‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 77 sur 267 · ANDRÉ DORIA · texte numérisé non relu

ANDRÉ DORIA

tant quelques petites Fautes légères qu^oa luy ] puisse imputer, qu'on peut voir dans les histoires de ces temps.

11 a esté très bien servy et assisté de ses pareas, comme de ce Phiiipin Doria et Anthonîo Doria , et de Gigalle et de plusieurs bons capitaines de mer. Ce sont aussi les bons capitaines et les vaillans soldats qui cueyllent les palmes et les donnent aux grands chefs et généraux ; car un seul ne peut pas combattre tout le monde.

Au voyage de La Colette , dans sa gallere générale, qui n'estoit que quatriesme , dont on Kiisoit alors grand cas, où il portoit Tempereur, il avoit mis en son estendart gênerai pour devise, une estoille à rayons, environnée de plusieurs traits et flèches , en signe dinvoquer la conduite, l'adresse et la puissance de Dieu, avecques ces mots : FicLs tuas , Domine, demonstra mihi, ainsy que les trois roys s'y gouvernèrent.

Le combat que fit Phiiipin Doria devant Napies est si beau et si grand , que , quand il n'en aurait Faict d'autres en sa vie que celuy , il en est à jamais comblé de gloire et de louanges. Car en fin un beau combat , bien signalé , bien sanglant, bien combattu et bien desmesié comme celuy là, vaut plus que cent petits combats, desfeicles et rencontres que j'ay veu louer quelquefois parmy nos gens de guerre , qui n'en valent pas le parler. Paulo Jovio raconte bien cestuf là, auquel le traict Fut beau et rusé que ledict Phiiipin fit, lorsqu'il osta de sa battaillc deux galleres, comme d'un secours de réserve, et les jetta en plaine mer : lesquelles, par son conseil et commandement , adviserent longtemps le jeu jouer ; et puis , tout à coup, vindrent toutes Fraisches donner sur les galleres espaignollesqui n'en pou voient plus et estoient ï demy vaincues du grand combat qui avoit esté rendu, qu'en un rien elles Furent emportées et rafflées : si que l'on dict, sans ces galleres du secoun, la victoire demeuroit doubteuse. Ce Phiiipin y acquit là un grand honneur.

U pouvoit avoir apris ceste ruse d'un pareil traict et combat que les Gennois , quelques six vingts ans advant, ses compatriotes, donnèrent à ce grand AlFonce, roy de Naples, lorsqu'ils le desfirent et toute son armée s'en retournant â sa conqueste de Naples, et qu'ils le prirent prisonnier avec tous les grands seigneurs et capitai-

nes de son armée. Car ayant osté et jette de leur gros trois grandes nauFs qui estoient de l'arriére garde, en Forme de secours de reserve, pour Faire semblant de Fuyr, et s'estant retirés vers le midy, vindrent tout à coup fondre sur les deux principales nauFs d'AlFonce, qu'ils desfirent , et rendirent du tout la victoire entière.

Or, ce combat Faict de Phiiipin Doria , M. de Lautrec voulut avoir les prisonniers; mais il les luy desnia, et s'osta de là, et s'en alla à Gennes les mener à son oncle André Doria : à quoy il y eut du tort d'un costé et d'autre, d'autant que Phiiipin avoit Faict le combat par le moyen des gens de guerre que M. de Lautrec luy avoit donnés , sans lesquels il n'eust peu gaigner la battaille. De Tautre costé, M. de Lautrec les vouloit tous avoir où il n'y avoit pas de raison : mais et l'un et l'autre dévoient partager comme bons Frères alliés ; et l'un , selon ses gens donnés, en devoit avoir, et l'autre, selon ses galleres, en devoit aussi avoir. Et, par Faulle de s'entendre bien , ils Furent en ceste discorde : aussy que M. de Lautrec estoit trop haut à la main, et qu'il vouloit imperier trop outre-cuidemment. Tout cela luy cousta bon , car il luy cousta la vie , qu'il perdit devant Naples (comme je le dis en sa vie), et à nous la perte de ce royaume et la ruyne de nostre armée. Si l'on n'eust mescontenté ce grand personnage, André Doria i comme l'on ne devoit (aussi le roy François s'en repentit cent Fois), les belles conquestes et victoires qu'a Faict et gaigné ce grand capitaine pour l'empereur se Fussent Faictes pour nous ; mais nous ne sçavons pas gaigner les hommes, ny entretenir quand nous les avons.

Il ne Faut doubter que si ce vaillant capitaine n'eust eu en barbe Barberousse et Dragut , qu'il n'eust Faict des choses très esmerveillables. Dieu le punit pour avoir donné la liberté à Dragut pour trois mille escus ; car il luy fit fort la guerre après que Tarmée turquesque eut pris Tripoly, l'isle du Goze, et saccagé l'isle de Malte, et qu'elle vint vers la Sicille et eut passé par le Far de Messine, pillé et saccagé Regge et Force autres places , villes et chasteaux et bourgades , et venue jusques devant les chasteaux de Naples tirer cannonades , et tout par la valeur de Dragut qui menoit l'avant garde. André Doria , venant de Gennes avec trente six galleres pour secourir Naples, qui crioit France, par la

VIES DES GRANDS CAPITAINES

fii?eur du prince de Salerne qui s'estoit révolté, Dragut le chargea et luy donna la chasse , et luy prit cinq de ces galleres chargées de gens de-guerre , mesmes d'AlIeroans que conduisoit Aliprand Madruzze, jeune homme, fils deceluy que j'ay dict cy devant , et nepveu du cardinal de Trente , là où il mourut fort regretté de l'empereur. Il y avoit aussi Force platines et saumons d'argent à battre monnoye à Naples pour la solde des soldats qui venoient d'Espaigne. Outre cela il en fut mis deux à fond ; et fallut que André Doria se sauvast à TElbe.

Voyià comment il en prit audict André Doria, duquel c'est assez parlé ; car Paulo Jovio ne Ta point nullement oublié dans son histoire , car il en Faict plusieurs et divers et fort beaux discours; mesmes n'oublie ce beau combat devant Naples ; lequel certes il descrit très bien , et en dict de gentilles particularités et fort agréables, jusques à nommer les galleres nom par nom , tant f rançoises que espaignolles, que j'ay veu aussi dans l'histoire espaignolle.

Si diray-je encor ce mot de luy. Un des bons et grands services que fit jamais André Doria à la chrestienté et à l'empereur, fut quand Solyman vint devant Vienne la première fois ; et Tempereur allant à rencontre avec ses forces , André Doria s'advisa de son costé, comme admirai et gênerai des galleres impériales , pour faire desmordre et retirer le grand seigneur , d'aller en Grèce avecques une armée navale attaquer l'admirai Bassa, gênerai de mer du grand seigneur, qui aussi avoit une belle armée ; mais voyant venir André Doria ne l'osa, attendre, et se retira, bien qu'il fust le plus fort ; surquoy André Doria , prenant l'occasion , s'en alla assiéger et prendre Coron et Patras ; dont les nouvelles en estant venues au grand seigneur, et en ayant pris l'alarme, desmordit Vienne et tira en Gontantinoble. Ainsy fit le brave Scipion contre Aunibal et les Carthaginois, car, comme j'ay ouy dire à de grands capitaines , il n'y a rien qui rompe l'entreprise de son ennemy que de l'aller voir chez luy. Voylà donc le bon service que ce grand prince Doria fit à la chrestienté et sur tout àrAllemaigne,quipossible s'en fust trouvée de fescot.

Certes, il faut donner ceste gloire à ce prince André Doria d'avoir esté un des grands capitaines de la mer qui ayent esté, il y a possible, de

mémoire d'homme , voire trouvé dans nos histoires. Aussy estoit-il très bien assisté de ses nepveux et parens, comme j'ay dict, de ce brave Philipîn Doria, dont j'ay parlé, et de Jeannciin Doria, qu'on a de son temps veu le plus diligent capitaine de mer qu'on eust sceu voir ; car, aussi tost songé et résolu de son aPPaire, aussi tost exécuté; ainsy qu'il fit en l'envitaillement de Parpignan , sans lequel la ville estoit prise, ayant estérecongnue, blocquée et assiégée que l'on ne s'en doubtoit nullement; mesmes l'empereur. Quand le marquis del Gouast luy manda en Espaigne qu'il advisast à soy et se donnast bien garde de sa frontière de pardelâ , car y avoit quelque entreprise, l'empereur se mocquant de cet advis luy manda qu'il se souciast tant seulement de garder bien son gouvernement', que de son costé il garderoit bien ses Espaignes. Nonobstant cela , ledict marquis, en conférant avec le prince Doria, despescha ledict Jannetin Doria , qui , avec ses galleres, aussi tost envitailla ledict Parpignan de toutes munitions de guerre, sans lesquelles la ville estoit prise; et l'empereur bien esbahy quand il y vist le siège devant , contre son opinion, et bien ayse et bien obligé audict marquis et Jeannetin d'avoir si bien secouru ceste place. Il fut de mesmes très diligent quand il secourut Saint Florent en Corsegue. Il fit très bien lors que l'empereur fut devant Alger. Estant une grosse escarmouche attaquée par une grande saillie que firent ceux de la ville sur les Espaignols le long de la marine, luy, avec sa gallere capitainesse qui se nommoit la Tempérance, favorisa si bien nos gens, en costoyant la mer et tirant aux ennemys force canonades en despit de celles de la ville, que sans elles les chrestiens ce coup-là esloient fort mal menés, tant le tout leur estoit contraire; et se retirèrent à leur aise; dont il en fut très loué de l'empereur et d'un chascun de l'armée. Ceste gallere Tempérance esloit l'une et la principalle des quatre que les Vénitiens perdirent dans leur goulfe , que ce brave Dragut quelque temps advant leur avoit prise à leur barbe ; mais quelque temps après Dragut la perdît. Ledict Jannetin s'en servit pour sa capitainesse. Jel'ay ainsy ouy conter à aucuns vieux mariniers à Gennes, et les histoires espaignolles et italiennes en ont aussi escrit.

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