INTRODUCTION
Voic7 une question en matière d'amours qui meriteroit un plus profond et meilleur discoureur que moy, sçavoîr : qui contente plus en la jouissance d amour, ou le tact qui est Fattouchement , ou la parolle , ou la veue? M. Pasquier, très-grand personnage certes en sa jurisprudence , qui est sa profession , comme en autres belles et humaines sciences, en fait un discours dans ses lettres ^ qu'il nous a laissées par escril ; mais il a esté trop bref, et , pour estre si grand homme , ilnedebvoit tant là -dessus espargner sa belle parolle comme il a faict ; car, s'il Teust voulue un peu eslargir et en dire bien au vray et au naturel ce qu'il en eust sceu bien dire, sa lettre qu'il en a faict là-dessus en eust esté cent fois bien plus plaisante et agréable.
H en fonde son discours principal sur quelques rimes anciennes du comte Thibault de Cliampaigne, lesquelles je n'avois jamais veues, si-non ce petit fragment que ce M. Pasquier produit là. Et trouve que ce bon et brave et ancien chevallier dit très-bien, non en si bons termes que nos gallans poètes d'aujourd'huy, mais pourtant en très-bon sens et bonnes raisons : aussy avoit-il un très-beau et digne subject pourquoy il disoit si bien , qui estoit la reyne Blanche de Gastille , mère de saint Louis , de laquelle il fut aucunement espris , voire beaucoup, et Tavoit prise pour maistresse. Mais , pour cela, quel mal? et quel reproche pour ceste reyne P encore qu'elle fust esté très-sage et vertueuse , pouvoit-elle engarder le monde de Taymer et brusler au feu de sa beauté et de ses vertus , puisque c'est le propre de la vertu
1 Dans une lettre à Ronnrd.
et d'une perfection que de se faire aymer? Le tout est de ne se laisser aller à la volonté de celuy qui ayme.
Voylà pourquoy il ne faut trouver estrange ny blasmer ceste reyne si elle fut tant aymée, et que , durant son règne et son autorité , il y ait eu en France des divisions, séditions et querelles : car, comme j'ay ouy dire à un trèsgrand personnage , les divisions s'esmeuvent autant pour l'amour que pour les brigues de l'Estat ; et , du temps de nos pères , il se disoit un proverbe ancien, que tout le monde en vouloit du c. de la reine folle.
Je ne sçay pour quelle reyne ce proverbe se fit , comme possible fit ce comte Thibault, qui, possible, ou pour n'estre bien traité d'elle comme il vouloit , ou qu*il en fust desdaigné , ou un autre mieux aymé que luy, conceut en soyces despits qui le précipitèrent et firent perdre en ces guerres et tumultes ; ainsy qu'il arrive souvent quand une belle ou grande reyne ou dame, ou princesse , se met à régir un Estât : un chascun désire la servir, honnorer et respecter, autant pour avoir l'heur d'entre bien venu d'elle et estre en ses bonnes grâces, comme de se vanter de régir et gouverner TEstat avecques elle et en tirer du proffit. J'en alleguerois quelques exempifj; , mais je m'en passeray bien.
Tant y a, que ce comte Thibault prit sur ce beau subject, que je viens de dire, à bien escrire, et possible à fiiire ceste demande que nous représente M. Pasquier, auquel je renvoyé le lecteur curieux , sans en toucher icy aucunes rimes; car ce ne seroit qu'une snperfiuité. Maintenant il me suffira d'en dire ce qu'il m'en semble , tant de moy que de Fadvis des plus gallans que nx)y.
DEDXIESME DISCOURS.