel, armé de toutes pièces, la picque sur le col, et marchant de très-bonne grâce; et le roy allant à luy, luy et ses compagnons de loing ayant baisé la terre , et en jette chascun une poignée derrière les espaules à leur mode, commancerent aller à luy la picque basse et branlante , comme qui va au combat ; et estant près, luy et ses gens alors baissèrent la picque en signe d'humilité , et les enseignes aussy , et après firent une très-belle salve. Et puis fallut boire à la bouteille , à la mode du pays, et le bon comte présenta sa bouteille au roy , qui beut le premier, et tous les autres après. Il n'y en eut ny d'un costé ny d'autre qui s'y faignist , car il faisoit un très* grand chaud ce jour là. Il fut envoyé en Nor-

* Rhein-graf » c'est-à-dire comte palatin du Rhin. ■ Galeolti.

mandie, où, quand nous y allasmes pour assiéger Rouan , nous l'y trouvasmes, qui servit de beaucoup, mais surtout au Havre-de-6race, lequel il tintblocquéet serré et constraînct, ne se pouvant l'Ânglois estendre à son ayse sur terre; si bien que, quand nous y allasmes, l'on trouva qu'il y avoit servy beaucoup, et son séjour n'y avoit point esté inutile, et nous tn facilita fort la prise, car les Anglois sont grands remueurs et gaigneurs déterre; si bien que s'ils ne les eussent empeschés, ils se fussent esgembés sur nous mieux qu'ils ne firent. Bref, cà bon vieillard a servy très-bien la France. Il fot pris à la journée de Sainct-Quentin ^ : an chascun pensa qu'on le foroit mourir; mais il y trouva des amys de sa nation ; et aussy que la guerre ne se faisoit plus contre l'emperear, mais le roy d'Espaigne : et pour ce n'estoit lié de serment , et en estoit du tout désobligé. A quoy le roy d'Espaigne y eut esgard, qui ne voulut pour ce respect souiller sa conscience pour le faire mourir, encor qu'il y eust plusieurs vieux capitaines de l'empereur son père qui luy conseillassent. Ledict M. le comte ' me l'a ainsy conté , lequel m'aymoit fort , car madame la comtesse sa fommeet moy estions fort proches; et pour ce ne m'appelloit jamais que son nepveu , ny madame de Bourdeille que sa niepce. Si nos histoires de France ne parloient de ce brave seigneur, certes, j'estendrois ma pi unie plus avant pour le bien louer , si tant est qu'elle le peust bien faire ; aussy qu'il faut faire une fin à ce livre.

LE COMTE ROQUANDOLF.

Il y a eu aussy le comte Roquandolf , qui a esté un très-bon capitaine de son temps , et qui a bien servy le roy ; mais , pour avoir esté par trop prodigue, et despendu par trop excessivement, il est venu et descendu à la fin à une telle disette, que je l'ay veu à la cour fort pauvre et misérable; si bien que, de tant de biens, moyens et argent qu'il avoit eu d'autres fois, il ne luy estoit pas resté qu'une seule petite mai-

1 En 1557.

* Le comte Palatin du Rhin ou Rhein-graf.

DES COUROiNNEl^ ALLEMANDS AU SERVICE DE FRANCE- 697

son vers la Normandie, qui ne luy pouvoit pas fournir à vivre pour luy etàdeuxou trois vallets; et s*il n'eust esté voisin à M. de l'Archant , qui est tout noble et courtois, qui le secouroit et assistoit tousjours de quelque peu , ma foy, il fust mort il y a long-temps soubs le faix de la pauvreté. Quel changement de fortune! Luy si grand, exitraict d*une grande maison d'Allemaigne, avoir eu tant de moyens, en avoir tant consommé en son pays, en France et jusques en Gonstantinoble , qu'on ne parloit que de la despense et magnificence du comte RoquandolF, et le veoyr maintenant reduict à tel point! Non pourtant qu'il se soit laissé aller de cœur, car il en monstre encor quelque belle marque. Sa façon est fort belle, car il est beau et haut personnage de taille ; sa conversation très -bonne et agréable, et qui raconte bien ce qu'il a veu, et Ten fait bon ouyr parler; point importun autrement, sinon aux roys et grands, et mesmes aux financiers quand il leur demandoit ce qu*on luy debvoit,carildisoitqu*on luydebvoit beaucoup de ses services passés et de ses deniers advances. Âinsy aucuns s'enrichissent au service des roys, aucuns s'y appauvrissent. Il eust mieux valu pour luy qu'il n'eust bougé de sa patrie, de sa maison, et n'eust esté advanturier commed'autres , et luy et eux s'en fus.sent mieux trouvés.

LE CUURONNNEL ftlNGROi^.

Nous avons eu aussy le couronnel Rincroq, qui emmena ses compaignies en Toscane , dont la rooyctié furent desfaictes à la routtede M. de Strozze, et l'autre moyctié, tant de frais que de blessés, se sauvèrent à Sienne , où elles se trouvèrent pour quelques mois au siège; mais M. de Montluc et les habitans s'en trouvèrent par trop chargés, importuns et soupçonnés à faire quelque révolte : aussy M. de Montluc s'en sceut-il bien desfaire galantement, ainsy que le trouvez escrit dans son livre; mais il ne s'en desfit pas à la mode d'Anthoine de Levé assiégé dans Pavie, qui bailla le petit boucon gallant au couronnel, principal mutin, et puis après disposa des autres tellement quellement,

encor à grand peine. Gomme aussy firent les huguenots au duc des Deux- Ponts, quand vint en France pour leur secours. J*ay ouy dire à de grands capitaines que telles manières de gens lansquenets ne vallent rien dans une place assiégée, car ils sont fort subjects^à se mutiner, s'ils n'ont tout ce qu'il leur faut , sont grands despensiers, mal-aysés à entretenir, grands ravageurs et dissipeurs.

Lorsque le prince d'Orange les tint enserrés dans Naples, au siège de M. de Lautreq, il y avoit dans la ville des vivres pour nourrir tout ce qui estoit dedans , et mesmes du vin pourplusde deux ans, tellement que les canailles de lansquenets en moins d'un rien eurent t«ut dissipé et ravagé, ainsy que j'ay ouy dire dans Naples à aucuns qui estoient vivans de ce temps là; et eut-on toutes les peines du monde à les ranger en une bonne pollice.

J'ay ouy aussy dire à de vieux capitaines et gens^l'armes que, le temps passé, dès-lors qu'une ville estoit assiégée, et aussy tost que la batterye estoit accommancée et le canon avoit joué, il estoit permis (sotte et mauvaise coustume) à ceux de dedans, tant estrangers qu'autres, vivre à discrétion, piller, ravager et prendre vivres partout où l'on pouvoit; et par ainsy les vivres se gaspilloient en un rien ; aussy les villes se prenoient dans ce temps là à coups de bonnets de nuicij comme l'on disoit; et estoient par delà le pain tout aussy tost, et la fiiim les faisoit soudain rendre.

Feu M. de Guyse observa bien autre poUioe dans Metz pour les vivres, qui a esté aussy belle qu'on en ait jamais veu : aussy engarda-il bien qu'on ne practiquast la coustume sotte que je viens de dire après le canon joué. La pollice aussy de M. de Montluc dans Sienne fut belle, et de force grands capitaines , tant françois , italiens, qu'espaignols qui ont tenu des places. Aussy voit-on bien comme ils les débattent encor et opiniastrent autrement que lansquenets. Et c'est pourquoy l'empereur Charles en un rien eut tost pris les villes d'Alleroaigne. Voylà pourquoy ibrce grands capitaines ne les y veullent point pour toutes ces raisons, outre qu'ils sont sallauts, et ne se tiennent si propres que les autres nations. En la campaigne tant qu'on voudra, encor qu'ils ayent faict beaucoup de fautes, comme à la battaille de Dreux et

Montoontour; mais il les faut très-bien choisir, et, pris de longue main et aguerris, ils sont très-bons.

xxxvn.

LE GOURONNEL JACOB.

Du temps du roy Louis XII, il y avoit à son service le capitaine Jacob , qui commaodoit à une trouppe de lansquenets qui le servirent bien et vaillamment, et mesmes en la battaille de Ravennc, où ledict couronnel, ou, pour mieux parler de ce temps, ledict capitaine Jacob, en combattant très-vaillammentettrès-fidellementpour son roy, qui luy baiUoit solde (et n'en fut point ingrat nullement ny infidel, ains très-fidel et homme de bien), mourut vaillamment ; car, quelques jours advant ladicte battaille, Vempereur Maiimilian, qui branloit dans le manche pour quitter Talliance et l'union françoise, luy avoit mandé qu'il ne faillist à s'en tourner avecques toutes ses trouppes. Ce bon homme vint à roonstrer la lettre à M. de Nemours en cachette, et pource qu'il s'advançast de donner la bat* taille , car si ses compaignons en sentoient le vent, ils s'en iroient et le laisseroient là, et seroit autant affoibly: ce qui fut en partie cause de la livrance de la battaille, et aussy du gaing, car ils y firent très-bien. Les lansquenets aussy de l'empereur firent bien h la battaille de Gerisolles, aussy estoient-ils choisis.

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