‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 50 sur 119 · COMMENT ELLE EST FORT PROPRE ET A GRAND VERTU POUR ATTIRER A L'AMOUR · texte numérisé non relu

COMMENT ELLE EST FORT PROPRE ET A GRAND VERTU POUR ATTIRER A L'AMOUR

Entre plusieurs belles beautés que j'ay veu louer quelquesfois parmy nous autres courtisans, et autant propres à attirer à Tamour, c'est qu'on estime fort une belle jambe à une belle dame, dontj'ay veu plusieurs dames en avoir gloire , et soin de les avoir et entretenir belles. Entre autres, j^ay ouy raconter d'une très-grande princessede par le monde, que j*ay cognue , laquelle aymoit une de se» dames pardessus toutes les siennes, et la favorisoit pardessus tes autres, seulement parce qu'elle luy tiroit ses chausses si bien tendues, et en accommodoit la grève , et mettoit si proprement la jarretière, et mieux que toute autre; de sorte qu'elle estoit fort avancée auprès d'elle, mesmes luy fit de grands biens. Et par ainsy , sur ceste curiosité qu'elle avoit d'entretenir ainsy sa jambe belle , faut penser que ce n'estoît pour la cacher sous sa jnppe, ny son cotillon ou sa robbe , mais pour en faire parade quelquesfois avecques de beaux calleçons de toille d'or et d'argent , ou d'autre estofh , très-proprement et mignonnement foicts , qu'elle portoit d'ordinaire : car Ton ne se plaist point tant en soy , que Ton n'en veuille faire part à d'autres de la veue et du reste.

Geste dame aussy ne se pou voit pas excuser, en disant que c'estoit pour plaire à son mary , comme la pluspart d'elles le disent , et mesmes les vieilles , quand elles se font si pimpantes et gorgiases, encor qu'elles soyent vieilles; mais ceste-cy estoit veFve : il est vray que du temps de son mary elle faisoit de mesmes, et pour ce ne voulut discontinuer par amprès , rayant perdu.

J'ay cognu force belles, honnestes dames et filles , qui sont autant curieuses de tenir ainsy précieuses et propres et gentilles leurs belles jaml)es : aussy elles en ont raison ; car il y giat plus de lasciveté qu'on ne pense.

J'ay ouy parler d'une très-grande dame, du temps du roy François , et très-belle, laquelle, s'estant rompu une jambe , et se l'estant faicte rabiller, elle trouva qu'elle n'estoit pas bien, et estoit demeurée toute torte : elle fut si résolue , qu'elle se la fit rompre une autre fois au rabilleur, pour la remettre en sonpoinct, comme auparadvant, et la rendre aussy belle et aussy droite. U y en eut quelqu'une qui s'en esbahit twt ; mais à celle une autre belle dame fort entendeue fit response et luy dit : aA ce «que je vois , vous ne sçavez pas quelle vertu «amoureuse porte en soy une belle jambe. »

— J'ay cognu autresfois une fort belle et honneste fille de par le monde , laquelle estant fort amoureuse d'un grand seigneur , pour l'attirer à soy , et en escroquer quelque bonne practique , et n'y pouvant parvenir, un jour, estant en une allée du parc, et le voyant venir, elle fit semblant que sa jarretière luy tomboit; et, se mettant un peuàl'escart. haussa sa jambe, et se mit à tirer sa chausse et rabiller sa jarretière.

Ce grand seigneur l'advisa fort, et en trouva la jambe très-belle; et s'y perdit si bien, que oeste jambe opéra en luy plus que n'avoit faict son beau visage ; jugeant bien en soy que ces deux belles colonnes soustenoient un beau bastiment ; et despuis l'advoua-il à sa maisiresse, qui en disposa après comme elle voulut. Notez oeste invention et gentille façon d'amour.

— J'ay aussy ouy parler d'une belle et honneste damé , sur-tout fort spirituelle , de plaisante et bonne humeur, laquelle, se faisant un jour tirer sa chausse i son vallet de chambre , elle luy demanda s'il n'entroit point pour cela en rut, tentation et concupiscence : encor dit-elle et franchit le mot tout outre. Le vallet, pensant bien dire, pour le respect qu'il luy portoit, respondit que non. Elle soudain , haussant la main, luy donna un grand soufflet. «Allez, dit-

DES DAMES GALLANTES.

« elle , vous ne me servirez jamais plus ; vous c estes un sot , Je vous donne vostre congé. »

Il y a force vallets de filles aujourd'buy qui ne sont si contlnens, en levant, habillant et chaussant leurs roaistresses : il y a aussy des genlilshommes qui n'eussent faict ce traiet, voyans un si bel appas.

Ce n'est d'aujourd'huy seulement que Ton a estimé la beauté des belles jambes et beaux pieds, car c'est une mesme chose; mais du temps des Romains, nous lisons que Lucius Viteliius, père de l'empereur Vitellius, estant fort amoureux de Messaline , et désirant estre en grâce avecques son mary par son moyen, la pria un jour de luy faire cest honneur de luy accorder un don. L'emperiere luy demanda: cEt «quoy? — C'est, madame, dit -il qu'il vous «plaise qu'un jour je vous deschausse vos escar» «pins.» Messaline, qui estoit toute courtoise pour ses subjelcs, ne luy voulut refuser ceste grâce; et, l'ayant deschaussée, en garda un escarpin et le porta tousjours sur soy entre la chemise et la peau , le baisant le plus souvent qu'il pouvoit , adorant ainsy le beau pied de sa dame par l'escarpin , puisqu'il ne pouvoit avoir à sa disposition le pied naturel ny la belle jambe.

Vous avez le mylord d'Angleterre des Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre, qui porta de mesmes le gand de sa maistresse à sonoosté, et si bien enricby. J'ay cognu force gentilshommes qui, premier que porter leurs bas de soye, prioient les dames et maistresses de les essayer et les porter devant eux quelques huict ou dix jours, du plus que du moins, et puis les portoient en très-grande vénération et conten* tement d'esprit et de oorps.

— J'ay cognu un seigneur de par le monde, qui , estant sur la mer avecques une grande dame des plus belles du monde, qui , voyageant par son pays , et d'autant que ses femmes estoient malades de la marée , et par ce trèsmal disposées pour la servir, le bonheur fut pour luy qu'il fallut qu'il la couchast et levast ; mais en la couchant et levant , la chaussant et deschaussant , il en devint si amoureux qu'il s'en euida désespérer , encor qu'il luy fust proche : 9omme certes la tentation en est par trop extresme, et il n'y a nul si mortifié qui ne s'en esmeut.

Nous lisons de Poppea Sabina, femme de

{ Néron, qui estoit la plus ftvorlte des siennes , laquelle, outre qu'elle fust la plus profuse en toutes sortes de superfluités , d*ornemens , de parures, de pompes et de ses coustremens d'habits , elle portoit des escarpins et pianelles toutes d'or. Geste curiosité ne tendoit pas pour cacher sa jambe ny son pied à Néron , son cocu de mary : luy seul n*en avoit pas tout le plaisir ny la veue; il y en avoit bien d'autres. Elle pouvoit bien avoir ceste curiosité pour elle, puisqu'elle feisoit ferrer les pieds de ses jumens, qui traisnoient son coche, de fers d'ai^ent

M. sainct Hierosme reprend bien fort une dame de son temps qui estoit trop curieuse de la beauté de sa jambe, par ces propres mois : « Par la petite botine brunette , et bien tirée et «luisante , elle sert d'appeau aux jeunes gens , «et d'amorces par le son des bouclettes. » Penses que c'estoit quelque façon de chaussure qui couroit de ce temps là « qui estoit par trop af*fettée, et peu séante aux prudes femmes. La chaussure de ces bottines est enoor aujourd'huy en usage parmy les dames de Turquie , et des plus grandes et plus chastes.

J'ay veu discourir et faire question : quelle jambe estoit plus tentative et attrayante , ou la nue, ou lacouverteet chaussée? Plusieurs croyent qu'il n'y a que le naturel, mesmes quand elle est bien fiiicte au tour de la perfection, et selon la beauté que dit l'Espaignol que j'ay dict cy-devant , et qu'elle est bien blanche , belle et bien polie , et monstrée à propos dans un beau lict ; car autrement , si une dame la vouloit monstrer toute nue en marchant ou autrement, et des souliers aux pieds, quand bien elle seroit la plus pompeusement habillée du monde, elle ne seroit jamais trouvée bien décente ny belle, comme une qui seroit bien chaussée d'une belle chaussure de soye de couleur ou de fillet blanc , comme on fait à Fleurence pour porter Testé , dont j'ay veu d'autres fois nos dames en porter avant le grand usage que nous avons eu despuîa des chaussures de soye ; et après faudroit qu'elle fust tirée et tendue comme la peau d'un labourin , et puis attachée ou avecques esguillettea ou autrement , selon la volonté et l'humeur des dames : puis faut aocompaigner le pied d'un bel escarpin blanc , et d'une mule de veioara noir ou d'autre couleur, ou bien d'un beau petit patin , tant bien feict que rien plus, comme j'eo

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ay veu porter à une très-grande dame de par le monde, des mieux Mets et plus mignonnement.

Eq quoy iaut adviser aussy la beauté du piod ; cap s'il est par trop grand , il n'est plus beau; s'il est par trop petit, il donne mauvaise opiuioo et signifiance de sa dame, d'autant qu on dit : petit pied, grande, ce qui est un peu odieux : mais il faut qu'il soit un peu me* diocre , comme j'en ay yeu plusieurs qui en ont porté grandes tentations, et mesmes quand leurs dames le faisoient sortir et paroistre à demy hors du cotillon , et le ftisoient remuer et frétiller par certains petits tours et remuemens lasciA , estans courerts d'un beau petit patin peu liegé , et d' un escarpin blanc , pointu et point quarré par le devant ; et le blanc est le plus beau. Mais ces petits patins et escarpins sont pour les grandes et hautes femmes , non pour les courtaudes et nabottes, qui ont leurs grands dievaux de patins liegés de deux pieds : autant vaudroit voir remuer cela comme la massue d'un géant ou la marotte d'un fou.

D'une autre diose aussy se doibt bien garder la dame, de ne desguiser son sexe , et ne s'habiller en garçon , soit pour une mascarade ou autre chose : car, encor qu'elle eust la plus belle jambe du monde , elle s'en monstre difforme , d*aatant qu'il ftiut que toutes choses ayent leur propriété et leur séance ; tellement qu'en des-^ mentant leur sexe, desflgurent du tout leur beauté et gentillesse naturelle.

Voylà ponrquoy il n'est bien séant qu'une femme se garçonne pour se fiiire monstrer plus belle , si oe n'est pour se gentiment adoniser d'un beau bonnet aveoques la plume à la Guelfe ou Gibeline attachée, ou bien au devant du front, pour ne trancher ny de l'un hy de l'autre, comme despuis peu de temps nos dames d'ai]ûourd'huy l'ont mis en vogue : mais pourtant à toutes 11 ne sied pas blet) ; il feut avoir le visage poupin ou feict exprès, ainsy que l'on a veu à nostre reyne de Navarre, qui s'en accommodoit si bien , qu'à veofr le visage seulement adonisé , on n'eust sceu juger de quel sexe elle tranchoit , ou d'un beau jeune enfant , ou d'une très-belle dame qu^elie estoit.

Dont II me souvient qu'une de par le monde, que j*dy cognue, la voulant imiter sur l'aage de vingt-cinq ans , et de par trop haute et grande taille, hommasse et nouvellement

venue à la cour, pensant faire de la gallûnte, comparut un jour en la salle du bal ; et ue fut sans esire fort regardée et assez brocardée, jusques au roy qui en donna aussy tost sa sen*tance, car il disoit des mieux de son royaume; et dit qu'elle ressembloit fort bien une batteleuse, ou , pour dire plus proprement , de ces femmes en peinture que l'on porte de Flandres, et que l'on met au devant des cheminées d'hostellerie et cabarets avecqnes des flastes d'Allemant au bec ; si bien qu'il luy fit dire , si elle comparoissoit plus en cest habit et eontenance, qu'il luy ferait signifier de porter sa fluste pour donner l'aubade et récréation i la noble cornpaignie. Telle guerre luy flt-il, autant pour ce que oeste coiffure luy seyoit mal, que pour haine qu'il portoit à son fflary.

Voyià pourquoy tels desguisemens ne siezent bien i toutes dames ; car quand bien ceste reyne de Navarre , qui est la plus belle du monde , se fùst voulu autrement desguiser de son bonnet, elle n'eust jamais comparu si belle comme elle est , et n'eust peu : aussy, qu'auroit-elle sceu prendre forme plus belle que la sienne , car de plus belles n'en pouvoit-elle prendre ny emprunter de tout le monde? Et si elle eust voulu monstrer sa jambe, que j*ay ouy dire â aucunes de ses femmes, et la peindre pour la plus belle et mieux faicte du monde, autrement qu'en son naturel, ou bien estant chaussée proprement sous ses beaux habits , on ne Teust jamais trouvée si belle. Ainsy faut-il que les belles dames comparaissent et facent monstre de leurs beautés.

--- J'ay lu dans un livre espaignol , intitulé eiyiage det Principe y qui fut celui que le roy d'Espaigne fit en ses Pays-Bas du temps de l'empereur Charles son père , entr'autres beaux recueils qu'il receut parmy ses riches et opu» lantes villes , ce fut de la reyne d'Hongrie en sa belle ville de Bains, dont le proverbe fut : Mas braira que tas fies tas de Bains.

Entre autres magnificences fut que, durant le siège d'un chasteau qui fut battu en feinte , et assiégé en Ibrme de place de guerre (je le descris ailleurs), elle fit un jour un festin, sur tous autres , à l'empereur son bon frère, à la reyne Eleonor sa sœur, au roy son nepveu, et k tous les seigneurs, chevalliers et dames de lA cour. Sur la fiù du festin comparut une dame , accompaignée de six nymphes oreades, vesteuea

à rantique, à la nympbale et mode de la vierge diasseresse , toutes vestues d'une toile d'argent et vert, et un croissant au front, tout couvert de diamans, qu'ils sembloient imiter la lueur de la lune, portant chascuneson arc etses âechesen la main, et leurs carquois fort riches au costé, leurs bottines de mesmetoile d'argent, tant bien tirées que rien plus. Et ainsy entrèrent en la salle , menans leurs chiens après elles ; et présentèrent à Tempereur , et luy mirent sur sa table toute sorte de venaison en pasté, qu'elles avoient prise en leurchasse.

Et , après , vint Paies , la déesse des pasteurs, avecques six nymphes napées, vesteues toutes de blanc, de toille d'argent, avecques les garnitures de roesme en la teste, toutes couvertes de perles; et avoient aussy des chausses de pareille toille avecques l'escarpin blanc; portèrent de toute sorte de laitage , et le posèrent devant Tempereur.

Puis, pour la troisiesme bande, vint la déesse Pomona , avecques ses nymphes nayades , qui portèrent le dernier service du fruict. Geste déesse estoit la fille de dona Beatrix Pacheco, comtesse d'Ântremont, dame d'honneur de la reyne Eleonor, laquelle ne pouvoit avoir alorsque neuf ans. C'est elle qui est aigourd'huy madame Tadmirale de Ghastillon , que M. Tadmiral espousa en secondes nopces; laquelle fille et déesse apporta, avecques ses compaignes, toutes sortes de fruicts qui se pouvoient alors trouver, car c'esioit en esté, des plus beaux et des plus exquis, et les présenta à Tempereur avecques une harangue si éloquente, si belle, et prononcée de si bonne grâce , qu'elle s'en fit fort aymer et admirer de l'empereur et de toute l'assemblée, veu son jeune aage, que dès lors on présagea qu'elle seroit ce qu'elle est aujourd'huy, une belle, sage, honnesle, vertueuse, habille et spirituelle dame.

Elle estoit pareillement habillée à la nymphale comme les autres , vesteue de toille d'argent et blanc , chaussée de mesmes , et garnie à la teste de force pierreries ; mais c'estoient toutes esmeraudes , pour représenter en partie la couleur du fruict qu'elles apportoient : et outre le présent du fruict , elle en fit un à l'empereur et au roy d'Espaigne d'un rameau de victoire tout esmailié de verd, les branches toutes chargées de grosses perles et pierreries,

ce qui estoit fort riche à voir et inestimable ; à la reyne Eleonor un esventail, avecques unmirouer dedans, tout garni de pierreries de grande valeur.

Certes, ceste princesse et reyne d'Hongrie monstroit bien qu'elle estoit une honneste dame en tout , et qu'elle sçavoit son entre-gent aussy bien que le mestier de la guerre; et , à ce que j'ay ouy dire, l'eaipereur son frère avolt un grand contentement et soulagement d'avoir une si honneste sœur et digne de luy.

Or, l'on me pourroit objecter, pourquoy j'ay faict ceste disgression en forme de discours. C'est pour dire que toutes ces filles qui avoient joué ces personnages, avoient esté choisies et prises pour les plus belles d'entre toutes celles des refues de France et de Hongrie et madame de Lorraine, qui estoient firançoises, italiennes, flamandes, allemandes et lorraines; parmy lesquelles n'y avoit faute de beauté ; et Dieu sçait si la reyne d'Hongrie avoit esté curieuse d'en choisir des plus belles et de meilleure grâce.

Madame de Fontaine-Cbalandry, qui est encor en vie, en sçauroit bien que dire, qui estoit lors fille de la reyne Eleonor, et des plus belles : onl'appelloitaussy la belle Torcy, qui m'enabien conté. Tant il y a que je tiens d'elle et d'ailleurs, que les seigneurs, gentilshommes et cavalliers de ceste cour s'amusèrent à regarder et contempler les belles jambes, grèves et beaux petits pieds de ces dames; car, vesteues ainsy à la nympbale, elles estoient courtement habillées, et en pouvoient faire une très-belle monstre , plus que de leurs beaux visages, qu'ils pouvoient voir tous les jours , mais non leurs belles jambes* Dont aucuns en vindrent plus amoureux par la veue et monstre d'icelles belles jamb€^,que non pas de leurs belles faces ; d'autant qu'au dessus des belles colonnes coustumierement il y a de belles corniches, des firizes, des beaux architraves , riches diapiteaux , bien polis et entaillés.

Si faut-il que je fasse enoor ceste disgression et que j'en passe ma fantaisie, puisque nous sommes sur les feintes et représentations. Qoasy en mesme temps que ces belles festes se hisoient es Pays-Bas, et surtout à Bains, sur la réception du roy d'Espaigne , se fit l'entrée du roy Henry, tournant de visiter son pays de Piedmout et ses garnisons à Lyon , qui certes fut des belles et

TROISIESME DISCOURS

plus triomphantes , ainsy que j'ay ouy dire à d'honnestes dames et gentilshommes de la cour qui y estoient.

Or, si cesle feinte et représentation de Diane de sa chasse Fut trouvée belle en ce royal estin de la reyne d'Hongrie, il s'en fit une à Lyon qui fut bien autre et mieux imitée; car, ainsy que le roy marchoit , venant à rencontrer un grand obélisque à Tanlique à costé de la main droicte, il rencontra de mesnies un préau ceint, sur le grand chemin, d'une muraille de quelque peu plus de six pieds de hauteur, et ledict préau aussy haut de terre; lequel avoit esté distinctement remply d'arbres de moyenne fustaye, entreplantés de taillis espais, et à force touffes d'autres petits arbrisseaux, avecques aussy force arbres fruitiers. Et en ceste petite fbrest s*esbattoient force petits cerfs tous envie, biches, chevreuils, toutesfois privés. Et lors Sa M«yesté entr*ouyt aucuns cornets et trompes sonner ; et tout aussy tost apperceut venir, au travers ladicte forest , Diane chassant avecques ses compaignes et vierges forestières, elle tenant à la main un riche arc turquois , avecques sa trousse pendant au costé, accoustrée en atour de nymphe, à la mode que l'antiquité nous la représente encor; son corps estoit vestu avecques un demy bas à six grands lambeaux ronds de toile d'or noire , semée d'estoilles d'argent , les manches et le demeurant de salin cramoisy avecques profilure d'or, troussée jusqu'à demy jambe, découvrant sa belle jambe et grève, et ses bottines à Tantique de satin cramoisy, couvertes de perles en broderie : ses cheveux estoient entrelacés de gros cordons de riches perles , avecques quantité de pierreries et joyaux de grande valeur; et au dessus du front un petit croissant d'argent , brillant de menus petits diamans; car d'or ne fust esté si beau ny si bien représentant le croissant naturel , qui est clair et argentin.

Ses compaignes estoient accoustrées de diverses façons d'habits et de taffetas rayés d'or, tant plein que vuide, le tout à l'antique, et de plusieurs autres couleurs à l'antique, entremeslées tant pour la bizarreté que pour la gay lé ; les chausses et bottines de satin ; leurs testes adornées de mesmes à la nymphale , avecques force perles et pierreries.

Aucunes conduisoient des limiers et petits

lévriers, espaigneuls et autres chiens en laisse, avecques des cordons dé soye blanche et noire, couleurs du roy pour l'amour d'une dame du nom de Diane qu'il aymoit : les autres accompaignoient et faisoient courre les chiens courans qui faisoient grand bruit.

Les autres portoient de petits dards de bresil, le fer doré avecques de petites et gentilles houppes pendantes, de soye blanche et noire, les cornets et trompes ornées d'or et d'arjyent pendantes en escharpes, à cordons de fil d'angont et soye noire.

Et ainsy qu'elles apperceurent le roy, un hon sortit du bois, qui estoit privé et faict de longue main à cela, qui se vint jetter aux pieds de ladicte déesse, luy faisant feste; laquelle, le voyant ainsy doux et privé, le prit avecques un gros cordon d'argent et de soye noire , et sur l'heure le présenta au roy; et, s'approchant avecques le lion jusque sur le bord du mur du préau joignant le chemin , et à un pas près de Sa Majesté, luy offrit ce lion par un dixain en rime, tel qu'il se faisoit de ce temps, mais non pourtant trop mal limée et sonnante; et par îcelle rime, qu'elle prononça de fort bonne grâce, sous ce lion doux et gracieux luy offroît sa ville de Lyon, toute douce, gracieuse et humiliée à ses loix et commandemens.

Gela dict et faict de fort bonne grâce, Diane et toutes ses compaignes luy firent une humble révérence, qui, les ayant toutes regardées et saluées de bon œil , monstrant qu'il avoit trèsagréable leur chasse, et les en remerciant de bon cœur, se partit d'elles et suivit son chemin de son entrée.

Or notez que ceste Diane et toutes ses belles compaignes estoient les plus apparentes et belles femmes maryées, vefves et filles de Lyon, où il n'y en a point de faute, qui jouèrent leurs mystères si bien et de si bonne sorte, que la pluspart des princes, seigneurs, gentilshommes et courtisans , en demeurèrent furt ravis. Je vous laisse à penser s'ils en avoient raison.

Madame de Valentinois, dicte Diane de Poictiers, que le roy servoit, au nom de laquelle ceste chasse se faisoit , n'en fut pas moins contente, et en ayma toute sa vie fort la ville de Lyon ; aussy estoit-elle leur voisine, à cause de la duché de Valentinois qui en est fort proche.

Or, puisque nous sommes sur le plaisir qu'il

DES DAMES GALLANTES.

y a de voir une belle jambe, il faut croire, comme j'ay ouy dire , que non le roy seulement, mm tous ces gallans de la cour, prirent un beau et merveilleux plaisir à contempler et mirer celles de ces belles nymphes, si Folastrement accoustrées et retroussées qu'elles en donnoient autant ou plus de tentation pour monter au second estage, que d'admiration et de subject à louer une si fj^ntille invention.

Pour laisser doncques nostre disfj^ession , et retourner où je Tavois prise, je dis : que nous avons veu faire en nos cours et représenter par DOS reynes, et principailement par la reyne mère, de fort gentils ballets; mais d'ordinaire, entre nous autres courtisans, nous jettions nos yeux sur les pieds ei jambes des dames qui les representoient , et prenions par dessus tout très-grand plaisir leur voir porter leurs jambes si gentiment, et démener et frétiller leurs pieds si affettement que rien plus; car leurs robbes et cottes estoient bien plus courtes que de l'ordinaire, mais non pourtant si bien à la nymphale que de l'ordinaire, ny si hautes comme il le falloit et qu'on eust désiré. Neantmoins nos yeux s'y baissoient un peu, et mesmes lorsqu'on dansoit la volte, qui, en faisant voleter la robbe, monstroit tousjours quelque chose agréable à la veue, dont j'en ay veu plusieurs s'y perdre et s'en ravir entre euxmesmes.

Ces belles dames de Sienne, au commancement de la révolte de leur ville et republique , firent trois bandes des plus belles et des plus grandes dames qui Fussent; chacune bande montoit à mille; qui estoit en tout trois mille. Tune vesteue de taffetas violet, l'autre de blanc, et l'autre incarnat , toutes habillées à la nympliale d'un fort court accoustrcment, si bien qu'à plein elles monstroient la belle jambe et belle grève ; et firent ainsy leur monstre par la ville devant tout le monde , et mesmes devant M. ie cardinal de Ferrare et M. de Thermes, lieuienans généraux de nostre roy Henry; toutes résolues, et promet tans de mourir pour la republique et pour la France , et toutes prestes de mettre la main à l'œuvre pour la fortification de la ville , comme desjè elles avoient la fascine sur Tespaule; ce qui rendit en admiration tout le monde. Je mets ce conte ailleurs, où je parle des femmes généreuses; car il touche l'un des

plus beaux traîcts qui Fut jamais Faict panny gallantes dames.

Pour ce coup , je me contenteray de dire que f ay ouy raconter à plusieurs gentilshommes et soldats, tant françois qu'estrangers , mesmes à aucuns de la ville, que jamais chose du monde plus belle ne fut veue, à cause qu elles estaient toutes grandes dames, et principalles citadines de ladicte ville, les unes pins belles que les autres, comme Ton sçait qu'en ceste ville la beauié n*y manque point parmy les dames, car elle y est très-commune. Mais s'il faisoit beau voir leur beau visage, il faisoit bien autant beau voir et contempler leurs belles jambes et grèves, par leurs gentilles chaussures tant bien tirées et accommodées, comme elles sçavent trèsbien faire, et aussy qu'elles s'estoient faict faire leurs robbes fort courtes, à la nymphale, afin de plus légèrement marcher, ce qui tentoit et eschauffoit les plus refroidis et mortifiés; et ce qui faisoit bien autant de plaisir aux rcgardans, estoit que les visages estoient bien veus tousjours et se pouvoient voir, mais non pas c^ belles jambes et grèves.

. Et ne fut sans raison qui inventa ceste forme d'habiller à la nymphale; car elle produit beaucoup de bous aspects et belles œillades; car si l'accoustrement en est court , et il est fendu par lescostés, ainsy que nous voyons encor par ces belles antiquités de Rome, qui en augmente davantage la veue lascive.

Mais aujourd'huy les belles dames et filles de l'jsledeSio, quoy et qui les rend aimables? certes ce sont bien leurs beautés et leurs gentillesses, mais aussy leurs gorgiases fiiçons de s'habiller, et sur-tout leurs robbes fort courtes, qui monstrent à plein leurs belles jambes et belles grèves et leurs pieds affeltés et bien chaussés.

Sur quoy il me souvient qu'une fois à la cour, une dame de fort belle et riche taille , contemplant une belle et magnifique tapisserie de chasse où Diane et toute sa bande de vierges chasseresses y estoient fort naïfvement représentées, et toutes vesteues monstroient leurs beaux pieds et belles jambes , elle avoit une de ses compaignes auprès d'elle, qui estoit de fort basse et de petite taille, qui s'amusoit aussy à regarder avecques elle icelle tapisserie, et elle luy dit : a Hà ! petite, 31 nous nous babillions toutes

TROISIESME DISCOURS

cde ceste Façon, vous le perdriez comptant, et «n'auriez grand avantage, car vos groa patins «vous decouvriroient; et n'auriez jamais telle «grâce en vostre marcher, ny à monstrer vostre «jambe, comme nous autres qui avons la taille «grande et haute : par quoy il vous faudroit «cacher et ne paroistre guieres. Remerciez donc- «ques la saison el les robbes longues que noua «portons, qui vous favorisent beaucoup et «qui vous couvrent vos jambes si dextrement, «qu'elles ressemblent, avecques vos grands et «hauts patins d'un pied de hauteur, plustost «une massue qu'une jambe; car, qui n'auroit de «quoy se battre, il ne faudroit que vous couper «une jambe et la prendre par le bout, et du «cosié de vostre pied chaussé et enté dans vos «patios, on feroit rage de bien battre. b

Geste dame avoii beaucoup desubject dédire telles parolles , car la plus belle jambe du monde, si elle est ainsy enchâssée dans ces gros patins , elle perd du tout sa beauté , d autant que ce gros pied bot luy rend une difformité par trop grande, car si le pied n'accompaigne la jambe en belle chaussure et gentille forme, tout n*eo vaut rien. Pourquoy les dames qui prennent ces grands et gros lourdauts de patins pensent embellir et enrichir leurs tailles et par elles s'en faire mieux aymer et paroistre; mais de l'antre eosté dles appauvrissent leur belle jambe et belie grève, qui vaut bien autant en son naturel qu'une grande taille contre* dicte.

Aussy, le temps passé, le beau pied portoit une telle lasciveté en soy, que plusieurs dames romaines prudes et chastes, au moins qui le vouloient contrefaire, et encor aujourd'huy plusieurs autres en Italie, k l'imitation du vieux temps, font autant de scrupule de le monstrer au monde comme leur visage, et le cachent sous leurs grandes robbes le plus qu'elles peuvent afin qu'on ne les voye pas ; et le conduisent en leur marcher si sagement, discrètement et compassement, qu'il ne passe jamais devant la robbe.

Gela est bon pour celles qui sont confites en preud'hommîe ou semblance , et qui ne veulent point donner de tentation; nous leur devons ceste obligation; mais je croy que, si elles

avoient la liberté, elles feraient monstre et du pied et de la jambe et d'autres choses. Aussy qu'elles veulent monstrer à leurs marys, par certaine hypocrisie et ce petit scrupule, qu'elles sont dames de bien : d'ailleurs je m*en rapporte à ce qui en est.

Je sçay un gentilhomme fort gallant et bonneste, qui, pour avoir veu i Rheims, au sacre du roy dernier, la belle jambe, chaussée d'un bas de soye blanc, d'une belle et grande dame vefve et de haute taille, par dessous les eschaffaux que Ton fait pour les dames à voir le sacre, en devmt si espris,que despuis il se cuid? désespérer d'amour; et ce que n'avoit peu faire le beau visage, la belle jambe et la belle grève le firent : aussy ceste dame meritoit bien en toutes ses belles parties de faire mourir un ho»* neste gentilliomme. J'en ay tant oognu d'autres pareils en ceste bumebr.

Tant y a, pour fin, ainay que j'ay veu tenir pour maxime à plusieurs gallans courtisans, mes compaignons, la monstre d'une belle jambe et d'un beau pied estre Ibrt dangereuse el ensoreeler les yeux lascifs à l'amour ; et je m'estonne que plusieurs bons escrivains, tant de nos poCtea qu'autres, n'en ont escrit des louanges, comme ils ont faict d'autres parties de leur corps. De moy j'en eusse escrit d'avantage ; mais j'aurais peur que, pour trop louer ces parties du corps, l'on m'objectast que je ne me souciasse guieres des autres , et aussy qu'il me fisut escrire d'autres subjects , et ne m'est permis de m'arrester tant sur un.

Par quoy je tels fin en disant ce petit mot : «Pour Dieu, mesdames, ne soyez si curieuses «à vous feire paroistre grandes de taille et vous «monstrer autres, que vous n'advisiez à la «beauté de vos jambes, lesquelles vous avez «belles, au moins aucunes; mais vous en gastez « le lustre par ces hauts patins et grands chevaux. «Certes il vous en faut bien; mais si demesure- «ment, vous en degoustez le monde plus que a vous ne pensez.»

Sur ce discours louera qui voudra les autres beautés de la dame, comme ont faict plusieurs poètes; mais une belle jambe, une grève bien façonnée et un beau pied, ont une grande £»-> veur et pouvoir à l'empire d'amour.

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QUATRIESME DISCOURS

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