D'ORANGE
pour lors à Anvers. Que si l'on n'eust trouvé beaucoup de choses dans les poches de cet Espaignol, le peuple se vouloit esmouvoir contre les François; car on ne sçavoit d'où venoit le coup ; mais en un rien qu'on eust leu et descouvert, le tout s'appaisa.
Cependant le prince se fit penser , et fut secouru si bien qu'il eschappa de ceste blessure. Et pour revanche, asseurez-vous qu'il ne chauma pas à brouiller Testât pis que jamais contre le roy d'Espaigne, et luy faire le pis qu'il peut. Mais comme ce qui doibt estre ne peut faillir, et que nos vies et nos morts, et leurs façons et genres de les mener , filer et achever^ sont escriptes parmy les arrests de Dieu , il fut tué quelques années après fort estrangement. Je vous le vays dire, ainsi que je l'ay appris d'un gentil homme qui estoit lors en la ville de Delphe où il mourut , et que les nouvelles en vindrent à la cour où j'estois.
Il faut donc sçavoir que, quelques six ou sept ans avant sa mort , fut faicle une entreprise sur la ville de Besançon en Bourgogne , dicle la FrancbeComté , parla menée de M. le prince d'Orange, lequel estoit maire perpétuel de ladicte ville; et s'ayda , pour la conduicte, d'un certain homme de là qui conduisoit tour ses autres affaires , lequel se nommoit Briet. biais la ville estant à demy prise, fut regaignée par M. le cardinal de la Baume, de grande ei illustre maison, homme de bien, d'honneur et valeur. H estoit cousin de madame de Garnavallet, l'une des honnestes dames de France, des belles et agréables. Ce cardinal, qui estoit jeune, brave et valeureux, s'esmeut, sentant ceste rumeur, et se rallie si bien avec ses amis et les serviteurs du roy d'Espaigne, qu'il chasse les premiers et entrepreneurs de la ville; si bien qu'il la remet en sa première liberté et puissance de son maistre, et en faict pendre quelques soixante ou quatre-vingts, dont ce Briet fut des premiers.
Au bout de quelques jours, un jeune homme natif de Nogarol , où est un chasieau près de Besançon qui est au roy d'Espaigne, s'en partit de là, et s'en vint en Flandres tout gueusèment habillé et tout mallotru; et ainsi un jour se présente au principal secrétaire du prince d'Orange, et se faict cognoislre à luy, en luy disant qu'il estoit 61s de Briet et qu'il
VIES DES GRANDS CAPITAINES
eust pitié de luy. L'autre, sentant nommer Briet, et luy demandant encor s*il estoit son fils, il le présente au prince d'Orange, qui, pour rauAOur du nom de son père et qu'il estoit mort pour luy , le reçoit en son service , et le donne au secrétaire pour apprendre soubs luy et escrire; car il avoit très bonne façon et estoit beau, et le fit très bien babiller et mettre bien en poinct. Il apprend donc si bien soubs ce secrétaire et son maistre , que bien souvent en son absence le prince se scrvoit de luy : si bien que ce premier secrétaire venant à mourir , le prince luy donna sa place ; et se sert ainsi de luy , qui le servit Tespacc de cinq ans très fidèlement ; au bout desquels il se résout de le tuer, encor qu'il eust veu jouer le jeu auparavant à TEspaignol qui faillit à le tuer.
Nonobstant, un jour ayant espié le temps, l'occasion et Theure, ainsi que le prince eust disné et rentré dans sou cabinet pour ses affaires, ce Briet (car il se faisoit touKJours ainsy nommer, se disant toujours fils de Briet) luy apporta un grand fattras de lettres pour signer; et par ainsi tous deux renfermés dans le cabinet, les gardes disnant, et le reste de la maison aussi, il tire un pistolet et en donne au prince , et de la dague trois ou quatre coups ; et, sans faire bruit, ny que les gardes en eussent rien ouy , il sortit aussi résolu que les autres fois, portant ses lettres en la main ; encor dict-il au capitaine des gardes qu'il ne faisoit que travailler nuict et jour, et qu'il n'estoit pas possible d'y pouvoir plus tenir.
Quelques jours advant, il avoit achepté un fort bon et beau cheval d'Espaigne, que le prince avoit voulu voir, et luy avoit faict acroire que c'estoit pour quelquefois passer le temps; ce que son maistre approuva fort. Estant donc à son logis, il prend son cheval qu'il avoit faict tenir tout prest, et monte dessus, et s'en va le plus vistc qu'il peut. Mais le malheur fut pour luy qu'arrivant à Dortrel, belle ville aussi, il trouve que le bateau qui est pour le passage estoit par delà; si bien qu'encor qu'il criast fort après et l'appellast , il ne peut venir assez à temps , d'autant que le traject est fort grand et large. Que s'il Teust trouvé ft propos de son costé, sans double il estoit sauvé. Cependant il se faict tard; on trouve que M. le prince demeure en son cabinet plui
que de coutume. Sei gentilshommes él garder
se doublent, s'approchent du cabinet; n'oyant
nul bruict, advisent par le trou; voyent le
prince mort estendu, rompent la porte, te
I voyent en tel estât. Les gardes disent que,
; pour le seur, nul n'y estoit entré ny sorty que
i Briet. Pourquoy, se doublant qu'il avoit fuict
: le coup , vont à son logis , ne le trouvent point.
I Le capitaine et ses gardes courent après, te
trouvent sur le port du passage qu'il attendoit
le bateau ; et ainsi qu'ils lut crièrent , il s'escria
aussi : «Est-il mort? Tuez- moi aussi; malslais-
«sez-moy un peu prier Dieu. — Ah ! paillard, ta
a n'es pas digne de mourir d'une si bonne main
a que la mienne , il faut mourir de la main d'un
a bourreau,» dict le capitaine. On s'estonoa
qu'il ne se precipitast dans la mer avec son
cheval pour tenter le sort et se sauver avecques
sondict cheval à nage, ou bien se noyer,
comme d'autres ont faict qui n'ont voulu don*
ner la gloire de leur prise ny de leur supplice.
Dieu ne le voulut ainsy *.
Ils le prindrent donc, et le menèrent à Delphe, oA estant, il confessa soudain qu'il avoit faict le coup , et que nul ne luy avoit faict fiiire ny poussé, sinon son propre instinct, et qu'il a^-oit recogneu le prince si meschant homme qu'il n'estoit pas digne de vivre. «Et en cas n qu'il ne soit vray, disoit-il, allez vous en en «lels cabinets, vous y trouverez, en tête et tels «endroîcts, instructions amples, escriles tant « de la main du prince que de la mienne, comqie «il vouloit faire mourir le roy et rainer la «France; de mesme autant contre le roy d'Es- «paigne; autant contre la reyne d'Angleterre, « qui luy avoit si bien assisté ; tout autant encor «contre aucuns Plamans de ses p?us grands «amis; autant encor contre l'Allemaigne. Bref, «dict-il, c'estoit le plus meschant homme qui « nasquist jamais, et pire encor que Néron, lequel a encor, soubs umbre de religion, eust voûte •1 ruiner tout la chrestienté : si b||eii, dict-il,
« U pbnse du manuacrU paraissait d'un esprU wç libre au réviieur, aussi IVt-U corrigée comme ou le volt. Voici la phrase de Brantôme, selon le manuicril : tll dctoll se prédpiier dans la mer, aon cberal et tout, et tenter le sort , et ae aauver arec aoo dievil I la nage, bien que le trarers fust large , ou bien se noyer comme d'auU^ ont fait braTement, sans donner la Glotf de sa prise ny occasion de son martyre. Dieu ne le voulut, l^oasiMs » 01 qu'U catoit deatiaé à oesti mort »
LE CÔMTË LUÛOVÎC DÉ NANSAU.
•qu'en ayant pîtlé , j'ay pensé faire un œuvre «agréable à Dieu de le tuer.» Notez la ruse et la mescbanceté de cet homme d'aller inventer telles menteries : ainsi faict tout désespéré.
Tout cela confessé, il fut condamné à la mort; et premièrement eut la gesne ordinaire et extraordinaire très cruelle, sans qu'il sonnast jamais mot, sinon persister tousjours en son dire. Puis, avant mourir, l'espace de dixbuict jours, il fut martyrisé très cruellement. Le premier, il fut mené en la place, où il trouva ane chaudière pleine dliuile toute bouillante, dans laquelle luy fut enfoncé le bras dont il avoit faict le coup. Le lendemain le bras luy futcouppé, lequel estant tombé à ses pieds, luy tout constamnient le poussa du pied , du haut en bas de Teschaffaut. Le troisiesme jour, il fat tenaillé par devant aux mamelles et devant du bras. Le quatriesme , il fut de mesmes tenaillé par le derrière aux bras et aux fesses. Et ainsy consecul ivement fut cet homme martyrisé Fespace de dix-huict jours, et tousjours retourné en la prison, endurant tous ces matyres très constamment. Le plus grand qu'il endura après celuy de la mort, c'est qu'il fut attaché tout nud au aiitan de la place, et tout à l'entour de luy furent mises forces charretées de charbon auquel on mil le feu; et estant embrasé en flamme ardente, ce pauvre patient se rostit là un tout long temps; et alors il s'écria et perdit patience, et puis fut oslé par am près. Pour la fin , en dernier martyre il fut roué et maillolté, dont il ne mourut point pourtant , car on ne luy avoit donné que sur les bras et jambes pour le faire plus languir; et vesquit encor plus de six heures, demandant un peu d'eau pour boire, mais on ne luy en Osa donner. Enfin, le lieutenant criminel fut prié de le fiiirc parachever et estrangler, afin que son ame ne se dcsesperast et ne se perdist. Le bourreau vint donc ; et ainsi qull fust près de luy , il luy demanda comment il se portoit. U luy respondit : «Comme tu m'as laissé.» Mais ayant tiré la corde pour luy mettre au col, il se releva; et comme ayant appréhension de la mort, qu'il n'aveit eu encor (ce qui fut un grand cas, et que plusieurs observèrent en luy], il dict au bourreau : «Hi ! laisse moi; me veut-on encor tmartyriser? Laisse moy mourir ainsi. » Et
ayant esté estranglé, il finit ainsi sa vie. Voylà de terribles tormens! Ce gentil homme qui vit tout cela me l'a ainsi conté; et telles nouvelles arrivèrent â la cour et à Paris : je m'en rapporte à la vérité.
Tant y a que, si le prince d'Orange avoit entrepris ce que dict ce Briet, c'estoit un grand cas; dont je m'en rapporte aussi de mesmes à la vérité; ce que pourtant nul homme de bon jugement ne croyra ; car ce prince avoit une ame et un Dieu, et une générosité.
Il a laissé après luy une brave lignée^ le prince d'Orange d'aujourdhuy, qui, après une longue prison, fut délivré par son roy et remis en tous ses biens, dont il n'a esté ingrat; et Ta très bien servy, tenant sou party et celuy de riufante. L'autre est ce brave comte Maurice ^ dont je parle ailleurs à part. Du troisiesme mariage il n'a eu que des filles, comme mesdames la comtesse Palatin, de Bouillon, de La Trimouille, et madame la princesse d'Orange, et une autre; toutes filles de madame de Zouare, qui quitta Thabit et espousa M. le prince» Du quatriesme est sorty M. Henry, comte de Nansau, qui, pour son beau commencement de son jeune aage, monstre desjà bien qu'il ne dégénère rien de ses prédécesseurs, tant du costé du père que de la mère , Louyse de Coligny, très belle, sage et honneste dame, fille de M. TAdmiral , et vefve de cet honneste homme M. de Theligny^ tué à la Sainct-Barthelemy.
Le roy d'Espaigne gaigna beaucoup à la mort de ce grand prince d'Orange, comme il a paru despuis; car il a esté plus paisible seigneur de la Flandres que durant son vivant. Dont par là il s*est monstre très grand et habile capitaine : mesmes les Espaignols le disoient bien , car il leur donnoit bien de l'affaire.