GUSTAVE I" DE VASA
Je\n ÏII, qui épousa une Jagellon.
S I G 1 s M o N D , roi de Suède et de Pologne.
Charles IX.
Gustave Adolphe.
Christine, qui abdiqua le royaume en i644-
Catherine de Vasa, qui épousa Jean Casimir, comte palatin du Rhin, de la branche des Deux-Ponts.
Charles Gustave X, qui épousa Hedwige Éléonore , fille du duc de Holstein.
Le prince Adolphe.
Marguerite Éléonore, qui a épousé Magnus Gabriel d^ La Gardie, ristrosse.
Charles XI, à présent régnant, a épousé Ulrique Éléonore, sœur du roi de Danemarck, de qui il a eu une fille pour premier enfant, en juillet 1681.
Ce que nous appelons présentement Suéde, étoit autrefois appelé Scandie ou Scandinavie, qui n'est pour ainsi dire qu'une presqu'île, qui s'étend entre i Océan, la mer Baltique , et le {^olfe Bothnique.
Cette province n'est pas des plus fertiles partout, La Laponie est la stérilité même ; et ce peuple, que j'ai eu la curiosité d'aller voir au bout du monde, est entièrement abandonnéde la nourriture du corps et de lame, n'ayant ni le pain matériel , ni l'évangéliqne. Mais la Gotliie et Ostro(jothie sont des pays cju'on peut comparer à la France pour leur fertilité; et la terre y est si bonne , qu'elle donne en trois mois ce qu'elle produit en neuf en d'autres endroits. Les autres lieux, où l'on force la nature pour l'obliger à nourrir les habitants, sont la Schonen , la Schanmolande, l'Angermanie, la Finlande; et c'est dans ces lieux où la nature, refusant la fertilité des plaines , accorde l'abondance des forêts , que les habitants brûlent l'hiver pour semer l'été prochain du grain sur les cendres , qui y vient en perfection , et en moins de temps que partout ailleurs.
Les Suédois sont naturellement braves gens ; et sans parler des Goths et des Vandales , qui , franchissant les Alpes et les Pyrénées, se rendirent maîtres de l'Italie et de l'Espagne , considérons de nos jours un Gustave Adolphe , l'honneur des conquérants , suivi de très peu de Suédois, qui passa victorieux toute l'Allemagne comme un éclair, et qui fît ressentir à tous les princes la valeur de ses armes. Voyons un Charles Gustave, dernier roi de ce pays, qui réduisit les Danois, ses plus fiers ennemis, à se retirer dans leur ville capitale , qui leur restoit seule de tout le royaume , où il les assiégea pendant deux
ans; qui, après plusieurs batailles, viut finir ses jours à Gottenbourg, d'une Fièvre , à Fàge de trentesept ans, le 12 février 1660.
Ce prince , qui n'a jamais fait que des merveilles , obligea aussi le ciel à le seconder et à le secourir, et à faire des miracles pour lui. Il affermit les eaux du Belt pour lui donner occasion d'entreprendre une action héroïque. Charles X fit passer toutes ses troupes sur une mer glacée de deux lieues de large, avec tout le canon, et y campa plusieurs jours avec une intrépidité de cœur qui surprenoit tous les autres , et qui lui étoit naturelle. Si ce prince ctoit grand guerrier, il ne fut pas moins politique; et il le fit bien voir pendant le gouvernement de la reine Christine , qui , s'amusant à consulter quantité de savants , qu'elle faisoit venir de toutes parts , et qui ne lui apprenoient pas fart de régner, lui donna occasion de captiver l'esprit de tous les sénateurs, rebutés du gouvernement de cette reine, qu'ils obligèrent à abdiquer le royaume entre ses mains.
Le grand Gustave Adolphe n'a-t-il pas montré le chemin à ce digne successeur? et après avoir mené une vie tout héroïque et toute guerrière, il la finit dans le champ de la victoire, et au milieu de ses armées, d'un coup de mousquet, qui ôta à l'Europe son plus grand conquérant.
La reine Christine a été un digne rejeton de ce grand prince : cette princesse avoit lame toute royale , et a épuisé toutes les louanges des grands
hommes. Elle auroit régné plus long-temps, si elle eût été plus maîtresse d'elle-même ; et la jalousie qu'elle excita parmi les sénateurs , qui voyoient impatiemment les dernières faveurs qu'elle accordoit au n'sù'osse j dont elle eut des enfants, lui ôta la couronne de dessus la tête. Elle changea de religion , à la persuasion d'un ambassadeur d'Espagne , qui lui promit qu'elle épouseroit le roi son maître , si elle vouloit se faire catholique. Elle est demeurée à Rome presque tout le temps qu'elle a quitté le sceptre , où elle s'entretenoit de dix mille écus de pension, que le pape lui donnoit tous les ans, jusqu'à ce que le roi de France l'ait fait rentrer dans tous ses biens. Elle s'étoit réservé les îles fertiles d'Aland et de Gotland , qui sont sur la mer Baltique ; mais elle les a échangées depuis peu contre le territoire de Norcopin en Ostrogothie.
Charles XI , à présent régnant , est fils de Charles Gustave , comte palatin , de la maison de Deux- Ponts , et de Hedwige Éléonore , fille puînée du duc de Holstein. C'est un prince qui ne dément point la générosité de ses ancêtres, et son port fier et royal fait assez voir qu'il est du sang des illustres Gustave. Les inclinations de ce prince sont toutes martiales ; et n'ayant plus d'ennemis à combattre, sa plus grande occupation est d'aller à la chasse aux ours. Cette chasse se fait mieux en hiver qu'en été ; et lorsque quelque paysan a découvert leurs passages, par les traces qui sont imprimées dans la
neij^e , il en donne avis au grand-veneur, qui y conduit le roi. L'ours est un animal intrépide; il ne fuit point à l'aspect de l'homme , mais il passe son chemin sans se détourner. Quand on l'aperçoit assez proche, il faut descendre de cheval, et l'attendre jusqu'à ce qu'il soit fort près de vous, et vous le faites lever sur ses pattes de derrière, par un coup de sifflet que vous donnez : c'est le temps qu'il faut prendre pour le tirer, et il .est fort dangereux de ne le pas blesser mortellement ; car il vient de furie se jeter sur le chasseur, et l'embrassant des pattes de devant, il l'étouffé ordinairement; c'est pourquoi il faut avoir encore un pistolet pour lui lâcher à bout portant, et un épieu pour la dernière extrémité. Nous en vîmes un à Stockholm , que le roi avoit tué lui-même , en secourant son favori Vaqmester, qui en étoit presque étouffé. Cet animal est couché trois ou quatre mois de l'année, et ne prend pour lors aucune nourriture qu'en suçant sa patte. Le roi a toujours autour de lui trois ou quatre petits ours, à qui on coupe les dents et les ongles tous les mois.
J'ai connu à Copenhague M. de Martangis, ambassadeur, qui me fit mille amitiés. Je jouai plusieurs fois avec lui. Il me mena chez madame la comtesse de Rantzau , dont le mari a été ambassadeur en France ; j'y soupai avec les belles dames de lievinsleau et Grabe , deux sœurs, dont la dernière peut passer pour un chef-d'œuvre de beauté. J'y vis
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aussi madame de Ratelan , et M. du Boineau, Rochelois , capitaine de vaisseau de roi , qui avoit quitté le service à cause de la religion.
Je partis de Copenhague pour Stockholm le premier juillet. Nous vîmes Frédérisbourg , le lieu de plaisance du roi , qu'on peut appeler le Versailles du Danemarck. La chapelle en est magnifique; la chaire et le tabernacle, et quantité d'autres figures , sont d'argent massif; mais ce qui me parut de plus curieux fut un orgue d'ivoire qu'on dit avoir coûté quatre-vingt mille écusde sculpture. L'oratoire du roi , qui est derrière la chapelle , et d'où il entend le service, est un lieu où l'on n'a rien épargné pour le rendre magnifique. On nous mena par tous les appartements du château , et nous n'y remarquâmes rien de beau que la grande salle qui est au haut , dont on peut admirer le lambris : la variété des couleurs forme un aspect magnifique , et contente admirablement la vue.
De Frédérisbourg nous vînmes coucher à Elseneur, où est le détroit du Sund; c'est là que tous les vaisseaux paient au roi de Danemarck. Les vaisseaux suédois sont exempts de payer aucun tribut; ce qui fait que la plupart des vaisseaux prennent bannière suédoise, qui est de bleu avec une croix jaune. Ce passage est gardé d'un bon château; mais je ne crois pas qu'il soit bien difficile d'y passer sans rien payer. Nous couchâmes là chez l'agent du roi de France, qui est Irlandois. Nous passâmes le len-
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demain à Helsimbourgavec un vent contraire. Cette ville a soutenu dans ces dernières guerres assez long-temps contre les efforts des Danois : il y périt plus de six mille hommes en huit jours de temps. Ils la prirent enfin ; mais ils Font rendue , comme toutes les autres places quHls avoient prises à la couronne de Suéde.
Nous vîmes en passant Ryga , Engelholm , la Holm, Haimstad , ville fortifiée et recommandable par la dernière bataille que le roi de Suéde y donna. Ce fut là le premier combat qu'il soutint, et la première victoire qu'il remporta , aidé de M. de Feuquières , lieutenant-général des armées du roi , et ambassadeur auprès du roi de Suéde. Ce fut dans cette même bataille que ce jeune roi se laissant emporter à son courage , et se croyant suivi de son régiment de drabans , qui sont ses gardes , avec lesquels il se croit invincible, s'avança seul au milieu de Fai mée ennemie, cherchant partout le roi de Danemarck, et l'appelant à haute voix ; et ne le trouvant point , il se mit à la tête d'un régiment ennemi qu'il trouva sans capitaine , faisant le commandement en allemand, comme toutes les nations du Nord, et le conduisit au milieu de son armée , où il fut haché en pièces.
De Haimstad nous allâmes à Jénycopin, dont la situation sur le bord du Veser , lac qui a huit lieues d étendue , est admirable. On va ensuite à Grenna , Norcopin, Lincopin , Nycopin , Vellit- et nous ar-
rivâmes à Stockholm le lundi à onze heures du soir, ayant été six jours à marcher continuellement, et le jour et la nuit, par des rochers et des bois de pin et d'espiéras , qui forment la plus belle vue du monde. Nous fîmes ce chemin dans un chariot que nous achetâmes quatre écus à Drasé ; et nous remarquâmes les maisons des paysans , qui sont faites à la moscovite, avec des arbres entrelacés. Ces gens ont quelque chose de sauvage; Pair et la situation du pays leur inspirent cette manière.
Le mille de Suéde a 6600 toises ; et celui de France , 2600.
Stockholm est une ville que sa situation particulière rend admirable. Elle se trouve située presque au milieu de la mer Baltique , au commencement du golfe Bothnique. Son abord est assez difficile, à cause de la quantité de rochers qui Tenvironnent; mais du moment que les vaisseaux sont une fois dans le port, ils sont plus en sûreté qu'en aucun endroit du monde : ils y demeurent sans ancre , et s'approchent jusque dans les maisons. Stockholm est la ville de la mer BaltiqL^e dn plus grand commerce ; et comme cette nier n'est navigable que six mois de l'année, rien n'est plus superbe que la quantité des vaisseaux qui se voient dans son port , depuis le mois d'avril jusqu'au mois d'octobre.
Sitôt que nous fûmes arrivés à Stockholm , nous allâmes saluer M. de Feuquières, lieutenant-général des armées du roi , qui y étoit ambassadeur de-
puis dix ans. Il nous reçut avec tout l'accueil possible , et nous mena le lendemain baiser la main du roi. Ce prince, âgé de vingt-cinq ans, est fds de
, prince de Holstein, entre les mains duquel
la reine Christine , fille d'Adolphe , dernier roi de la maison de Vasa , laissa la couronne de Suéde , lorsqu'elle voulut se défaire du gouvernement, et changer de rehgion.
Son humeur est toute martiale ; les exercices de la guerre et de la chasse lui sont famiUers ; et il n'a pas de plus grand plaisir que celui qu'il prend dans ces travaux. Nous eûmes l'honneur de fentretenir pendant près d'une heure , et le plaisir de le contempler tout à notre aise. Il est d'une taille bien proportionnée : son port est fier, et tout en est royal. Il épousa , il y a environ un an fiîle de Frédéric III , et sœur du roi de Danemarck à présent régnant. Ces deux personnes royales ont toujours eu entre elles un rapport et une sympathie extraordinaire, qu'il étoit aisé de voir. La nature les avoit de tout temps formées l'une pour l'autre.
Le prince ne rencontroit jamais personne qui pût lui donner des nouvelles de la princesse , qu'il n'en demandât d'assez particulières pour faire connoitre qu'il y avoit toujours dans ses demandes plus d'amour que de curiosité ; et la princesse s'enquéroit toujours si exactement du prince, qu'on remarquoit aisément qu'elle aimoit moins des nouvelles du prince que le prince même.
L'on fit, pendant notre séjour à Stockholm , de grandes réjouissances pour la naissance d'une princesse. Nous fûmes présents à la cérémonie de son baptême. Il y eut table ouverte; et le roi, pour maïquer sa joie, entreprit de soûler toute la cour, et se fit lui-même plus gaillard qu'à l'ordinaire. Il les excitoit lui-même , en leur disant c^uuji cavalier nétoitpas brave , lorsqu'il ne suivait pas son roi. Il parlait le peu de françois qu'il savoit à tout le monde ; et je remarquai que c'étoit le seul de sa cour qui le parloit le moins. Tous les cavaliers suédois se font une gloire particulière de bien parler notre langue. Le comte de Stembok , grand maréchal du royaume , \eristrosse ou vice-roi, comte de la Gardie, le grand trésorier Steint-Bielke , le comte Cunisniar, tous ces gens-là parlent aussi bien françois que des François mêmes. L'envoyé d'Angleterre fit des merveilles dans cette débauche, c'est-à-dire qu'il se soûla le premier. L'envoyé de Danemarck, qui avoit tenu la princesse au nom du roi son maître, le suivit de bien près, et ne raisonna guère. Après lui toute la compagnie n'en fit pas moins. Les dames furent aussi de la partie; les deux belles-filles du ristrosse tenoient les bouts du poêle qui couvroit l'enfant. Elles s'y firent distinguer par-dessus toutes les autres dames par leur beauté et leur bonne grâce. Nous allâmes quelques jours après chez le comte de la Gardie, à Carsbéry , palais assez régulier , et que sa situation au milieu des rochers et sur le bord du
lac , rend un des plus beaux de la Suéde. Le roi de Suéde l'a voulu acheter pour en faire présent à la reine. Le maître de cette maison, qui est assurément un des grands seigneurs du royaume, a été depuis quatre mois fort maltraité de la réduction , comme quantité d'autres. Il a perdu plus de quatrevingt mille écus par cette réunion de biens au domaine.
Les bâtiments de Stockholm sont assez somptueux : Ton peut remarquer entre autres la maison de la noblesse, le palais du ristrosse j, celui du grand trésorier, et quantité d'autres. Je devrois avoir parlé du Louvre avant tous les autres édifices; mais s'il est vrai qu^il est le premier de la ville, à cause de la personne qui i'habite , on peut dire que ce n'est que par là , et par la quantité de son logement , qu'il est recommandable. Il y a quelques salles qui sont meublées assez magnifiquement ; mais elles ne sont point disposées pour faire un palais , et on ne sait de quelle figure elles sont.
Nous vîmes pendant notre séjour une exécution de deux valets, qui s'étoient trouvés à l'assassinat d'un gentilhomme que leurs maîtres avoient fait. Ils n'étoient pas les plus coupables , mais ils furent les plus malheureux. Nous admirâmes la constance et l'intrépidité de ces gens allant au supplice. Ils ne sembloient point émus , et parloient indifféremment dvec toutes les personnes qu'ils rencontroient. L'un d'eux étoit marié ; et sa femme le soutenoit d'une main, et le ministre de l'autre.
Nous connûmes à Stockholm M. de Feuquières , ambassadeur; M. de La Piquetière, homme savant et fort curieux; M. LeVasseur, secrétaire de l'ambassade, fils d'un avocat, rue Quincampoix ; M. de La Chenets , et le P. Archange , carme et aumônier
de M Là nous vîmes M. Bart , corsaire , qui
demeuroit à Stockhohii pour le recouvrement des deniers d'une vente qu'il avoit faite au roi de quelques prises sur les Danois et Lubéquois , déclarées bonnes,
A l'auberge, chez Virchal, Normand, MM. de Saint-Leu, La Neuville, Grand-Maison, écuyer de M. le comte Charles Ocstiern , Coiffard , chirurgien , et
La mine de Coperbéryt est ce qu'il y a de plus curieux en Suéde, et qui fait toute la richesse du pays. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de mines , cellelà a toujours été la plus estimée ; et on ne se souvient point du temps qu'elle a été ouverte : elle est à quatre journées de Stockholm. On découvre cette ville long-temps avant que d'y être, par la fumée qui en sort de toutes parts, et qui la fait plutôt paroître la boutique de Vulcain que la demeure des hommes. On ne voit de tous côtés que fourneaux, que feux, que charbon, que soufre et que cyclopes, qui achèvent de perfectionner ce tableau infernal. Mais descendons dans cet abîme pour en mieux concevoir l'horreur. On nous conduisit d'abord dans une chambre où nous changeâmes d'ha-
bits , et prîmes chacun un bâton ferré pour nous soutenir dans les endroits les plus dangereux. De là nous entrâmes dans la mine par une bouche d'une longueur et d'une profondeur épouvantable , qui empéchoient de voir les gens qui travailloient dans le fond, dont les uns éîevoient des pierres » d'autres faisoient sauter des terres ; quelques uns détachoient le roc du roc par des feux apprêtés pour cela; enfin tous avoient leur emploi différent. Nous descendîmes dans ce fond par quantité de degrés qui y conduisoient ; et nous commençâmes alors à connoître que nous n'avions encore rien fait, et que ce n'étoit là qu'une préparation à de plus grands travaux. En effet, nos guides alhimèrent alors des flambeaux de bois de sapin, qui perçoient à peine les épaisses ténèbres qui régnoient dans ces lieux souterrains, et ne donnoieat de jour qu'autant qu'il en falloit pour distinguer tous les objets affreux qui se présentoient à la vue. L'odeur du soufre vous étouffe, la fumée vous aveugle, le chaud vous tue : joignez à cela le brait des marteaux qui retentissent dans ces cavernes, la vue de ces spectres nus comme la main et noirs comme des démons ; et vous avouerez avec moi qu'il n'y a rien qui donne une plus forte idée de l'enfer, que ce tableau vivant, peint des plus sombres et des plus noires peintures qu'on se puisse imaginer.
Nous descendîmes plus de deux lieues dans terre par des chemins épouvantables , tantôt sur des
échelles tremblantes, tantôt sur des planches légères, et toujours dans de continuelles appréhensions. Nous aperçûmes dans notre chemin quantité de pompes, et des machines assez curieuses pour élever les eaux ; mais nous ne pûmes les examiner , à cause de l'extrême fatigue dans laquelle nous nous trouvions : nous aperçûmes seulement quantité de ces malheureux qui travailloient à ces pompes. Nous allâmes jusqu'au fond avec beaucoup de peine; mais quand il fallut remonter, superasque e\^adere ad auras ^ ce fut avec des peines incomparables que nous regagnâmes la première hauteur, où il fallut nous jeter contre terre pour reprendre wn peu d'haleine , que le soufre nous avoit coupée. Nous arrivâmes , par le secours de quelques gens qui nous prirent par-dessous les bras, à la bouche de la mine. Ce fut là que nous commençâmes à respirer avec autant de plaisir que feroit une ame qui sortiroit du purgatoire ; et nous commencions à reprendre un peu de vigueur, quand un objet pitoyable se présenta devant nous. On reportoit en haut un pauvre malheureux qui venoit d'être écrasé d'une pierre qui étoit tombée sur lui. Cela arrive tous les jours ; et les pierres les plus petites , venant à tomber d'une hauteur extraordinaire, font le même effet que les plus grosses. Il y a toujours sept ou huit cents hommes qui travaillent dans cet abîme : ils gagnent seize sous par jour ; et il y a presque autant de piqueurs, qui ont une hache à la main pour mar-
que de commandement. Je ne sais si l'on doit avoir plus de compassion du sort de ces malheureux , ou de l'aveuglement des hommes , qui , pour entretenir leur luxe et assouvir leur avarice, déchirent les entrailles de la terre , confondent les éléments , et renvei'sent toute la nature. Boëce avoit bien raison de dire, en se plaignant des mœurs de son temps :
Heu ! primus quis fuit ille Auri qui pondéra tecti Gemmasque latere volenteSj Pretiosa pericula fodit?
En effet , y a-t-il rien de plus inhumain que d'exposer tant de gens dans de si précieux périls? Pline dit que les Romains, qui avoient plus besoin d'hommes que d'or, ne vouloient point permettre qu'on ouvrît des raines qu'on avoit découvertes en Italie, pour ne pas exposer la vie de leurs peuples ; et les malheureux qui ont mérité la mort ne peuvent être plus rigoureusement punis qu'en les laissant vivre pour être obligés de creuser tous les jours leurs tombeaux. On trouve dans cette mine du soufre vif, du vitriol bleu et vert, et des octaèdres ; ce sont des pierres taillées naturellement en forme pyramidale de l'un et de l'autre côté.
De Coperbéryt nous vînmes à une mine d'argent qu'on voit à Salbéryt, petite ville à deux journées de Stockholm , dont l'aspect est un des plus riants qui soit en ce lieu. Nous allâmes le lendemain à la
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mine, qui en est distante d'un quart de mille. Cette mine a trois larges bouches, dans lesquelles on ne voit point de fond. La moitié d'un tonneau soutenue d'un cable sert d'escalier pour descendre dans cet abîme , qui monte et qui descend par une même machine assez curieuse, que l'eau fait tourner de l'un et de Tautre côté. La grandeur du péril où on est se conçoit aisément , quand on se voit ainsi descendre, n'ayant qu'un pied dans cette machine, et qu'on connoît que la vie dépend de la force ou de la foiblesse d'un câble. Un satellite noir comme un démon , tenant à la main une torche de poix et de lésine , descend avec vous , et chante pitoyahlement un air dont le chant lugubre semble être fait exprès pour cette descente infernale. Quand nous fumes vers le milieu , nous fûmes saisis d'un grand froid, qui, joint aux torrents qui tomboient sur nous de toutes parts, nous fit sortir du profond assoupissement dans lequel nous semblions être en descendant dans ces lieux souterrains. Nous arrivâmes enfin , après une demi-heure de marche, au fond de ce premier gouffre; là nos craintes commencèrent à se dissiper : nous ne vîmes plus rien d'affreux; au contraire, tout brilloit dans ces régions profondes. Nous descendîmes encore fort avant sous terre , sur des échelles extrêmement liautes, pour arriver dans un salon qui est dans l'enceinte de cette caverne, soutenu de plusieurs «colonnes du précieux métal dont tout étoit revêtu.
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Quatre galeries spacieuses y viennent aboutir; et la lueur des feux.qoi brilloient de toutes parts, et qui venoient à frapper sur l'argent des voûtes , et sur un clair ruisseau qui couloit à côté, ne servoit pas tant à éclairer les travaillants qu'à rendre ce séjour plus magnifique que le palais de Pluton , qu'on nous met au centre de la terre, où le dieu des richesses a déployé tous ses trésors. On voit sans cesse dans ces galeries des gens de toutes les nations , qui recherchent avec tant de peine ce qui fait Je plaisir des autres hommes. Les uns tirent des chariots , les autres roulent des pierres , et d'autres arrachent le roc du roc. C'est une ville sous une autre ville : là il y a des maisons, des cabarets, des écuries et des chevaux ; et ce qu'il y a de plus admirable , c'est un moulin qui tourne continuellement dans le fond de ce gouffre , et qui sert à élever les eaux qui sont dans la mine. On remonte dans la même machine pour aller voir les différentes opérations pour faire l'argent.
On appelle stuf les premières pierres qu'on tire de la mine, lesquelles on fait sécher dans un fourneau qui brûle lentement , et qui sépare l'antimoine, l'arsenic, et le soufre, d'avec la pierre, le plomb, et l'argent, qui restent ensemble. Cette première opération est suivie d'une autre , et ces pierres séchées sont jetées dans des trous pour y être pilées et réduites en limon, par le moyen de quantité de gros marteaux que l'eau fait agir : cette boue est
délayée dans une eau qui coule incessamment sur une grosse toile mise en glacis , qui , emportant tout ce qu'il y a de terrestre et de grossier, retient le plomb et l'argent dans le fond, d'où on le tire pour le jeter pour la troisième fois dans des fourneaux qui séparent l'argent d'avec le plomb qui sort en écume.
Les Espagnols du Potosi ne s'arrêtent plus à toutes les différentes fontes pour purifier l'argent et le rendre malléable , depuis qu'ils ont trouvé la manière de l'affiner avec le vif-argent, qui est l'ennemi mortel de tous les autres métaux , qu'il détruit , excepté l'or et l'argent , qu'il sépare de tout ce qu'ils ont de terrestre pour s'unir entièrement à eux. On trouve du mercure dans cette mine; et ce métal, quoique quelques uns ne lui donnent pas ce nom , parcequ'il n'est pas malléable, est peut-être un des plus rares effets de la nature; car étant liquide et coulant de lui-même, est la chose du monde la plus pesante , et se convertit en la plus légère , et se résout en fumée, qui, venant à rencontrer un corps dur ou une région froide , s'épaissit aussitôt, et reprend sa première forme sans pouvoir jamais être détruit.
La personne qui nous conduisit dans la mine , et qui en étoit intendant, nous fit voir ensuite chez lui quantité de pierres curieuses qu'il avoit ramassées de toutes parts. Il nous fit voir un gros morceau de cette pierre ductile qui blanchit dans le feu loin de se consumer , et dont les Romains se servoient
pour brûler les corps de leurs défunts. Il nous assura qu il Tavoit trouvée dans cette même mine, et nous fit présent à chacun d'un petit morceau, que, par grâce spéciale, il détacha.
Nous partîmes le même jour de cette petite ville pour aller à Upsal , où nous arrivâmes le lendemain d'assez bonne heure. Cette ville est la plus considérable de toute la Suède, pour son académie et pour sa situation; c'est là où tous ceux qui veulent embrasser Tétat ecclésiastique vont étudier ; et la politique de ce royaume défend aux nobles d'entrer dans cet état , afin de maintenir toujours le nombre des gentilshommes qui peuvent servir plus utilement ailleurs.
Nous vîmes la bibliothèque , qui n'a rien de considérable que le Codex Argenteus ^ manuscrit écrit en lettres gothiques d'argent , par un évêque nommé Ulphila , qui demeuroit dans la Mésie. Ce livre fut trouvé dans le sac de Prague , et enlevé par le comte deConismarck, qui en fit présent à la reineChristine.
La suite d'Cpsal se peut voir dans la relation qui est à la suite de mon voyage de Laponie, parcequ'en revenant je fis ce chemin.
Nous vîmes aussi à Stockholm un envoyé du kan des Petits-Tartares, autrement Tartares de Crimée ou Précopites , qui habitent l'ancienne Chersonèse Taurique, et le pays qui s'étend entre le Borystène et le Tanaïs. Le prince donne des récompenses qui ne lui coûtent guère; et des lettres d'envoyé aux
princes chrétiens sont ses grâces les plus spéciales. J ctois présent quand il eut audience. Le roi étoit dans un fauteuil au milieu de sa cour. Celui-ci fit sa harangue mal, sans même regarder le roi : il lui présenta cinq ou six lettres pliées en long, et enveloppées dans du taffetas. L'une étoit du kan; l'autre, de la femme d'un de ses frères ; et une du grand ministre. Il offiit quelques chevaux tartares assez mal faits, mais d'une vigueur inconcevable. Le roi fit répondre qu'il les acceptoit s'ils venoient de leurs seigneurs , ce qu'ils assurèrent , et baisèrent la main du roi en la mettant sur leur tête : cinq ou six gueux étoient à sa suite, et jamais on ne vit rien de plus misérable.
Nota. Les villes de Brème, de Hambourg, et de Lubeck , qui sont villes impériales, avec le duc de Meckelbourg, de iïolstein-de-Sel, de Lunebourg , Hanover, génércdement toute la maison de Brunswick, forment la Basse-Saxe , qui sont le cercle que l'on appelle le cercle de la Basse-Saxe, et ont voix dans toutes les diètes de l'Empire.
Luther est enterré à Wittemberg. Il se pèche quantité de sardines depuis cette île jusqu'à Brème, et un capitaine de vaisseau chargea quantité d'œuls de cabillauds pour servir à cette pêche, dont le poisson est fort friand.
Un tonneau en fait de marine , signifie deux milliers pesant.
• Le Grand-Louis tire six brasses d'eau.
Un canon de trente-six livres de balle pèse six milliers, et le millier de fonte coûte mille livres.
Il faut remarquer à la chasse de l'ours , qu'elle se fait aussi en Pologne de plusieurs manières. Comme il n'y a rien de si délicat que les pattes d'ours , qu'on sert à la table des rois , il n'y a point aussi de chasse à laquelle les gentilshommes prennent plus de plaisir. Il est dangereux de manquer son coup, car Tours frappé retourne sur le chasseur, et l'étouffé des pattes de devant. Il nous fut dit, par un gouverneur d'une province de la Prusse , qu'il n'y avoit pas quinze jours qu'un de ses parents avoit eu le bras rompu à la chasse d'un ours , et le cou tordu , dont il mourut. Les paysans les chassent autrement : ils savent l'endroit où ils vont les attaquer avec un couteau à la main. Lorsque louis vient à eux , ils leur mettent dans la gueule la main gauche entortillée de beaucoup de linges , et de l'autre les éventrent. L'autre façon n'est pas si périlleuse. L'ours est extrêmement friand du miel que les abeilles font dans des troncs d'arbres; il monte, attiré par l'odeur de la proie , au sommet des arbres les plus élevés. Les paysans mettent de l'eau-de-vie parmi ce miel ; et l'ours , qui trouve cette nourriture agréable, en prend tant que la force du brandevin l'enivre et le fait tomber, où le paysan alors le trouve étendu sans force , et n'a pas grand'peine à s'en rendre le maître.
L'électeur de Brandebourg s'appelle Il a un
fils âgé de quinze ans, qu'on appelle Kurtprince. Il est de la religion calviniste. L'ambre se trouve sur ses terres dans la Prusse ducale; car la royale appartient au roi de Pologne. Elle lui rapporte plus de vingt-cinq mille écus par mois. H afferme la pêche de Tambre soixante ou quatre-vingt mille écus. Il y a des gardes à cheval qui gardent la côte. Lorsque le vent est grand , c'est alors qu'on le trouve en plus grande abondance. Il est mou avant qu'il soit sorti de la mer, et Ion peut y imprimer un cachet. Il y en a plusieurs morceaux dans lesquels on trouve des mouches. Cette pêche s'étend depuis Dantzick jusqu'à Memel.
L'élan est un animal plus haut qu'un cheval , et d'un poil tirant sur le blanc. Il porte un bois comme un daim , et a le pied de même fort long. Il a la lèvre de dessous pendante, et a une bosse sur le cou comme un chameau. Il se bat contre les chiens qui le poursuivent, des pieds de devant , dans lesquels il a une grande force.
Le fils de l'électeur de Brandebourg a épousé depuis un an la fille du prince Bogeslas de Ratzevil , duc de Sutck et de Kopil de Bitze, et de Dubniki, de l'illustre famille des Ratzevil, descendus des anciens prmces de Lithuanie, et depuis plus de trois siècles princes de l'Empire. Il étoit fils du prince Janallius , de la branche noire, que son mauvais destin porta à se rendre chef de parti contre son foi, mais qui rentra bientôt en grâce; et d'Élisa-
beth Sophie , fille de Jean George , électeur de Brandebourg, mariée depuis à Jules Henri , duc de Saxe- La wembourg : il étoit gouverneur de la Prusse ducale.
Cette jeuiie princesse a toujours été élevée à la
cour de Brandebourg : le lui a fait la cour, et
a dépensé beaucoup d'argent auprès d'elle ; mais l'électeur n'a pas voulu laisser sortir plus de huit cent mille livres de rente hors de ses États. Les Polonois en murmurent tous les jours, parcequ'il y avoit un traité que cette princesse n'épouseroit qu'un Polonois. Celui qui lui faisoit la cour a perdu Pesprit de dépit.
Le père du grand-duc de Moscovie s'appeloit Frédéric Alexandre; et celui d'à présent, Alexandre Michaël , ou Michaël Fédérowits , Michel , fils de Pierre.
Le prince de Transilvanie s'appelle Apaty , paie quatre-vingt mille écus de tribut au Turc, n'aime qu'à boire. Piequili gouverne l'état, Téléchi est général des rebelles. La capitale de Transilvanie est Cujuar ou Albejule.
M. Acakias a été résident auprès de ce prince, pour entretenir la faction des rebelles.
Les armes de l'église sont deux clefs couronnées d'une tiare; celles de l'empire, un aigle à deux têtes ; celles de France , trois fleurs de lis ; celles d'Espagne , deux châteaux et deux lions écartelés; de Portugal , cinq écussons chargés de besants , qui
représentent les deniers dont Notre-Seigneur fat vendu. L'Angleterre a trois léopards ; la Suéde , trois couronnes; le Danemarck, trois lions; la Pologne, un aigle ses ailes ouvertes; la Moscovie, un cavalier anné, tenant la lance en arrêt, et un dragon à ses pieds ; et celles du Grand-Turc , un croissant.
Le pape se dit Innocent XI , par la grâce de Dieu , évêque, serviteur des serviteurs de Dieu : Fempereur, Ignace Léopold III , par la grâce de Dieu , empereur des Romains, roi de Hongrie, de Bohême, de Croatie, de Dalmatie, et d'Esclavonie; archiduc d'Autriche; duc de Bourgogne, de Stirie, de Carinthie, et deCarniole; comte deTirol : le roi de France, Louis XIV, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre : le roi d'Espagne, Charles II, par la grâce de Dieu, roi des Espagnes et des Indes, de Castille , de Léon, d'Aragon, de Grenade, de Séville, de Tolède, de Cordoue, de Murcie, de Jaen , de Majorque et Minorque, deSardaigne et de Corse, d'Algezire, de Gibraltar, des des Canaries, îles de Terre-Ferme , de la mer Océane ; archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, de Lothier , de Brabant, de Milan , de Limbourg , de Luxembourg et de Gueîdres, et comte de Hapsbourg, de Flandre, d'Artois , de Bourgogne , du Tirol , de Barcelone , de Hainaut, de Hollande, de Zélande , de Namur, de Burgau ; marquis du Saint-Empire ; seigneur de prise, de Salins, du Milanès, des cités, villes et
pays d'Utreclit, d'Over-ïssel, de Gioningue ; seigneur (le Biscaye, de Moliiis; duc d'Athènes et Néopatrie ; marquis d'Oristant et de Gasiano : le roi d'Angleterre, Charles II , par la grâce de Dieu , roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande : le roi de Danemarck , de Norwêge , des Goths et des Vandales ; le roi de Suéde, Charles II , par la grâce de Dieu , roi de Suéde , de Danemarck , de Norwêge , des Goths et des Vandales : le duc de Moscovie , par la grâce de Dieu , grand-seigneur , czar et grand-duc , conservateur de toutes les Russies ; prince d'Uladimir, Moscou, Novogorod ; czar de Casan , czar d'Astracan , czar de Sibérie ; seigneur de Plescou ; grand-duc deTuerschi , Jugreschi , Périnschi , Varschi , Palgarschi , et seigneur et grand-duc de Novogorod aux Pays-Bas; commandeur de Roosanchi , Rostoclîi, Gerelapschi , Beloserschi , Udorschi, Obdorschi , Condinel, et par tout le nord; seigneur d'ïverie; czar de Karlalinsely et ïgrusinschi ; prince des pays de Kabardinschi, Cyrcaschi et Jorschi ; seigneur et dominateur de plusieurs autres seigneuries : le roi de Pologne, Jean III, par la grâce de Dieu, roi de Pologne; grand-duc de Lithuanie, de Russie, de Prusse et Mazovie, Samogitie , Livonie, Smolensco , et de Cernicovie.
Le grand-seigneur, Mahomet IV, se dit légitime distributeur des couronnes de l'univers, maître incommutable de mille divers peuples , nations et générations qui reposent à l'ombre et sous le sacré
bois de notre lance; destiné libérateur de ceux qui gémissent et sont encore sous le joug de l'oppression infidèle , et qui n'attendent avec impatience que l'heure et le bonheur de notre domination ; propriétaire des célestes cités de la Mecque et de Médine; gardien perpétuel de Jérusalem la sainte et de son sépulcre ; empereur de Constantinopîe et de Trébizonde ; roi de Hongrie en Europe , de Memphis en Afrique , et de Bagdad en Asie , ensemble de soixante et dix autres royaumes effectifs ; roi de la mer Méditerranée, des mers Blanche, Noire et Rouge , Hellespontique , Méotique et Archipélagique ; grand-amiral de l'Océan , et possesseur des plus célèbres promontoires, caps, côtes, golfes, fleuves et rivières du monde; prince en Géorgie; absolu en Barbarie, Tartarie, Cosatie, et en mille autres régions ; commandant à la Porte-de-Fer , villes adjacentes et lieux circonvoisins ; fidèle refuge et parfait asile des autres empereurs, rois, princes , républiques et seigneuries ; redouté ou chéri partout ; souverain du cœur de la terre , unique favori du ciel , et son divin porte-enseigne, etc. L'empereur a épousé une des filles de Philippe IV, roi d'Espagne ; le roi de France , la fille aînée d'une autre femme du même Philippe; le roi d'Espagne , la fille de M. le duc d'Orléans ; le roi de Portugal , la fille du duc de Nemours ; le roi de Suéde, la fille du roi de Danemarck. Le roi de Daneraarck a épousé Charlotte Amélie, landgrave de Hesse; le grand-
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duc de Moscovie, la fdle dun marchand de son état. Le grand-seigneur n'épouse point ; mais la première qui met au monde un enfant mâle , est la sultane.
Il est ordinaire aux voyageurs qui passent les mers de faire naître des orages ; et tout ce qui n'est point calme est pour eux une tempête continuelle , qui brise leurs vaisseaux contre le firmament , et tantôt les jette jusque dans les enfers : ce sont les manières de parler de quelques uns. Pour moi , sans amplifier les choses , je vous dirai que la mer Baltique est célèbre en naufrages , et qu'il est rare d'y passer pendant l'automne, car elle n'est point navigable rhiver, sans y être pris du mauvais temps. Nous avons été obligés de relâcher en cinq ou six endroits; et ce passage, qu'on fait ordinairement en trois ou quatre jours, nous a retenus.
Ces disgrâces ont servi à quelque chose, et le temps que nous sommes demeurés à l'ancre n'a pas été le plus mal employé de ma vie. J'allois tous les jours passer quelques heures sur des rochers escarpés, où la hauteur des précipices et la vue de la mer n'entretenoient pas mal mes rêveries. Ce fut dans ces conversations intérieures que je m'ouvris tout entier à moi-même, et que j'allois chercher
dans les replis de mon cœur les sentiments les plus cachés et les déguisements les plus secrets , pour me mettre la vérité devant les yeux , sans fard , telle qu'elle étoit en effet. Je jetai d'abord la vue sur les agitations de ma vie passée, les desseins sans exécution , les résolutions sans suite, et les entreprises sans succès. Je considérai Tétat de ma vie présente , les voyages vagabonds, les changements de lieux, la diversité des objets , et les mouvements continuels dont j'étois agité. Je me reconnus tout entier dans l'un et dans l'autre de ces états, où l'inconstance avoit plus de part que toute autre chose, sans que l'amour propre vînt flatter le moindre trait qui empêchât de me reconnoître dans cette peinture. Je jugeai sainement de toutes choses. Je conçus que tout cela étoit directement opposé à la société de la vie, qui consiste uniquement dans le repos, et que cette tranquillité d'ame si heureuse se trouve daus une douce profession , qui nous arrête comme l'ancre fait un vaisseau retenu au milieu de la tempête. Tous ces desseins-vagues, ces vues qui s'étendent sur l'avenir, les chimères , les imaginations de fortune, sont des fantômes qui nous abusent, que nous prenons plaisir de nous former, et avec lesquels notre esprit nous joue. Tous les obstacles que l'ambition fait naître, loin de nous arrêter, doivent nous faire défier de nous-mêmes, et nous faire appréhender davantage.
Vous savez , monsieur, comme moi, que le choix
d'un état est ce qu'il y a de plus dif'fîcile dans la vie ; c'est ce qui fait qu'il y a t^înt de (jens qui n'en embrassent aucun , et qui, demeurant dans une indolence continuelle, ne vivent pas comme ils voudroient , mais comme ils ont commencé, soit par la crainte des fâcheux événements, soit par l'amour de la mollesse et la fuite du travail , ou pour quelques autres raisons.
Il y en a d'autres qu'un échec ne fixe pas entièrement; et se laissant toujours emporter à cette légèreté qui leur est naturelle, pour être dans le port , ils n'en sont pas plus en repos : ce sont de nouveaux desseins qui les ap,itent , et de nouvelles idées de fortune qui les tourmentent. Ces gens ne chauffent que pour le plaisir de changer, et par une légèreté naturelle; ce qu'ils ont quitté leur plaît toujours infiniment davantage que ce qu'ils ont pris. Toute la vie de ces personnes est une continuelle agitation ; et si on les voit quelquefois se fixer sur la fin de leurs jours, ce n'est pas la haine du changement qui les retient , mais la lenteur de la vieillesse , incapable de mouvement , qui les empêche de rien entreprendre : semblables à ces gens inquiets qui ne peuvent dormir, et qui, à force de se tourner, trouvent enfin le repos que la lassitude leur procure. Je ne sais lequel de ces deux états est le plus à plaindre , mais je sais qu'ils sont tous deux extrêmement fâcheux. De là viennent ces dérèglements de lame, ces passions immodérées qui font qu'on
souhaite plus qu'on ne peut ou qu'on n'ose entreprendre ; qu'on craint tout, qu'on espère tout, et qu'on cherche ailleurs un bonheur qu'on ne peut trouver que chez soi. De là viennent ces ennuis, ces dégoûts de soi-même , ces impatiences de son oisiveté, ces plaintes qu'on fait de ce qu'on n'a rien à faire. Tout déplaît, la compagnie est à charge, la solitude est affreuse, la lumière fait peine, les ténèbres affligent, l'agitation lasse, le repos endort , le monde est odieux , et l'on devient enfin insupportable à soi-même. Il n'y a rien que ces sortes de personnes ne veuillent ; et la prévention qu'ils ont d'eux-mêmes les pousse à tout entreprendre. L'ambition leur fait tout trouver possible ; mais le courage leur manque , et leur irrésolution les arrête. L'élévement des autres, qu'ils ont continuellement devant les yeux , sert tantôt à entretenir leurs vagues desseins, et à fomenter leur ambition, et tantôt à les exposer en proie à la jalousie. Ils souffrent impatiemment la fortune des autres; ils souhaitent leur abaissement , parcequ'ils n'ont pu s'élever ; et la destruction de leur fortune , parcequ'ils désespèrent d'en faire une pareille.
Ces gens accusent continuellement la cruauté de leur mauvaise fortune , se plaignant toujours de la dureté du siècle et de la dépravation du genre humain : ils entreprennent des voyages de long cours ; ils s'arrachent de leur patrie, et cherchent des climats qu'un autre soleil échauffe. Tantôt ils se com-
mettent à rinclémence de la mer , et tantôt rebutés , ou de son calme, ou de ses ora^jes , ils se remettent sur terre. Aujourd'hui la mollesse de l'Italie leur plaît, et ils n'y sont pas plus tôt, qu'ils regrettent la France avec tous ses plaisirs. Sortons de la ville, dira l'un , la vertu y est opprimée, le vice et le luxe y régnent , et je ne saurois plus y supporter le bruit. Retournons à la ville , dira-t-il bientôt après ; je languis dans la solitude : l'homme n'est pas né pour vivre avec les bêtes , et il y a trop lon{j-temps que je n'entends plus ce doux fracas qui se trouve dans la confusion de la ville. Un voyage n'est pas plus tôt fini qu^il en entreprend un autre. Ainsi, se fuyant toujours lui-même, il ne peut s'éviter; il porte toujours avec lui son inconstance;, et la source de 5oninal est dans lui-méiiie, sans qu'il la connoisse-
Les voyages ont leurs travaux comme leurs plaisirs; mais les fatigues qui se trouvent dans cet exercice , loin de nous rebuter , accroissent ordinairement l'envie de voyager. Cette passion , irritée par les peines, nous engage insensiblement à aller plus loin que nous ne voudrions ; et l'on sort souvent de chez soi pour n'aller qu'en Hollande , qu'on se trouve, je ne sais comment, jusqu'au bout du monde. La même chose m'est arrivée , monsieur. J'appris à Amsterdam que la cour de Danemarck étoit à Oldembourg , qui n'en est qu'à trois journées : j'eusse témoigné beaucoup de mépris pour cette cour, et bien peu de curiosité, si je n'eusse été la voir.
Je partis donc pour Oldembourg; mais ce hasard, qui me vouloit conduire plus loin , en avoit fait partir le roi deux jours avant que j'y arrivasse. On me dit que je le trouverois encore à Altena, qui est à une portée de mousquet de Hambourg. Je crus être obligé d'honneur à poursuivre mon dessein, et à
faire encore deux ou trois jours de marche pour voir ce que je souhaitois. De plus, Hambourg est une ville anséatique fameuse pour le commerce qu'elle entretient avec toute la terre , et recommandable par ses fortifications et son gouvernement, J'y devois rencontrer la cour de Danemarck; je n'y vis cependant qu'une partie de ce que je voulois voir. Je n'y trouvai que la reine-mère et le prince George son fils, qui alloient aux eaux de Pyrmont. Je vis Hambourg, dont je fus fort content; mais après avoir tant fait de chemin pour voir le roi , je Crus devoir l'aller chercher dans la ville capitale, où je devois infailliblement le trouver. J'entrepris le voyage de Copenhague. M. l'ambassadeur me présenta au roi ; j eus l'honneur de lui baiser la main , et de l'entretenir quelque temps. Le séjour que je fis à Copenhague me fut infiniment agréable , et j'y trouvai les dames si spirituelles et si bien faites -, que j'aurois eu bien de la peine à les quitter, si on ne m'eût assuré que j'en trouverois en Suéde d'aussi aimables. L'extrême envie que j'avois de voir aussi le roi de Suéde m'engagea à partir pour Stockholm. Nous eûmes l'honneur de saluer le roi , et de l'entretenir pendant une heure entière^ Ayant connu que nous voyagions pour notre curiosité , il nous dit que la Laponie méritoit d'être vue par les curieux , tant par sa situation que pour les habitants , qui y vivent d'une manière tout-à-fait inconnue au reste des Européens, et commanda même au comte
Sleint-Bielk , grand trésorier, de nous donnertoutes les recommandations nécessaires , si nous voulions faire ce voyage. Le moyen, monsieur, de résister au conseil d'un roi, et d'un grand roi comme celui de Suède! Ne peut-on pas avec son aveu entreprendre toutes choses ? et peut-on être malheureux dans une entreprise qu'il a lui-même conseillée, et dont il a souhaité le succès? Les avis des rois sont des commandements : cela fut cause qu'après avoir mis ordre à toutes choses, nous mîmes à la voile pour Toi no le mercredi 23 juillet 1681, sur le midi, après avoir salué M. Sleint-Bielk, grand trésorier, qui , suivant Tordre qu'il a voit reçu du roi son maître , nous donna des recommandations pour les gouverneurs des provinces par où nous devions passer.
Nous fûmes portés d'un sud-ouest jusqu'à Vacsol, où Ton visite les vaisseaux. Nous admirâmes, en y allant , la bizarre situation de Stockholm. Il est presque incroyable qu'on ait choisi un lieu comme celui où l'on voit cette ville, pour en faire la capitale d'un royaume aussi grand que celui de Suéde. On dit que les fondateurs de cette ville, cherchant un lieu pour la faire, jetèrent un bâton dans la mer, dans le dessein de la bâtir au lieu où il s'arrêteroit : ce bâton s'arrêta où l'on voit présentement cette ville, qui n'a rien d'affreux que sa situation; car les bâtiments en sont fort superbes, et les habitants fort civils.
Nous vîmes la petite île d'Aland , à quarante milles de Stockholm : cette île est très fertile, et sert de retraite aux élans , qui y passent de Livonie et de Carélie, lorsque Fhiver leur a fait un passage sur les glaces. Cet animal est de la hauteur d'un cheval , et d'uQ poil tirant sur le blanc; il porte un bois comme un daim, et a le pied de même fort long; mais il le surpasse en légèreté et en force , dont il se sert contre les loups , avec lesquels il se bat souvent. La peau de cet animal appartient au roi; et les paysans sont obligés , sous' peine de la vie, de la porter au gouverneur.
En quittant cette île, nous perdîmes la terre de vue, et ne la revîmes que le vendredi matin à la hauteur d'Hernen ou Hernesante , éloignée de Stockholm de cent milles, qui valent trois cents lieues de France; et le vent demeurant toujours extrêmement violent, nous ne fûmes pas long-temps à découvrir les îles de Ulfen , Schagen , et Goben ; en sorte que le samedi matin nous trouvâmes que nous avions laissé FAngermanie, et que nous étions à la hauteur de Urna , première ville de Laponie , qui prend son nom du fleuve qui l'arrose. Cette ville donne son nom à toute la province qu'on appelle Urna Lapmark. Elle se trouve au trente-haitièrae degré de longitude, et au soixante-cinquième onze minutes de latitude, éloignée de Stockholm de cent cinquante milles, faisant environ quatre cent cinquante lieues françoises.
Nous découvrîmes le samedi les îles de Querckenet le vent continuant toujours sud-sud-ouest, nous fit voir sur le midi la petite île de Ratan; et sur les quatre heures du même jour , nous nous trouvâmes à la hauteur du cap de Burockluben.
Quand nous eûmes passé ce petit cap, nous perdîmes la terre de vue ; et le dimanche matin , le vent s'étant tenu au sud toute la nuit, nous nous trouvâmes à la hauteur de Malliurn^ petite île à huit milles de Torno. Il en sortit des pécheurs dans une petite barque aussi mince que j'en aie vu de ma vie, dont les planches étoient cousues ensemble à la mode des Russes. Ils nous apportèrent àustrumelin^ et nous leur donnâmes du biscuit et de l'eau-de-vie , avec quoi ils s'en retournèrent fort contents o
Le vent demeurant toujours extrêmement favorable, nous arrivâmes à une lieue de Torno „ où nous mouillâmes Tancre.
Il est assez difficile de croire qu'on ait pu faire un aussi long chemin que celui que nous fîmes en quatre jours de temps. On compte de Stockholm à Torno deux cents milles de Suéde par mer, qui valent six cents lieues de France, et nous fîmes tout ce chemin avec un vent de sud et sud-sudouest si favorable et si violent , qu'étant partis le mercredi à midi de Stockholm , nous arrivâmes à la même heure le dimanche suivant, sans avoir été obligés de changer les voiles pendant tout le voyage.
Torno est situé à l'extrémité du golfe Bot h nique ,
au quarante-deuxième degré vingt-sept minutes de longitude, et au soixante-sept de latitude. C'est la dernière ville du monde du côté du nord; le reste jusqu'au cap n'étant habité que par des Lapons, gens sauvages qui n'ont aucune demeure fixe.
C'est en ce lieu où se tiennent les foires de ces nations septentrionales pendant Thiver, lorsque la mer est assez glacée pour y venir en traîneau. C'est pendant ce temps qu'on y voit de toutes sortes de nations du nord, de Russes, de Moscovites, de Finlandois , et de Lapons de tous les trois royaumes , qui y viennent ensemble sur des neiges et sur des glaces , dont la commodité est si grande , qu'on peut facilement , par le moyen des traîneaux , aller en un jour de Finlande en Laponie, et traverser sur les glaces le sein Bothnique, quoiqu'il ait dans les moindres endroits trente ou quarante milles de Suéde. Le trafic de cette ville est en poissons , qu'ils envoient fort loin; et la rivière de Tome est si fertile en saumons et en brochets, qu'elle peut en fournir à tous les habitants de la mer Baltique. Ils salent les uns pour les transporter, et fument les autres dans des basses-touches qui sont faites comme des bains. Quoique cette ville ne soit proprement qu'un amas de cabanes de bois, elle ne laisse pas de payer tous les ans deux mille dalles de cuivre , qui font environ mille livres de notre monnoie.
Nous logeâmes chez le patron de la barque qui nous avoit amenés de Stockholm. Nous ne trouva-
mes pas sa femme chez lui ; elle étoit allée à une foire qui se faisoit à dix ou douze lieues de là, pour troquer du sel et de la farine contre des peaux de rennes, de petitsr-gris , et autres: car tout le comrperce de ce pays se fait ordinairement en troc ; et les Russes et les Lapons ne font guère de marchés autrement.
Nous allâmes le jour suivant, lundi, pour voir Joannes Tornœus ^ homme docte, qui a tourné en lapon tous les psaumes de David , et qui a écrit leur histoire. C'étoit un prêtre de la campagne : il étoit mort depuis trois jours , et nous le trouvâmes étendu dans son cercueil avec des habits conformes à sa profession , et qu'on lui avoit fait faire exprès : il étoit fort regretté dans le pays, et avoit voyagé dans une bonne partie de l'Europe.
Sa femme étoit d'un autre côté , couchée sur son lit , qui témoignoit , par ses soupirs et par ses pleurs, le regret qu'elle avoit de perdre un tel mari. Quantité d'autres femmes ses amies environnoient le lit, et répondoient par leurs gémissements à la douleur de la veuve.
Mais ce qui consoloit un peu , dans une si grande affliction et une tristesse si générale , c'étoit quantité de grands pots d'argent faits à l'antique , pleins , les uns de vins de France, d'autres de vins d'Espagne, et d'autres d'eau-de-vie, qu'on avoit soin de ne pas laisser long-temps vides. Nous tâtâîne= de tout: et la veuve interrompoit souvent ses
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soupirs pour nous presser de boire; elle nous fit même apporter du tabac, dont nous ne voulûmes pas prendre. On nous conduisit ensuite au temple dont le défunt étoit pasteur, où nous ne vîmes rien de remarquable ; et prenant congé de la veuve , il fallut encore boire à la mémoire du défunt , et faire , monsieur , ce qui s'appelle libare manihus.
Nous allâmes ensuite chez une personne qui étoit en notre compagnie : la mère nous reçut avec toute Faffection possible; et ces gens, qui n'avoient jamais vu de François , ne savoient comment nous témoigner la joie qu'ils avoient de nous voir en leur pays.
Le mardi , on nous apporta quantité de fourrures à acheter , de grandes couvertures fourrées de peaux de lièvre blanc, qu'on vouloit donner pour un écu. On nous montra aussi des habits de Lapons, faits de peaux déjeunes rennes, avec tout l'équipage, les bottes, les gants, les souliers, la ceinture, et le bonnet. Nous allâmes le même jour à la chasse autour de la maison : nous trouvâmes quantité de bécasses sauvages, et autres animaux inconnus en nos pays, et nous nous étonnâmes que les habitants que nous rencontrions dans le chemin ne nous fuyoient pas moins que le gibier.
Le mercredi , nous reçûmes visite des bourguemestres de la ville, et du bailli, qui nous firent offre de service en tout ce qui seroit en leur pouvoir. Ils nous vinrent prendre après le dîner dans
leurs barques , et nous menèrent chez le prêtre de
la ville, gendre du défunt Tornœus.
Ce fut là où nous vîmes pour la première fois un traîneau lapon , dont nous admirâmes la structure. Cette machine , qu'ils appellent piilea , est faite comme un petit canot, élevée sur le devant pour fendre la neige avec plus de facilité. La proue n'est faite que d'une seule planche," et le corps est composé de plusieurs morceaux de bois qui sont cousus ensemble avec de gros fil de renne, sans qu'il y entre un seul clou , et qui se réunissent sur le devant à un morceau de bois assez fort, qui régne tout du long par-dessus, et qui , excédant le reste de l'ouvrage, fait le même effet que la quille d'un vaisseau. C'est sur ce morceau de bois que le traîneau glisse ; et comme il n'est large que de quatre bons doigts, cette machine roule continuellement de côté et d'autre : on se met dedans jusqu'à la moitié du corps comme dans un cercueil; et l'on vous y lie , en sorte que vous êtes entièrement immobile , et l'on vous laisse seulement l'usage des mains , afin que d'une vous puissiez conduire le *enne, et de l'autre vous soutenir lorsque vous êtes en danger de tomber. Il faut tenir son corps V ans l'équilibre ; ce qui fait qu'à moins d'être accoulumé à cette manière de courir , on est souvent en danger de la vie, et principalement lorsque le traîneau descend des rochers les plus escarpés, sur ksquels vous courez d'une si horrible vitesse , qu'il
est impossible de se figurer la promptitude de ce mouveuient , à moins de l'avoir expérimenté. Nous soupâmes ce même soir en public avec le bourguemestre ; tous les habitants y coururent en foule pour nous voir manger. Nous arrêtâmes ce même soir notre départ pour le lendemain , et prîmes un truchement.
Le jeudi, dernier juillet, nous parthnes de Torno dans un petit bateau finlandois , fait exprès pour aller dans ce pays : sa longueur peut être de douze pieds , et sa largeur de trois. Il ne se peut rien voir de si bien travaillé ni de si léger, en sorte que deux ou trois hommes peuvent porter facilement ce bâtiment , lorsqu'ils sont obligés de passer les cataractes de ce fleuve, qui sont si impétueuses, qu'elles roulent des pierres d'une grosseur extraordinaire. Nous fûmes obligés d'aller à pied presque tout le reste de la journée, à cause des torrents qui tomboient des montagnes , et d'un vent impétueux qui faisoit entrer l'eau dans le bateau avec une telle abondance , que si l'on n'eût été extrêmement prompt à la vider, il eût été bientôt rempli. Nous allâmes le long de la rivière toujours chassant ; nous tuâmes quelques pièces de gibier, et nous admirâmes la quantité de canards , d'oies , de courlis , et de plusieurs autres oiseaux que nous rencontrions à chaque pas. Nous ne fîmes pas ce jour-là tout le chemin que nous avions déterminé de faire, à cause d'une pluie violente qui nous surprit et
nous obligea de passer la nuit dans une maison de
paysan , à une lieue et demie de Torno.
Nous marchâmes tout le vendredi sans nous reposer, et nous fûmes depuis quatre heures du matin jusqu'à la nuit à faire trois milles ; si Ton peut appeler la nuit un temps où l'on voit toujours le soleil , sans que Ton puisse faire aucune distinction du jour au lendemain.
Nous fîmes plus de la moitié du chemin à pied, à cause des torrents effroyables qu'il fallut surmonter. Nous fûmes même obligés de porter notre bateau pendant quelque espace de chemin , et nous eûmes le plaisir de voir en même temps descendre deux petites barques au milieu de ces cataractes. L'oiseau le plus vite et le plus léger ne peut aller de cette impétuosité; et la vue ne peut suivre la course de ces bâtiments qui se dérobent aux yeux, et s'enfoncent tantôt dans les vagues , où ils semblent ensevelis , et tantôt se relèvent d'une hauteur surprenante. Pendant cette course rapide, le pilote est debout , et emploie toute son industrie à éviter des pierres d'une grosseur extraordinaire, et passer au milieu des rochers, qui ne laissent justement que la largeur du bateau , et qui briseroient ces petites chaloupes en mille pièces si elles y touchoient le moins du monde.
Nous tuâmes ce jour-là dans les bois deux faisandeaux, trois canards, et deux cercelles, sans nous éloigner de notre chemin , pendant lequel noua
fûmes extrêmement incommodés des moucherons, (jui sont la peste de ce pays , et qui nous firent désespérer. Les Lapons n'ont point d'autre remède contre ces maudits animaux que d'emplir de fumée le lieu où ils demeurent ; et nous remarquâmes sur le chemin , que , pour garantir leur bétail de ces bêtes importunes, ils allument un grand feu dans les endroits où paissent leurs vaches (que nous trouvâmes toutes blanches), à la fumée duquel elles se mettent , et chassent ainsi les moucherons ^ qui ny sauroient durer.
Nous fîmes la même chose , et nous nous enfumâmes lorsque nous fûmes arrivés chez un Allemand qui est depuis trente ans dans le pays , et qui reçoit le tribut des Lapons pour le roi de Suéde. Il nous dit que ce peuple étoit obligé de se trouver en un certain lieu qu'on lui assigne Tannée précédente, pour apporter ce qu'il doit, et qu'on prenoit ordinairement le temps de l'hiver, à cause de la commodité qu'il donne aux Lapons de venir sur les glaces par le moyen de leurs rennes. Le tribut qu'ils paient est peu de chose ; et c'est une politique du roi de Suéde , qui , pour tenir toujours ces peuples tributaires à sa couronne, ne les charge que d'un médiocre impôt , de peur que les Lapons, qui n'ont point de demeure fixe, et à qui toute l'étendue de la Laponie sert de maison , n'aillent sur les terres d'un autre pour éviter les vexations du prince de qui ils seroieut trop surchargés. Il y a pourtant
de ces peuples qui paient plusieurs tributs à différents états; et quelquefois un Lapon sera tributaire du roi de Suéde, de celui du Danemarck, et du grand-duc de Moscovie. Ils paieront au premier, parcequ'ils demeurent sur ses états; à Fautre, parcequ'il leur permet de pêcber du côté de la Norwége qui lui appartient; et au troisième, à cause qu'ils peuvent aller chasser sur ses terres.
Il ne nous arriva rien d'extraordinaire pendant tout le chemin que nous fîmes le samedi ; mais sitôt que nous fumes arrivés chez un paysan , nous nous étonnâmes de trouver tout le monde dans le bain. Ces lieux, qu'ils appellent basses-touches ou bains , sont faits de bois , comme toutes leurs maisons. On voit au milieu de ce bain un gros amas de pierres, sans qu'ils aient observé aucun ordre en le faisant , que d'y laisser un trou au milieu , dans lequel ils allument du feu. Ces pierres étant une fois échauffées, communiquent la chaleur à tout le lieu ; mais ce chaud s'augmente extrêmement lorsque Ton vient à jeter de l'eau dessus les cailloux , qui renvoyant une fumée étouffante, font que l'air qu'on respire dans ces bains est tout de feu. Ce qui nous surprit beaucoup , fut qu'étant entrés dans ce bain , nous y trouvâmes ensemble filles et garçons, mères et fils , frères et sœurs, sans que ces femmes nues eussent peine â supporter la vue des personnes qu'elles ne connoissoient point. Mais nous nous étonnâmes davantage de voir de jeunes filles
frapper d'une branche des hommes et des garçons nus. Je crus d'abord que la nature, affoibhepar de grandes sueurs , avoit besoin de cet artifice pour faire voir qu'il lui restoit encore quelque signe de vie; mais on me détrompa bientôt, et je sus que cela se faisoit afin que ces coups réitérés ouvrant les pores , aidassent à faire faire de grandes évacuations. J'eus de la peine ensuite à concevoir comment ces gens sortant nus de ces bains tout de feu , alloient se jeter dansunerivièreextrêmementfroide, qui étoit à quelques pas de la maison , et je conçus qu'il falloit que ces gens fussent d'un fort tempérament , pour pouvoir résister aux efforts que ce prompt changement du chaud au froid pouvoit causer.
Vous n'auriez jamais cru, monsieur, que les Bothniens , gens extrêmement sauvages, eussent imité les Romains dans leur luxe et dans leurs plaisirs. Mais vous vous en étonnerez encore davantage , quand je vous aurai dit que ces mêmes gens , qui ont des bains chez eux comme les empereurs , n'ont pas de pain à manger. Ils vivent d'un peu de lait, et se nourrissent de la plus tendre écorce qui se trouve au sommet des pins. Ils la prennent lorsque l'arbre jette sa sève; et après l'avoir exposée quelque temps au soleil, ils la mettent dans de grands paniers sous terre, sur laquelle ils allument du feu , qui lui donne une couleur et un goût assez agréable. Voilà , monsieur, quelle est pendant toute
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l'année la nourriture de ces gens, qui cherchent avec soin les délices du bain , et qui peuvent se passer de pain.
Nous fûmes assez heureux à la chasse le dimanche : nous rapportâmes quantité de gibier; mais nous ne vîmes rien qui mérite d'être écrit, qu'une paire de ces longues planches de bois de sapin , avec lesquelles les Lapons courent d'une si extraordinaire vitesse, qu'il n'est point d'animal, si prompt qu'il puisse être , qu'ils n'attrapent facilement , lorsque la neige est assez dure pour les soutenir.
Ces planches, extrêmement épaisses, sont de la longueur de deux aunes , et larges d'un demi-pied; elles sont relevées en pointe sur le devant, et percées au milieu dans l'épaisseur, qui est assez considérable en cet endroit, pour pouvoir y passer un cuir qui tient les pieds fermes et immobiles. Le Lapon qui est dessus tient un long bâton à la main, où d'un côté est attaché un rond de bois , afin qu'il n'entre pas dans la neige, et de l'autre un fer pointu. Il se sert de ce bâton pour se donner le premier mouvement, pour se soutenir en courant, pour se conduire dans sa course , et pour s'arrêter quand il veut; c'est aussi avec cette arme qu'il perce les bêtes qu'il poursuit, lorsqu'il en est assez près.
il est assez difficile de se figurer la vitesse de ces gens, qui peuvent avec ces instruments surpasser la course des bêtes les plus vites ; mais il est impossible de concevoir comment ils peuvent se soutenir
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en descendant les fonds les plus précipités , et comment ils peuvent monter les montagnes les plus escarpées. C'est pourtant, monsieur, ce qu'ils (ont avec une adresse qui surpasse l'imagination, et qui est si naturelle aux gens de ce pays , que les femmes ne sont pas moins adroites que les hommes à se servir de ces planches. Elles vont visiter leurs parents, et entreprennent de cette manière les voyages les plus difficiles et les plus longs.
Le lundi ne fut remarquable que par la quantité de gibier que nous vîmes, et que nous tuâmes; nous avions ce jour-là plus de vingt pièces dans notre dépense : il est vrai que nous achetâmes cinq ou six canards de quelques paysans qui venoient de les prendre. Ces gens n'ont point d'autrcS armes pour aller à la chasse que l'arc ou l'arbalète. Ils se servent de l'arc contre les plus grandes bêtes , comme les ours, les loups, et les rennes sauvages; et lorsqu'ils veulent prendre des animaux moins considérables, ils emploient l'arbalète, qui ne diffère des nôtres que par sa grandeur. Les habitants de ce pays sont si adroits à se servir des armes, qu'ils sont sûrs de frapper le but d'aussi loin qu'ils le peuvent voir. L'oiseau le plus petit ne leur échappe pas; et il s'en trouve même quelques uns qui donneront dans la tête d'une aiguille. Les flèches dont ils se servent sont différentes : les unes sont armées de fer ou d'os de poisson, et les autres sont rondes , de la figure d'une boule coupée par
la moitié. Ils se servent des premières pour l'arc, lorsqu'ils vont aux grandes chasses; et des autres pour Farbaléte, quand ils rencontrent des animaux qu'ils peuvent tuer sans leur faire une plaie si dangereuse. Ils emploient ces mêmes flèches rondes contre les petits-gris , les martres, et les hermines, afin de conserver les peaux entières ; et, parcequ'il est difficile qu'il n'y reste la marque que le coup a laissée, les plus habiles ne manquent jamais de les toucher où ils veulent , et les frappent ordinairement à la tète , qui est Tendroit de la peau le moins estimé.
Nous arrivâmes le mardi à Kones, et nous y restâmes le mercredi pour nous reposer, et voir travailler aux forges de fer et de cuivre qui sont en ce lieu. Nous admirâmes les manières de fondre ces métaux , et de préparer le cuivre avant qu'on en puisse^ faire des pelotes, qui font la monnoie du pays , lorsqu'elle est marquée du coin du prince. Ce qui nous étonna le plus , ce fut de voir un de ces forgerons approcher de la fournaise , et prendre avec sa main du cuivre que la violence du feu avoit fondu comme de l'eau , et le tenir ainsi quelque temps. Rien n'est plus affreux que ces demeures ; les torrents qui tombent des montagnes , les rochers et les bois qui les environnent , la noirceur et Tair sauvage des forgerons , tout contribue à former l'horreur de ce lieu. Ces solitudes affreuses ne laissent pas d'avoir leur agrément , et de plaire quel-
quefois autant que les lieux les plus magnifiques; et ce fut au milieu de ces rochers que je laissai couler ces vers, d'une veine qui avoit été long-temps stérile :
Tranquilles et sombres forets, Où le soleil ne luit jamais, Qu'au travers de mille feuillages Que vous avez pour moi d'attraits!
Et qu'il est doux , sous vos ombrages, De pouvoir respirer en paix !
Que j'aime à voir vos chênes verts , Presque aussi vieux que l'univers, Qui, malgré la nature émue, Et ses plus cruels aquilons, Sont aussi sûrs près de la nue, Que les épis dans les sillons !
Et vous, impétueux torrents, Qui sur les roches murmurants , Roulez vos eaux avec contrainte , Que le bruit que vous excitez Cause de respect et de crainte A tous ceux que vous arrêtez !
Quelquefois vos rapides eaux , Venant arroser les roseaux, Forment des étangs pacifiques , Où les plongeons et les canards, Et tous les oiseaux aquatiques, Viennent fondre de toutes parts.
D'un côté l'on voit des poissons Qui , sans craindre les hameçons , Quittent leurs demeures profondes ; Et pour prendre un plaisir nouveau, Las de folâtrer dans les ondes , S'élancent et sautent sur l'eau.
Tous ces édifices détruits , Et ces respectables débris Qu'on voit sur cette roche obscure, Sont plus beaux que les bâtiments Où l'or , l'azur, et la peinture, Forment les moindres ornements.
Le temps y laisse quelques trous Pour la demeure des hiboux; Et les bêtes d'un cri funeste , Les oiseaux sacrés à la nuit, Dans l'horreur de cette retraite , Trouvent toujours un sûr réduit.
Nous partîmes le jeudi de ces forges, pour aller à d'autres qui en sont éloignées de dix-huit milles de Suéde , qui valent environ cinquante lieues de France. Nous nous servîmes toujours de la même voie, n'y en ayant point d'autre dans le pays, et continuâmes notre chemin au nord sur la rivière. Nous apprîmes qu'elle changeoit de nom , et que les habitants Tappeloient TVikiama Suandâ. Nous passâmes toute la nuit sur l'eau, et nous arrivâmes le lendemain, vendredi , dans une pauvre cabane de
paysan , dans laquelle nous ne trouvâmes personne. Toute la famille , qui consistoit en cinq ou six personnes , étoit dehors ; une partie étoit dans les bois , et l'autre étoit allée à la pêche du brochet. Ce poisson , qu'ils sèchent, leur sert de nourriture toute l'année : ils ne le prennent point avec des rets , comme on fait les autres ; mais , en allumant du feu sur la proue de leur petite barque , ils attirent le poisson à la lueur de cette flamme, et le harponnent avec un long bâton armé de fer , de la manière qu'on nous représente un trident. Ils en prennent en quantité, et d'une grosseur extraordinaire ; et la nature, comme une bonne mère, leur refusant la fertilité de la terre, leur accorde l'abondance des
eaux.
Plus l'on avance dans le pays, et plus la misère est extrême. On ne connoît plus l'usage du blé : les os de poisson , broyés avec l'écorce des arbres , leur servent de pain ; et, malgré cette méchante nourriture, ces pauvres gens vivent dans une santé parfaite. Ne connoissant point de médecins , il ne faut pas s'étonner s'ils ignorent aussi les maladies , et s'ils vont jusqu'à une vieillesse si avancée, qu'ils passent ordinairement cent ans , et quelques uns cent cinquante.
Nous ne fîmes le samedi que fort peu de chemin, étant restés tout le jour dans une petite maison, qui est la dernière qui se rencontre dans le pays. Nous eûmes différents plaisirs pendant le temps
fjue nous séjournâmes dans cette cabane. Le premier fat de nous occuper tous à différents exercices aussitôt que nous fumes arrivés. L'un coupoit un arbre sec dans le bois prochain, et le traînoit avec peine au lieu destiné; l'autre, après avoir tiré le feu d'un caillou , souffloit de tous ses poumons pour l'allumer; quelques uns étoient occupés à accommoder un agneau qu'ils venoient de tuer; et d'autres , plus prévoyants , laissant ces petits soins pour en prendre de plus importants , alloient chercher sur un étang voisin, tout couvert de poisson, quelque chose pour le lendemain. Ce plaisir fut suivi d'un autre ; car sitôt qu'on se fut levé de table , on fut d'avis , à cause des nécessités pressantes , d'ordonner une chasse générale. Tout le monde se prépara pour cela ; et ayant pris deux petites barques avec deux paysans avec nous, nous nous abandonnâmes sur la rivière à notre bonne fortune. Nous fîmes la chasse la plus plaisante du monde, et la plus particulière. Il est inoui qu'on se soit jamais servi en France de bâtons pour chasser ; mais il n'en est pas de même dans ce pays : le gibier y est si abondant, qu'on se sert de fouet, et même de bâton pour le tuer. Les oiseaux que nous prîmes davantage, ce fut des plongeons; et nous admirions l'adresse de nos gens à les attraper. Ils les suivoient partout où ils les voyoient ; et lorsqu'ils les apercevoient nageant entre deux eaux, ils lançoient leur bâton, et leur écrasoient la tête
dans le fond de Peau avec tant d'adresse , qu'il est difficile de se figurer la promptitude avec laquelle ils font cette action. Pour nous, qui n'étions point faits à ces sortes de chasses, et de qui les yeux n'étoient pas assez fins pour percer jusque dans le fond de la rivière, nous frappions au hasard dans les endroits où nous voyions qu'ils frappoient, et sans autres armes que des bâtons : nous fîmes tant , qu'en moins de deux heures nous nous vîmes plus de vingt ou vingt-cinq pièces de gibier. Nous retournâmes à notre petite habitation, fort contents d'avoir vu cette chasse, et encore plus de rapporter avec nous de quoi vivre pendant quelque temps. Une bonne fortune , comme une mauvaise , vient rarement seule ; et quelques paysans ayant appris la nouvelle de notre arrivée, qui s'étoit répandue bien loin dans le pays, en partie par curiosité de nous voir , et en partie pour avoir de notre argent , nous apportèrent un mouton , que nous achetâmes cinq ou six sous, et qui accrut nos provisions de telle sorte que nous nous crûmes assez munis pour entreprendre trois jours de marche, pendant lesquels nous ne devions trouver aucune maison. Nous partîmes donc le dimanche du matin , c'est-àdire à dix heures ; car le soin que nous avions de nous reposer faisoit que nous ne nous mettions guère en chemin devant ce temps.
Nous nous étonnâmes que , quoique nous fussions si avant dans le nord , nous ne laissions pas
de rencontrer quantité d'iiironclelles ; et ayant demandé aux gens du pays qui nous conduisoient ce qu'elles devenoient Thiver, et si elles passoient dans les pays chauds , ils nous assurèrent qu'elles se mettoient en pelotons , et s'enfonçoient dans la boui be qui est au fond des lacs ; qu'elles attendoient là que le soleil , reprenant sa vigueur, allât dans le fond de ces marais leur rendre la vie que le froid leur avoii ôtée. La même chose m'avoit été dite à Copenhague par M. l'ambassadeur , et à Stockholm par quelques personnes ; mais j'avois toujours eu beaucoup de peine à croire que des animaux pussent vivre plus de six mois ensevelis dans la terre, sans aucune nourriture. C'est pourtant la vérité ; et cela m'a été confirmé par tant de gens , que je ne saurois plus en douter. Nous logeâmes ce jour-là à Coctiianda , où commence la Laponie; et le lendemain lundi , après avoir fait quatre milles, nous vînmes camper sur le bord de la rivière , oii il fallut coucher sub dio ^ et où nous fîmes des feux épouvantables , pour nous garantir de l'importunité des moucherons. Nous fîmes un grand retranchement rond, de quantité de gros arbres secs, et de plus petits pour les allumer : nous nous mîmes au milieu , et fîmes le plus beau feu que j'aie vu de ma vie. On auroit pu assurément charger un de ces grands bateaux qui viennent à Paris, du bois que nous consumâmes, et il s'en fallut peu que nous ne mîmes le feu à toute la forêt. Nous demeurâmes
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au milieu de ces feux toute la nuit, et nous nous mîmes en chemin le lendemain matin , mardi , pour alto aux mines de cuivre , qui n'étoient plus éloignées que de deux lieues. Nous prîmes notre chemin à l'ouest , sur une petite rivière nommée Longasiochi^ qui formoit de temps en temps des paysages les plus agréables que j'aie jamais vus; et après avoir été souvent obligés de porter notre bateau , faute d'eau, nous arrivâmes à Swapavara ou Suppawahara ^ où sont les mines de cuivre. Ce lieu est éloigné d'une lieue de la rivière, et il fallut faire tout ce chemin à pied.
Nous fûmes extrêmement réjouis à notre arrivée , d'apprendre qu'il y avoit un François dans ce lieu. Vous voyez , monsieur, qu'il n'y a point d'endroit , si reculé qu'il puisse être , où les François ne se fassent jour. Il y avoit près de trente ans qu'il travailloit aux mines; il est vrai qu'il avoit plus la mine d'un sauvage que d'un homme : il ne laissa pas de nous servir beaucoup , quoiqu'il eût presque oublié sa langue ; et il nous assura que depuis qu'il étoit en ce lieu, bien loin d'y avoir vu des François , il n'y étoit venu aucun étranger plus voisin qu'un Italien , qui passa il y a environ quatorze ans , et dont on n'a plus entendu parler depuis. Nous fîmes tout doucement que cet homme reprit un peu sa langue naturelle , et nous apprîmes de lui bien des choses que nous eussions eu de la peine à savoir d'un autre que d'un François.
Ces mines de Swapai^ara sont à trente milles de TornOj et quinze miiles de Ronges (il faut toujours prendre trois lieues de France pour un mill# de Suéde). Elles furent ouvertes il y a environ vingtsept ans , par un Lapon nommé à qui Ton a
fait une petite rente de quatre écus, et de deux tonneaux de farine; il est aussi exempt de toute contribution. Ces mines ont été autrefois mieux entretenues qu'elles ne sont; il y avoit toujours cent hommes qui y travailloient ; mais présentement à peine en voit-on dix ou douze. Le cuivre qui s'y trouve est pourtant le meilleur qui soit en toute la Suéde ; mais le pays est si désert et si épouvantable, qu'il y a peu de personnes qui y puissent rester. Il n'y a que les Lapons qui demeurent pendant l'hiver autour de ces mines ; et l'été ils sont obligés d'abandonner le pays , à cause du chaud et des moucherons que les Suédois appellent alcaneras ^ qui sont pires mille fois que toutes les plaies d'Egypte. Ils se retirent dans les montagnes proche la mer occidentale, pour avoir la commodité de pêcher, et pour trouver plus facilement de la nourriture à leurs rennes , qui ne vivent que d'une petite mousse blanche et tendre, qui se trouve l'été sur les monts Sellices , qui séparent la Norvv^ége de la Laponie , dans les pays les plus septentrionaux.
Nous allâmes le lendemain mercredi voir les mines, qui étoient éloignées d'une bonne demi-lietie de notre cabane. Nous admirâmes les travaux et les
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abîmes ouverts qui pénétroient jusqu'au centre de la terre , pour aller chercher , près des enfers , de la matière au luxe et à la vanité. La plupart de ces trous étoient pleins de glaçons; et il y en avoit qui étoient revêtus , depuis le bas jusqu'en haut , d'un mur de glace si épais , que les pierres les plus grosses , que nous prenions plaisir à jeter contre, loin d'y faire quelque brèche, ne laissoient pas même la marque où elles avoient touché ; et lorsqu'elles tomboient dans le fond, on les voyoit rebondir et rouler sans faire la moindre ouverture à la glace. Nous étions pourtant alors dans les plus fortes chaleurs de la canicule ; mais ce qu'on appelle ici un été violent peut passer en France pour un très rude hiver.
Toute la roche ne fournit pas partout le métal ; il faut chercher les veines , et lorsqu'on en a trouvé quelqu'une , on la suit avec autant de soin qu'on a eu de peine à la découvrir. On se sert pour cela , ou du feu pour amoHir le rocher, ou de la poudre pour le faire sauter. Cette dernière manière est beaucoup plus pénible ; mais elle fait incomparablement plus d'effet. INous prîmes des pierres de toutes les couleurs , de jaunes , de bleues , de vertes , de violettes ; et ces dernières nous parurent les plus pleines de métal, et les meilleures.
Nous fîmes l'épreuve de quantité de pierres d'aimant, que nous trouvâmes sur la roche; mais elles avoient perdu presque toute leur force par le feu qu'on avoit fait au-dessus ou au-dessous : ce qui fit
que nous uc voulûmes point nous en charger, et que nous différâmes d'en prendre à la mine de fer à notre retour. Après avoir considéré toutes les machines et les pompes qui servent à élever l'eau , nous contemplions à loisir toutes jes montagnes couvertes de neiges qui nous environnoient. C'est sur ces roches que les Lapons habitent l'hiver; ils les possèdent en propre depuis la division de la Laponie , qui fut faite du temps de Gustave Adolphe, père de la reine Christine. Ces terres et ces montagnes leur appartiennent, sans que d'autres puissent s'y établir; et pour marque de leur propriété, ils ont leurs noms écrits sur quelques pierres ou sur quelques endroits de la montagne qu'ils ont eue en propriété, ou qu'ils ont habitée: tels sont les rochers de Lupawara , Kerquerol ^ Kilavara , Lungj, Dondere , ou roche du Tonnerre ^ qui ont donné le nom aux familles des Lapons qui y habitent, et qu'on ne connoît dans le pays que par les surnoms qu'ils ont pris de ces roches. Ces montagnes ont quelquefois sept ou huit lieues d'étendue; et quoiqu'ils demeurent toujours sur la même roche , ils ne laissent pas de changer fort souvent de place, lorsque la nécessité le demande, et que les rennes ont consommé toute la mousse qui étoit autour de leur habitation. Quoique certains Lapons aient pendant l'hiver certaines terres fixes , il y en a beaucoup davantage qui courent toujours, et desquels on ne sauroit trouver l'habitation ; ils sont tantôt
dans les bois , et tantôt proche des lacs , selon qu'ils ont besoin de pêcher ou de chasser; et on ne les voit que lorsqu'ils viennent l'hiver aux foires , pour troquer leurs peaux contre autre chose dont ils ont besoin , et pour apporter le tribut qu'ils paient au roi de Suéde , dont ils pourroient facilement s'exempter, s'ils ne vouloient pas se trouver à ces foires. Mais la nécessité qu'ils ont de fer , d'acier , de corde , de couteaux , et autres , les oblige à venir en ces endroits , où ils trouvent ce qu'ils ont besoin. Le tribut qu'ils paient est d'ailleurs fort peu de chose. Les plus riches d'entre eux, quand ils auroient mille ou douze cents rennes , comme il s'en rencontre quelques uns , ne paient ordinairement que deux ou trois écus tout au plus.
Après que nous nous fûmes amplement informés de toutes ces choses, nous reprîmes le chemin de notre cabane , et nous vîmes en passant les forges où l'on donne la première fonte au cuivre. C'est là qu'on sépare ce qu'il y a de plus grossier, lorsqu'il a été assez long-temps dans le creuset pour pousser dehors toutes ses impuretés : avant que de trouver le cuivre qui est au fond , on lève plusieurs feuilles qu'ils appellent rosettes ^ dans lesquelles il n'y a que la moitié de cuivre , et qu'on remet ensuite au fourneau pour en ôter tout ce qu'il y a de terrestre : c'est la première façon qu'on lui donne là ; mais il faut à Konges qu'il passe encore trois fois au feu pour le purifier tout-à-fait , et le rendre en état de
prendre sous, le marteau la forme qu'on lui veut
donner.
Le jeudi , le prêtre des Lapons arriva avec quatre de sa nation , pour se trouver le lendemain à un des jours de prières établies par toute la Suéde, pour remercier Dieu des victoires que les Suédois ont remportées ces jours-là.
Ce furent les premiers Lapons que nous vîmes, et dont la vue nous réjouit tout-à-fait. Ils venoient troquer du poisson pour du tabac. Nous les considérâmes depuis la tête jusqu'aux pieds. Ces hommes sont faits tout autrement que les autres. La hauteur des plus grands n'excède pas trois coudées; et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire. Ils ont la tête grosse, le visage large et plat, le nez écrasé, les yeux petits , la bouche large , et une barbe épaisse qui leur pend sur Festomac. Tous leurs membres sont proportionnés à la petitesse du corps : les jambes sont déliées , les bras longs ; et toute cette petite machine semble remuer par ressorts. Leur habit d'hiver est d'une peau de renne , faite comme un sac, descendant sur les genoux, et retroussée sur les hanches d'une ceinture de cuir ornée de petites plaques d'argent : les souliers , les bottes et les gants sont de même ; ce qui a donné lieu à plusieurs historiens de dire qu'il y avoit des hommes vers le nord, velus comme des bêtes, et qui ne se servoient point d'autres habits que de ceux que la nature leur avoit donnés. Ils ont toujours une bourse
des parties de renne qui leur pend sur l'estomac, dans laquelle ils mettent une cuillère. Ils changent cet habillement Tété, et en prennent un plus léger, qui est ordinairement de la peau des oiseaux qu'ils écorchent , pour se garantir des moucherons. Ils ne laissent pas d'avoir par-dessus un sac de grosse toile, ou d'un drap giis-blanc, qu'ils mettent sur leur chair ; car l'usage du linge leur est tout-à-fait inconnu.
Ils couvrent leur tête d'un bonnet qui est ordinairement fait de la peau d'un oiseau gros comme un canard, qu'ils appellent loom ^ qui veut dire en leur langue boiteux ^ à cause que cet oiseau ne sauroit marcher : ils le tournent d'une manière que la tête de l'oiseau excède un peu le front, et que les ailes leur tombent sur les oreilles.
Voilà, monsieur, la description de ce petit animal qu'on appelle Lapon; et l'on peut dire qu'il n'y en a point, après le singe, qui approche plus de l'homme. Nous les interrogeâmes sur plusieurs choses dont nous voulions nous informer, et nous leur demandâmes particulièrement l'endroit où nous pouvions trouver de leurs camarades. Ces gens nous instruisirent sur tout , et nous dirent que les Lapons commençoient à descendre des montagnes qui sont vers la mer Glaciale, d'où le chaud- et les mouches les avoient chassés , et se répandoient vers le lac Tornotracs j d'où le fleuve Torno prend sa source, pour y pêcher quelque temps, jusqu'à ce
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qu'ils pussent, vers la Saint-Barthélemi , se lapproclier tout-à-fait des montagnes de Swapavara, Kilavan^ et les autres où le froid commençoit à se faire sentir, pour y passer le reste de Thiver. Ils nous assurèrent que nous ne manqueîions pas d'en trouver là des plus riches ; et que pendant sept ou huit jours que nous serions à y aller, les Lapons emploieroient ce temps pour y venir. Ils ajoutèrent que pour eux ils étoient demeurés pendant tout l'été aux environs de la mine et des lacs qui sont autour , ayant trouvé assez de nourriture pour quinze ou vingt rennes qu'ils avoient chacun , et étant trop pauvres pour entreprendre un voyage de quinze jours, pour lequel il falloit prendre des provisions qu'ils n'étoient pas en pouvoir de faire , à cause qu'ils ne pouvoient vivre éloignés des étangs qui leur fournissoient chaque jour de quoi vivre.
Le vendredi, i5 août, il fit un grand froid, et il neigea sur les montagnes voisines. Nous eûmes une longue conversation avec le prêtre , lorsqu'il eut fini les deux sermons qu'il fît ce jour-là, l'un en finlandois , et l'autre en Japon. Il parloit, heureusement pour nous, assez bon latin , et nous l'interrogeâmes sur toutes les choses qu'il pouvoit le mieux connoître , comme sur le baptême , le mariage-, et les enterrements. Il nous dit, au sujet du premier, que tous les Lapons étoient chrétiens et baptisés ; mais que la plupart ne l'étoient que pour }a forme seulement , et qu'ils retenaient tant de
choses de leurs anciennes superstitions , qu'on pou- \oit dire qu'ils n'avoient que le nom de chrétiens, et que leur cœur étoit encore païen.
Les Lapons portent leurs enfants au prêtre pour baptiser, quelque temps après qu'ils sont nés : si c'est en hiver, ils les portent avec eux dans leurs traîneaux; et si c'est en été, ils les mettent sur des rennes, dans leurs berceaux pleins de mousse, qui sont faits d'écoi ce de bouleau , et d'une manière toute particulière. Ils font ordinairement présent au prêtre d'une paire de gants, bordés en de certains endroits de la plume de loom^ qui est violette, marquetée de blanc , et d'une très belle couleur. Sitôt que l'enfant est baptisé , le père lui fait ordinairement présent d'une renne femelle, et tout ce qui provient de cette renne qu'ils appellent pannikcis , soit en lait, fromage, et autres denrées , appartient en propre à la fille; et c'est ce qui fait sa richesse lorsqu'elle se marie. Il y en a qui font encore présent à leurs enfants d'une renne lorsqu'ils aperçoivent sa première dent; et toutes les rennes qui viennent de celle-là , sont marquées d'une marque particulière , afin qu'elles puissent être distinguées des autres. Ils changent le nom de baptême aux enfants lorsqu'ils ne sont pas heureux ; et le premier jour de leurs noces , comme tous les autres , ils couchent dans la même cabane , et caressent leurs femmes devant tout le monde.
Il nous dit, touchant le mariage, que les Lapons
lïiarioient leurs filles assez tard , quoiqu'elles ne manquassent pas de partis , lorsqu'elles étoient connues dans le pays pour avoir quantité de rennes provenues de celles que leur père leur a données à leur naissance et à leur première dent ; car c'est là tout ce qu'elles emportent avec elles ; et le gendre , bien loin de recevoir quelque chose de son beau-père, est obligé d'acheter la fdle par des présents. Il commence ordinairement au mois d'avril à faire l'amour comme les oiseaux.
Lorsque l'amant a jeté les yeux sur quelque fille qu'il veut avoir en mariage , il faut qu'il fasse état d'apporter quantité d'eau -de -vie, lorsqu'il vient faire la demande avec son père ou son plus proche parent. On ne fait point l'amour autrement en ce pays , et on ne conclut jamais de mariage qu'après avoir vidé plusieurs bouteilles d'eau-de-vie, et fumé quantité de tabac. Plus un homme est amoureux, et plus il apporte de brandevin , et il ne peut par d'autres marques témoigner plus fortement sa passion. Ils donnent un nom particulier à cette eau-devie que Famant apporte aux accords, et ils l'appellent la bonne arrivée du vin , ou soubbotivin ^ le vin des amants. C'est une coutume chez les Lapons d'accorder leurs filles long-temps avant que de les marier : ils font cela afin que l'amoureux fasse durer ses présents ; et s'il veut venir à bout de son entreprise, il faut qu'il ne cesse point d'arroser son amour de ce breuvage si chéri. Enfin lorsqu'il a
fait les choses honnêtement pendant un an ou deux , quelquefois on conclut le mariage.
Les Lapons avoient autrefois une manière de marier toute particulière , lorsqu'ils étoient encore tout-à-fait ensevelis dans les ténèbres du paganisme, et qui ne laisse pas encore d'être observée de quelques uns. On ne menoit point les parties devant le prêtre ; mais les parents les marioient chez eux , sans autre cérémonie que par l'excussion du feu qu'ils tiroient d'un caillou. Ils croient qu'il n'y a point de figure plus mystérieuse , et plus propre pour nous représenter le mariage ; car comme la pierre renferme en elle-même une source de feu qui ne paroît que lorsqu'on l'approche du fer, de même , disent-ils , il se trouve un principe de vie caché dans l'un et l'autre sexe, qui ne se fait voir que lorsqu'ils sont unis.
Je crois, monsieur, que vous ne trouverez pas que ce soit fort mal raisonné pour des Lapons; et il y a bien des gens , et plus subtilisés , qui auroient de la peine à donner une comparaison plus juste. Mais je ne sais si vous jugerez que le raisonnement suivant soit de la même force.
J'ai déjà dit que lorsqu'une fille est connue dans le pays pour avoir quantité de rennes, elle ne manque point de partis ; mais je ne vous avais pas dit , monsieur, que cette quantité de bien étoit tout ce qu'ils demandoient dans une fille, sans se mettre en peine si elle étoit avantagée de la nature, ou non;
si elle avoit de Tesprit, ou si elle n'en avoit point, et même si elle étoit encore pucelle , ou si quelque autre avant lui avoit reçu des témoignages de sa tendresse. Mais ce que vous admirerez davantage, et qui m'a surpris le premier, c'est que ces gens, bien loin de se faire un monstre de cette virginité , croient que c'est un sujet parmi eux de rechercher de ces filles avec autant d'empressement , que, toutes pauvres qu'elles sont bien souvent , ils les préfèrent à des riches qui seroient encore pucelles , ou qui passeroient du moins pour telles parmi eux. Il faut pourtant faire cette distinction, monsieur, qu'il faut que ces filles dont nous parlons aient accordé cette faveur à des étrangers qui vont l'hiver faire marchandise , et non pas à des Lapons ; et c'est de là qu'ils infèrent que, puisqu'un homme qu'ils croient plus riche , et de meilleur goût qu'eux , a bien voulu donner des marques de son amour à une fille de leur nation, il faut qu'elle ait un mérite secret qu'ils ne connoissent pas , et dont ils doivent se bien trouver dans la suite. Ils sont si friands de ces sortes de morceaux , que lorsqu'ils viennent quelquefois pendant l'hiver à la ville de Torno ^ et qu'ils trouvent une fille grosse, non seulement ils oublient leurs intérêts , en voulant la prendre sans bien , mais même , lorsqu'elle fait ses couches , ils l'achètent des parents autant que leurs facultés le leur peuvent permettre.
Je connois.bien des personnes , monsieur, qui
seroient assez charitables pour faire ainsi la fortune de quantité de pauvres filles , et qui ne demanderoient pas mieux que de leur procurer, sans qu'il leur en coûtât beaucoup de peine , des partis avan» tageux. Si cette mode pouvoit venir en France, on ne verroit pas tant de filles demeurer si long-temps dans le célibat. Les pères de qui les bourses sont nouées d'un triple nœud n'en seroient pas si empêchés , et elles auroient toujours un moyen tout prêt de sortir de la captivité où elles sont. Mais je ne crois pas , monsieur , quoi que puissent faire les papas , qu'elle s'y introduise sitôt : on est trop infatué de ce mot àlionneurj, on s'en est fait un fantôme qu'il est présentement trop malaisé de détruire.
Comme les Lapons ignorent naturellement presque toutes les maladies , ils n'ont point voulu s'en faire d'eux-mêmes, comme nous. La jalousie et la crainte du cocuage ne les troublent point. Ces maux , qui possèdent tant de personnes parmi nous, sont inconnus chez eux; et je ne crois pas même qu'il y ait un mot dans leur langue pour exprimer celui de cocu; et l'on peut dire plaisamment avec cet Espagnol , en parlant des siècles passés , et de celui dans lequel nous vivons : .
Passô lo de oro Passe lo de plata, Passo lo de hierio.
Vive lo de cuerno.
Et tandis que ces gens -là font revivre le siècle d'or, nous nous en faisons un de cornes. En effet, monsieur, vous allez voir parmi eux ce que je crois qu'on voyoit du temps de Saturne , c'est-à-dire une communauté de biens qui vous surprendra. Vous avez vu les Lapons ce que nous, nous appelons cocus ^ devant le sacrement ; et vous allez voir qu'ils ne le sont pas moins après.
Quand le mariage est consommé , le mari n'emrriéne pas sa femme , mais il demeure un an avec son beau-père , au bout duquel temps il va établir sa famille où bon lui semble, et emporte avec lui tout ce qui appartient à sa femme. Les présents même qu'il a faits à son beau-père, au temps des accords , lui sont rendus , et les parents reconnoissent ceux qui leur ont été faits , par quelques rennes , suivant leur pouvoir.
', -' -Je vous ai remarqué , monsieur , que les étrangers ont en ce pays un grand privilège , qui est d'honorer les filles de leur approche. Ils en ont un autre qui n'est pas moins considérable , qui est de partager avec les Lapons leurs lits et leurs femmes. Quand un étranger vient dans leurs cabanes, ils le reçoivent le mieux qu'ils peuvent, et pensent le régaler parfaitement , s'ils ont un verre d'eau-de-vie à lui donner; mais après le repas, quand la personne qu'ils reçoivent est de considération , et qu'ils veulent lui faire chère entière , ils font venir leurs femmes et leurs filles, et tiennent à grand honneur
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que vous agissiez avec elles comme ils feroieut eux-mêmes : pour les femmes et les filles , elles ne font aucune difficulté de vous accorder tout ce que vous pouvez souhaiter, et croient que vous leur faites autant d'honneur qu'à leurs maris ou à leurs pères.
Comme cette manière d'agir me surprit étrangement , et n ayant pu jusqu'à présent l'éprouver moimême , je m'en suis informé le plus exactement qu'il m'a été possible ; et parmi quantité d'histoires de cette nature , je vous en dirai donc ce qu'on m'a assuré être véritable.
Ce François que nous trouvâmes aux mines de Swapa^ara^ homme simple, et que je ne crois pas capable de controuver une histoire, nous assura que pour faire plaisir à quantité de Lapons , il les avoit soulagés du devoir conjugal ; et pour nous faire voir combien ces gens lui avoient fait d'instances pour le faire condescendre à prendre cette peine, il nous dit qu'un jour, après avoir bu quelques verres d'eau-de-vie avec un Lapon , il fut sollicité par cet homme de coucher avec sa femme , qui étoit là présente , avec toute sa famille; et que , sur le refus qu'il lui en fit, s'excusant du mieux qu'il pouvoit, le Lapon, ne trouvant pas ses excuses valables , prit sa femme et le François , et les ayant jetés tous deux sur le lit , sortit de la chambre et ferma la porte à la clef, conjurant le François , par tout ce qu'il put alléguer de plus fort , qu'il lui plût faire en sa place comme il faisoit lui-même.
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L'histoire qui arriva à Joannes Tornœus , prêtre des Lapons, dont j'ai déjà parlé, n'est pas moins remarquable. Elle nous fut dite par ce même prêtre qui avoit été long-temps son vicaire dans la Laponie , et qui avoit vécu sous lui près de quinze ans : il la tenoit de lui-même. Un Lapon, nous ditil , des plus riches et des plus considérés qui fussent dans la Laponie de Torno^ eut envie que son lit fût honoré de son pasteur; il ne crut point de meilleur moyen pour multiplier les troupeaux et pour attirer la bénédiction du ciel sur toute sa famille : il le pria plusieurs fois de lui vouloir faire cet honneur; mais le pasteur, par conscience ou autrement, n'en voulut rien faire, et lui représentoit toujours que ce n'étoit pas le plus sûr moyen pour s'attirer un Dieu propice. Le Lapon n'entroit point dans tout ce que le pasteur lui pouvoit dire , et un jour qu'il le rencontra seul , il le conjura à genoux , et par tout ce qu'il avoit de plus saint parmi les dieux qu'il adoroit, de ne pas lui refuser la grâce qu'il lui demandoit; et ajoutant les promesses aux prières, il lui présenta six écus, et s'offrit de les lui donner, s'il vouloit s'abaisser jusqu'à coucher avec sa femme. Le bon pasteur songea quelque temps s'il pouvoit le faire en conscience; et ne voulant pas refuser ce pauvre homme , il trouva qu'il valoit encore mieux le faire cocu et gagner son argent, que de le désespérer.
Si cette aventure ne nous avoit pas été racontée
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par le même prêtre qui étoit alors son disciple, et qui étoit présent, je ne pourrois jamais la croire; mais il nous l'assura d'une manière si forte, que je ne puis en douter, connoissant d'ailleurs le naturel du pays.
Cette bonne volonté que les Lapons ont pour leurs femmes ne s'étend pas seulement à l'égard de leurs pasteurs, mais aussi sur tous les étrangers, suivant ce qu'on en a dit , et comme nous voulons le prouver.
Je ne vous dis rien, monsieur, d'une fille à qui le bailli de Laponie, qui est celui qui reçoit le tribut pour le roi, avoit fait un enfant. Un Lapon l'acheta , pour en faire sa femme , de celui qui l'avoit déshonorée , sans autre raison que parcequ'elle avoit su captiver les inclinations d'un étranger. Toutes ces choses sont si fréquentes en ce pays, que, pour peu qu'on vive parmi les Lapons , on ne manque pas d'en être bientôt convaincu par sa propre expérience.
Ils lavent leurs enfants dans un chaudron , tous les jours trois fois, jusqu'à ce qu'ils aient un an; et après , trois fois par semaine. Us ont peu d'enfants, et il ne s'en trouve presque jamais six dans une famille. Lorsqu'ils viennent au monde, ils les lavent dans de la neige jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus respirer, et pour lors ils les jettent dans un bain d'eau chaude ; je crois qu'ils font cela pour les endurcir au froid. Sitôt que la mère est délivrée , elle boit un
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fifrand coup d'huile de baleine , et croit que cela lui est d'un secours considérable. Il est aisé de connoître dans le berceau de quel sexe est l'enfant. Si c'est un garçon , ils suspendent au-dessus de sa tête un arc, des flèches, ou une lance, pour leur apprendre, même dans le berceau, ce qu'ils doivent faire le reste de leur vie , et leur faire connoître qu'ils doivent se rendre adroits dans leur exercice. Sur le berceau des filles on voit des ailes de lagopos ^ qu'ils appellent rippa , avec les pieds et le bec, pour leur insinuer dès l'enfance la propreté et l'agilité. Quand les femmes sont grosses , on frappe le tambour pour savoir ce qu'elles auront. Elles aiment mieux des filles , parcequ'elles reçoivent des présents en les mariant , et qu'on est obligé d'acheter les femmes. Les maladies , comme j'ai déjà remarqué , sont presque toutes inconnues aux Lapons; et, s'il leur en arrive quelqu'une , la nature est assez forte pour les guérir d'elle-même ; et sans l'aide de médecins ils recouvrent bientôt la santé. Ils usent pourtant de quelques remèdes , comme de la racine de mousse „ qu'ils nomment yee^f^ ou ce qu'on appelle angélique pierreuse. La résine qui coule des sapins leur fait des emplâtres , et le fromage de renne est leur onguent divin. Ils s'en servent diversement : ils ont du fiel de loup qu'ils délaient dans du brandevin avec de la poudre à canon. Lorsque le froid leur a gelé quelque partie du corps , ils étendent le fromage coupé par tranches sur la partie malade ; et ils
en reçoivent du soulagement. La seconde manière d'employer le fromage pour les maux extérieurs , ou intérieurs, est de faire entrer un fer rouge dans le fromage , qui distille par cette ardeur une espèce d'huile , de laquelle ils se frottent à l'endroit où ils souffrent, et le remède est toujours suivi d'un succès et d'un effet merveilleux. Il conforte la poitrine, emporte la toux, et est bon pour toutes les contusions; mais la manière la plus ordinaire pour les plaies plus dangereuses, c'est le feu. Ils s'appliquent un charbon tout rouge sur la blessure , et le laissent le plus long-temps qu'ils peuvent, afin qu'il, puisse consumer tout ce qu'il y a d'impur dans le mal. Cette coutume est celle des Turcs; ils ne trouvent point de remède plus souverain.
Ceux qui sont assez heureux en France et en d'autres lieux, pour arriver à une extrême vieillesse, sont obligés de souffrir quantité d'incommodités qu'elle traîne avec elle; mais les Lapons en sont entièrement exempts , et ils ne ressentent pour toute infirmité dans cet état qu'un peu de diminution de leur vigueur ordinaire. On ne sauroit même distinguer les vieillards d'avec les jeunes, et on voit rarement de tête blanche en ce pays : ils retiennent toujours leur même poil , qui est ordinairement roux. Mais ce qui est de remarquable , c'est qu'on rencontre peu de vieillards qui ne soient aveugles. Leurs vues , déjà affoiblies par le défaut de la nature, ne peuvent plus supporter ni l'éclat de la
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neige , dont la terre est presque toujours couverte, ni la fumée continuelle causée par le feu qui est toujours allumé au milieu de leur cabane, et qui les aveugle sur la fin de leurs jours.
Lorsqu'ils sont malades , ils ont coutume de jouer du tami)our dont je parlerai ci-après , pour connoître si la maladie doit les conduire à la mort ; et lorsqu'ils croient être persuadés du succès fâcheux, et que le malade commence à tirer à la fin . ils se mettent autour de son lit ; et pour faciliter à son ame le passage à l'autre monde , ils font avaler à l'agonisant ce qu'ils peuvent d'eau-de-vie , en boivent autant qu'ils en ont , pour se consoler de la perte qu'ils font de leur ami, et pour s'exciter à pleurer. Il n'est pas plus tôt mort qu'ils abandonnent la maison, et la détruisent même, de crainte que ce qui reste de lame du défunt , que les anciens appeloient mânes , ne leur fasse du mal. Leur cercueil est fait d'un arbre creusé, ou bien de leur traîneau, dans lequel ils mettent ce que le défunt avoit de plus cher, comme son arc, ses flèches, sa lance, afin que si un jour il entre en vie, il puisse exercer sa même profession. Il y en a même de ceux qui ne sont que cavalièrement chrétiens , qui confondent le christianisme avec leurs anciennes superstitions ; et, entendant dire à leurs pasteurs que nous devons un jour ressusciter , mettent dans le cercueil du défunt une hache , un caillou , et un fer pour faire du feu ( les Lapons ne voyagent point sans cet
équipage) , afin que lorsque le défunt ressuscitera, il puisse abattre les arbres , aplanir les rochers , et brûler tous les obstacles qui pourroient se rencontrer sur le chemin du ciel. Vous voyez, monsieur, que, malgré leurs erreurs, ces gens y tendent de tout leur pouvoir ; ils y veulent arriver de gré ou de force , et Ton peut dire , his perferrwn et ignés ad cœlos grassari constitutwn j et qu'ils prétendent par le fer et par le feu emporter le royaume des cieux.
Ils n'enterrent pas toujours les défunts dans les cimetières, mais bien souvent dans les forêts ou dans les cavernes. On arrose le lieu d'eau-de-vie; tous les assistants en boivent, et trois jours après l'enterrement on tue le renne qui a conduit le mort au lieu de sa sépulture, et on en fait un festin à tous ceux qui ont été présents. On ne jette point les os , mais on les garde avec soin pour les enterrer au côté du défunt. C'est dans ce repas qu'on boit le paligavin , c'est'à-dire Veau-de-vie bienheureuse ^ parcequ'on la boit en l'honneur d'une personne qu'ils croient bienheureuse.
Les successions se font à peu près comme en Suéde : la veuve prend la moitié ; et si le défunt a laissé un garçon et une fille , le garçon prend les deux tiers du bien , et laisse l'autre à sa sœur.
Nous étions au plus fort de cette conversation, quand on nous vint avertir qu'on apercevoit sur le haut de la montagne des Lapons qui venoient avec des rennes. Nous allâmes au-devant d'eux pour
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avoir le plaisir de contempler leur équipage et leur marche ; mais nous ne rencontrâmes que trois ou quatre personnes , qui apportoient sur des rennes des poissons secs pour vendre à Swapavara. H y a long-temps, monsieur, que je vous parle A^rennes ^ sans vous avoir fait la description de cet animal, dont on nous a tant parlé autrefois. Il est juste que je satisfasse présentement votre curiosité, comme je contentai pour lors la mienne.
Rheen est un mot suédois dont on a appelé cet animal, soit à cause de sa propreté, soit à cause de sa légèreté : car rhen signifie net^ et renna veut dire courir en cet langue. Les Romains n'avoient aucune connoissance de cet animal , et les Latins récents rappellent rangifer. Je ne puis vous en dire d'autre raison , sinon que je crois que les Suédois ont pu avoir autrefois appelé cette bête rangi , auquel mot on auroit ajouté yera^ comme qui diroit béte nommée rangi. Comme je ne voudrois pas dire que le bois de ces animaux , qui s'étend en forme de grands rameaux , ait donné lieu de les appeler ainsi , puisqu'on auroit aussitôt àvtramifer c^ne rangifer: quoi qu'il en soit, il est constant, monsieur, que bien que cette bête soit presque semblable à un cerf, elle ne laisse pas de différer en quelque chose. Le renne est plus grand que le cerf; la tête est assez semblable, mais le bois est tout différent; il est élevé fort haut , et se courbe vers le milieu , faisant une forme de cercle sur la tête; il est velu
depuis le bas jusqu'en haut, de la couleur de la peau, et est plein de sang partout; en sorte qu'en le pressant fort avec la main , on s'aperçoit , par Taction de l'animal, qu'il sent de la douleur dans cette partie. Mais ce qu'il a de particulier, et qu'on ne voit en aucun autre animal , c'est la quantité de bois dont la nature Ta pourvu pour se défendre contre les bêtes sauvages. Les cerfs n'ont que deux bois, d'oii sortent quantité de dagues ; mais les rennes en ont un autre sur le milieu du front , qui fait le même effet que celle qu'on peint sur la tête des licornes, et deux autres qui , s'étendant sur ses yeux, tombent sur sa bouche. Toutes ces branches néanmoins sortent de la même racine , mais elles prennent des routes et des figures différentes ; ce qui leur embarrasse tellement la tête, qu'ils ont de la peine à paître, et qu'ils aiment mieux arracher les boutons des arbres, qu'ils peuvent prendre avec moins de difficulté.
La couleur de leur poil est plus noire que celle du cerf, particulièrement quand ils sont jeunes, et pour lors ils sont presque noirs comme les rennes sauvages, qui sont toujours plus forts, plus grands et plus noirs que les domestiques.
Quoiqu'ils n'aient pas les jambes si menues que le cerf, ils ne laissent pas de le surpasser en légèreté. Leur pied est extrêmement fendu et presque rond ; mais ce qui est de remarquable dans cet animal , c'est que tous ses os , et particulière
ment les articles des pieds , craquent comme si on rerauoit des noix , et font un cliquetis si fort , qu'on entend cet animal presque d'aussi loin qu'on le voit. L'on remarque aussi dans les rennes , que , quoiqu'ils aient le pied fendu , ils ne ruminent point, et qu'ils n'ont point de fiel, mais une petite marque noire dans le foie, sans aucune amertume.
Au reste , quoique cette bête soit d'une nature sauvage, les Lapons ont si bien trouvé le moyen de les apprivoiser , et de les rendre domestiques , qu'il n'y a personne dans le pays qui n'en ait des troupeaux comme de moutons. On ne laisse pas d'en trouver dans les bois grande quantité de sauvages, et c'est à ceux-là que les Lapons font une chasse cruelle, tant pour avoir leur peau, qui est beaucoup plus estimée que celle des rennes domestiques, que pour la chair, qui est beaucoup plus délicate. Il y a même de ces animaux qui sont à demi sauvages et domestiques, et les Lapons laissent aller dans les bois leurs rennes femelles, dans le temps que ces animaux sont en chaleur; et ceux qui proviennent de cette conjonction ont un nom particulier; et ils les appellent kattaigiar j, et ils deviennent beaucoup plus grands et plus forts que les autres, et plus propres pour le traîneau.
La Laponie ne nourrit point d'autres animaux domestiques que les rennes ; mais on trouve dans ces bêtes seules autant de commodités qu'on en rencontre dans toutes celles que nous nourrissons.
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Ils ne jettent rien de cet animal; ils emploient le poil, la peau, la chair, les os, la moelle, le sang, et les nerfs, et ils mettent tout en usage.
La peau leur sert pour se garantir des injures de l'air. En hiver ils s'en servent avec le poil , et en été ils ont des peaux dont ils l'ont fait tomber. La chair de cet animal est pleine de suc, grasse, et extrêmement nourrissante ; et les Lapons ne mangent point d'autre viande que de celle de renne. Les os leur sont d'une utilité merveilleuse pour faire des arbalètes et des arcs, pour armer leurs flèches, pour faire des cuillères, et pour orner tous les ouvrages qu ils veulent faire. La langue et la moelle des os est ce qu'ils ont de plus délicat parmi eux; et les amants portent de ces mets à leurs maîtresses , comme les plus exquis , qu'ils accompagnent ordinairement de chair d'ours et de castor. Ils boivent souvent le sang ; mais ils le conservent plus ordinairement dans la vessie de cet animal, qu'ils exposent au froid , et le laissent condenser et prendre un corps en cet état; et lorsqu'ils veulent faire du potage, ils en coupent ce qu'ils ont de besoin , et le font bouillir avec du poisson. Ils n'ont point d'autres fils que ceux qu'ils tirent des nerfs , qu^ils filent sur la joue de ces animaux. Ils se servent des plus fins pour faire leurs habits , et ils emploient les plus gros pour coudre ensemble les planches de leurs barques. Ces animaux ne fournissent pas seulement aux Lapons de
quoi se vêtir et de quoi manger, ils leur donnent I. 8
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aussi de quoi boire. Le lait de renne est le seul breuvage qu'ils aient ; et parcequ'il est extrêmement gras et tout-à-fait épais, ils sont obligés d'y mêler près*que la moitié d'eau. Ils ne tirent de ce lait que demisetier par jour des meilleures rennes, qui ne donnent même du lait que lorsqu'elles ont un veau. Ils en font des fromages très nourrissants^ et les pauvres gens qui n'ont pas le moyen de tuer leurs rennes pour manger, ne se servent point d'autre nourriture. Ces fromages sont gras et d'une odeur assez forte, mais ils sont fades, comme étant faits et mangés sans sel.
La plus grande commodité qu'on retire des rennes , c'est pour faire voyage et pour porter les fardeaux. Nous avions tant de fois entendu parler avec étonnement de la manière dont les Lapons se servent de ces animaux pour marcher, que nous voulûmes dans le moment satisfaire notre curiosité, et voir ce que c'est qu'un renne attelé à un traîneau. Nous fîmes dans le moment venir une de ces machines , que les Lapons appellent pulaha ^ et que nous nommons traîneau , dont j'ai fait la description ci -devant. Nous y fîmes attaclier le renne sur le devant , de la distance que sont ordinairement les chevaux, à ce morceau de bois dont j'ai parlé, qu'ils appellent jocolaps. Il n'a pour collier qu'un morceau de peau où le poil est resté , d'où descend vers le poitrail un trait qui lui passe sous le ventre entre les jambes, et va s'attacher à un trou qui est sur
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le devint du traîneau. Le Lapon n'a pour guide qu'une seule corde attachée à la racine du bois de l'animal , qu'il jette diversement sur le dos de la bête, tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, et lui fait connoître le chemin en la tirant du côté qu'elle doit tourner.
Nous allâmes ce jour-là, pour la première fois , dans ces traîneaux avec un plaisir incroyable; et c'est dans cette voiture que l'on fait en peu de temps un chemin considérable. On avance avec plus ou moins de diligence, suivant que le renne est plus ou moins vite et vigoureux. Les Lapons en nourrissent exprès de bâtards , qui sont produits d'un mâle sauvage et d'une femelle domestique, comme je vous ai déjà dit ; et ceux-là sont beaucoup plus vites que les autres , et plus propres pour le voyage, Zieglerus dit qu'un renne peut en un jour changer trois fois d'horizon , c'est-à-dire joindre trois fois le signe qu'on aura découvert le plus éloigné. Cet espace de chemin , quoique très considérable et fort bien expiimé , ne donne pas bien à connoître la diligence que peut faire un renne. Les Lapons la désignent mieux, en disant qu'on peut faire vingt milles de Suéde, ou cinquante lieues, en ne comptant que deux lieues et demie de France pour un mille de Suéde. Les milles de Suéde sont de 6600 toises , et les lieues de France de 2600 toises; cependant ordinairement le mille de Suéde passe pour trois lieues de France. Cette supputation satisfait plus que Tau-
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tre. Mais comme on étend le jour autant qu'on veut , et que les Lapons ne distinguent point si c'est le jour naturel de vingt-quatre heures , ou la journée que fait un voyageur, il est plus à propos, pour donner à comprendre ce qu'un renne peut faire par heure , au moins autant que je l'ai remarqué par la supputation qui précède , et par ma propre expérience , de dire qu'un bon renne entier, comme sont ceux qui se rencontrent dans la Laponie Kimi lapmarchj, qui sont renommés pour les plus vites et les plus vigoureux , peut faire par heure , étant poussé, six lieues de France; encore faut-il pour cela que la neige soit fort unie et fort gelée : il est vrai qu'il ne peut pas résister long-temps à ce travail , et il faut qu'il se repose après sept ou huit heures de fatigue. Ceux qu'on veut ménager davantage , ne feront pas tant de chemin , mais dureront aussi plus long-temps. Ils résisteront au travail pendant douze ou treize heures , au bout desquelles il est nécessaire qu'ils se reposent un jour ou deux, si l'on ne veut pas qu'ils crèvent au traîneau.
Ce chemin, comme vous voyez, monsieur, est très considérable; et s'il y avoit des postes de rennes établies en France, il ne seroit pas bien difficile d'aller de Paris à Lyon en moins de vingt-six heures. La diligence seroit belle; mais quoiqu'il semble que cette manière de voyager soit fort commode , on en seroit beaucoup plus fatigué. Les sauts qu'il faut faire, les fossés qu'il faut franchir, les
pierres sur lesquelles il faut passer , et le travail continuel nécessaire pour s'empêcher de verser, et pour se relever quand on est tombé , feroit qu'on aimeroit beaucoup mieux aller plus doucement , et essuyer moins de risques.
Quoique ces animaux se laissent assez facilement conduire, il s'en trouve néanmoins beaucoup de rétifs , et qui sont presque indomptables ; en sorte que , lorsque vous les poussez trop vite , ou que vous voulez leur faire faire plus de chemin qu'ils ne veu"lent, ils ne manquent pas de se retourner; et, se dressant sur leurs pieds de derrière, ils viennent fondre avec une telle furie sur celui qui est dans le traîneau, qui ne peut ni se défendre ni sortir, à cause des liens qui l'embarrassent , qu'ils lui cassent souvent la tête, et le tuent quelquefois avec leurs pieds de devant , desquels ils sont si forts , qu'ils n'ont point d'autres armes pour se défendre contre les loups. Les Lapons, pour se parer des insultes de ces animaux, n'ont point d'autre remède que de se tourner contre terre, et de se couvrir de leur traîneau , jusqu'à ce que leur colère soit un peu apaisée.
Ils ont encore une autre sorte de traîneau , beaucoup plus grand, et fait d'une autre manière, qu'ils appellent racdakeris. Ils s'en servent pour aller quérir leur bois, et pour transporter leurs biens, lorsqu'ils changent d'habitation.
Voilà, monsieur, la manière dont l^s Lapons
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voyagent l'hiver, lorsque la neige couvre entièrement toute la terre , et que le froid a fait une croûte glissante par-dessus. L'été, il faut qu'ils aillent à pied, car les rennes ne sont pas assez forts pour les porter, et ils ne les attellent point à des chariots, dont l'usage leur est tout-à-fait inconnu , à cause de l'âpreté des chemins : ils ne laissent pas de porter des fardeaux ; et les Lapons prennent une forte écorce de bouleau , qu'ils courbent en forme d'arc , et mettent sur la largeur ce qu'ils ont à porter, qui n'excède pas de chaque côté le poids de quarante livres. C'est de cette manière qu'ils portent pendant l'été leurs enfants baptiser, et qu'ils suivent derrière.
La nourriture la plus ordinaire des rennes est d'une petite mousse blanche extrêmement fine , qui croît en abondance par toute la Laponie ; et lorsque la terre est toute couverte de neige , la nature donne à ces animaux un instinct pour connoître sous la neige l'endroit où elle peut être, et aussitôt ils la découvrent en faisant un grand trou dans la nei(]e avec les pieds de devant, et ils font cela d'une vitesse incroyable : mais quand le froid a si fort endurci la neige , qu'elle est aussi dure que la glace même , les rennes mangent pour lors une certaine mousse faite comme une toile d'araignée, qui pend des pins , et que les Lapons appellent luat.
Je pense déjà avoir dit que les rennes n'ont de lait que lorsqu'elles ont un veau, qui tette pend^mt
trois mois ; et sitôt que le veau est mort , elles n'ont plus de lait. Ils leur mettent des cocons de pin , lorsqu'ils veulent qu'ils mandent ; et quand ils tettent et qu'ils piquent leur mère, elle leur donne des coups de cornes.
L'on dit de ces animaux qu'on leur parle à Toreille , si Ton veut qu'ils aillent d'un côté ou d'un autre; cela est entièrement faux : ils vont presque toujours avec un conducteur qui en conduit six après lui; et s'il arrive que quelqu'un veuille faire voyage en quelque endroit, s'il peut trouver un renne de renvoi qui soit du pays où il veut aller, il n'aura besoin d'aucun guide, et le renne le mènera à l'endroit où il veut aller, quoiqu'il n'y ait aucun chemin tracé, et que la distance soit de plus de quarante lieues.
Le samedi, nous nous mîmes en chemin pour aller à pied au logis du prêtre , qui étoit éloigné de cinq milles , pour prendre ensuite notre chemin au nordouest , et aller à Tornotresch , où nous devions trouver les Lapons que nous cherchions. Nous ne fûmes pas plus tôt hors à-O^Swapavara^ que nous trouvâmes de quoi souper : nous tuâmes trois ou quatre oiseaux qu'on appelle en ce i^^^sjiœlripa ou oiseau de montagne^ et que les Grecs appeloient lagopos on piedvelu. Il est de la grosseur d'une poule, et, pendant l'été , a le plumage du faisan , mais tirant plus sur le brun , et est distingué en certains endroits de marques blanchâtres. L'hiver il est tout blanc. Le
roâle imite, en volant, le bruit d'un homme qui riroit de toute sa force. Il se repose rarement sur les arbres. Au reste, je ne sais point de gibier dont le goût soit si agréable. Il a ensemble , et la délicatesse du faisan , et la finesse de la perdrix : on en trouve en quantité sur les montagnes de ce pays. A deux milles de Swapavara nous rencontrâmes la barque des Lapons à qui nous avions parlé le jour précédent, et qui dévoient nous conduire à Tornotresch. Ils avoient péché toute la nuit, et nous apportâmes des truites saumonées fort excellentes, qu'ils appellent en ce pays œrlax. De là, continuant notre chemin par eau, nous vînmes camper sur une petite hauteur. Nous passâmes la nuit au milieu des bois , dont nous nous trouvâmes bien ; car le froid fut extrêmement violent , et nous fûmes obligés de faire un si beau feu pour nous garantir des bêtes, et particulièrement des ours , que ce jour-là nous mîmes le feu à la forêt : on oublia de l'éteindre en partant, et il prit avec tant de violence, excité par une horrible tempête qui s'éleva, que, revenant quinze jours après, nous le trouvâmes encore allumé en certains endroits de la forêt, où il avoit brûlé avec bien du succès ; mais cela ne faisoit mal à personne , et les incendiaires ne sont point punis en ce pays.
^. Nous ne fîmes qu'un demi-mille le dimanche, à cause des torrents et d'un vent impétueux qui nous terrassoit à tous moments; et , pendant le temps que
nous f Limes à faire ce chemin à pied , nous n'avancions pas quatre pas sans voir ou sans entendre tomber des pins d'une grosseur extrême, qui causoient , en tombant , un bruit épouvantable qui retentissoit par toute la forêt. Cette tempête , qui dura tout le jour et la nuit , nous obligea de rester, et de passer cette nuit, comme nous avions fait la précédente, avec d'aussi grands feux, mais plus de précaution , pour ne pas porter l'incendie partout où nous passions ; ce qui faisoit dire à nos bateliers qu'il ne faudroit que quatre François pour brûler en huit jours tout le pays.
Le lendemain lundi , las d'être exposés à la bise sans avancer, nous ne laissâmes pas, malgré la tempête qui duroit encore , de nous mettre en chemin sur un lac qui paroissoit unet mer agitée , tant les vagues étoient hautes ; et, après quatre ou cinq heures de travail pour faire trois quarts de mille , nous arrivâmes à l'église des Lapons , où demeuroit le prêtre.
Cette église s'appelle Chucasdes j, et c'est le lieu où se tient la foire des Lapons pendant l'hiver, où ils viennent troquer les peaux de rennes , d'hermines, de martres, et de petits-gris , contre de l'eau-devie , du tabac , du ^vahnar j, qui est une espèce de gros drap dont ils se couvrent, et duquel ils entourent leurs cabanes. Les marchands de Torno et du pays voisin ne manquent pas de s'y trouver pendant ce temps, qui dure depuis la conversion de
saint Paul, en janvier, jusqu'au deuxième de fé^ vrier. Le bailli des Lapons , suivi du juge, s'y rendent en personne, l'un pour recevoir les tributs qu'ils donnent au roi de Suéde, et l'autre pour terminer les différents qui pourroient être parmi eux, et punir les coupables et les fripons, quoiqu'il s'en rencontre rarement; car ils vivent entre eux dans une grande confiance, sans qu'on ait entendu jamais parler de voleurs , qui auroient pourtant de quoi faire facilement leurs affaires , les cabanes pleines de plusieurs choses restant toutes ouvertes , lorsqu'ils vont l'été en Norw^ége, où ils demeurent trois où quatre mois. Ils laissent au milieu des bois, sur le sommet d'un arbre qu'ils ont coupé, toutes les munitions nécessaires; et on entend rarement parler qu'ils aient été volés Le paçteur, comme vous pouvez croire, monsieur, ne s'éloigne pas dans ce temps; et c'est pour lors qu'il reçoit les dixraes de peaux de rennes , de fromage, de gants, de souliers, et autres choses , suivant le pouvoir de ceux qui lui font des présents.
Les Lapons les plus chrétiens ne se contentent pas de donner à leurs pasteurs , ils font aussi des offrandes à l'église. Nous avons vu quantité de peaux de petits-gris qui pendoient devant l'autel ; et quand ils veulent détourner quelque maladie qui afflige leurs troupeaux, ou demander à Dieu leur prospérité, ils portent des peaux de rennes à l'église, et les étendent sur le chemin qui conduit à
l'autel, par où il faut nécessairement que le prêtre passe; et ils croient ainsi s'attirer la bénédiction du ciel. Les prêtres ont beaucoup d'affaires pendant ce temps; car, comme la plupart ne viennent que cette fois à l'église pendant toute l'année, il faut faire pendant huit ou quinze jours tout ce qu'on feroit ailleurs en une année. C'est dans ce temps que la plus grande partie fait baptiser les enfants, qu'ils enterrent les corps de ceux qui sont morts pendant l'été ; car lorsqu'il meurt quelqu'un dans le temps qu'ils sont vers la mer Occidentale, ou dans quelque autre endroit de la Laponie, comme ils ne sauroient apporter les corps , à cause de la difficulté des chemins , et qu'ils n'ont point de commodité pour les transporter, ils les enterrent sur le lieu où ils sont morts , dans quelque caverne ou sous quelques pierres, pour les déterrer l'hiver, lorsque la neige leur donne la commodité de les porter à l'église. D'autres, pour éviter que les corps ne se corrompent , les mettent dans le fond de l'eau , dans leur cercueil, qui est, comme j'ai dit, d'un arbre creux ou de leur traîneau, et ne les tirent point que pour les porter au cimetière. Ils font aussi leurs mariages pendant la foire : comme tous leurs amis sont présents à cette action, ils la diffèrent ordinairement jusqu'à ce temps, pour la rendre plus solennelle , et se divertir davantage.
Les marchandises que les Lapons apportent à ces foires, sont des rennes et des peaux de ces ani-
maux , ils y débitent aussi des peaux de renards , noires, rouges, et blanches; de loutres, gulonum^ de martres, de castors, d'hermines, de loups, de petits-gris , et d'ours ; des habits de Lapons , des bottes, des gants, et des souliers; de toutes sortes de poissons secs , et des fromages de renne.
Ils changent cela contre de Feau-de-vie, de gros draps, de l'argent, du cuivre, du fer, du soufre, des aiguilles, des couteaux, et des peaux de bœufs, qui leur sont apportés par les Moscovites. Leurs marchandises ont toujours le même prix : un renne ordinaire se donne pour la valeur de deux écus; quatre peaux vont pour un renne; un limber de petits-gris , composé de quarante peaux , est estimé la valeur d'un écu; une peau de martre autant; celle d'ours se donne pour autant; et trois peaux blanches de renard ne coûtent pas davantage. Le prix des marchandises est limité de même : une demiaune de drap est estimée un écu; une pinte d'eau-devie autant ; une livre de tabac vaut le même prix ; et quand on veut acheter des choses qui coûtent moins, le marché se fait avec une, deux ou trois peaux de petit-gris, suivant que la chose est estimée.
Tous ces marchés ne se font plus avec la même franchise qu'ils se faisoient autrefois ; et comme les Lapons, qui agissoient avec fidélité, se sont vus trompés , la crainte qu'ils ont de l'être encore les met sur leurs gardes à tel point, qu'ils se trompent plutôt eux-mêmes que d'être trompés.
Il n y a rien qui fasse mieux voir le peu de christianisme qu'ont la plupart des Lapons, que la répugnance qu'ils ont d'aller à Téglise pour entendre le prêtre, et pour assister à Toffice. Il faut que le bailli ait soin de les y faire aller par force , en envoyant des gens dans leurs cabanes pour voir s'ils y sont. Il y en a qui , pour s'exempter d'y aller , lui donnent de l'argent ; quelques uns croient pouvoir se dispenser d'assister à la prédication, en disant qu'ils y étoient l'année passée; et d'autres s'imaginent avoir une excuse légitime de s'absenter, en disant qu'ils sont d'une autre église à laquelle ils ont été. Cela fait voir clairement qu'ils ne sont chrétiens que par force, et qu'ils n'en donnent des marques que lorsqu'on les contraint de le faire.
jNous fûmes occupés le reste de ce jour, et toute la matinée du mardi , à graver sur une pierre des monuments éternels, qui dévoient faire connoître à la postérité que trois François n'avoient cessé de voyager qu'où la terre leur avoit manqué, et que, malgré les malheurs qu'ils avoient essuyés , et qui auroient rebuté beaucoup d'autres qu'eux , ils étoient venus planter leur colonne au bout du monde , et que la matière avoit plutôt manqué à leurs travaux que le courage à les souffrir. L'inscription étoit telle :
Gallia nos genuit, vidit nos Africa; Gangem Hausimus, Europamque oculis lustravimus omnem:
Casibus et variis acti terrâque manque, Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.
DE Fercourt, de Corberon, Regnard.
> i8 augusti 1681.
Nous gravâmes ces vers sur la pierre et sur le bois; et quoique le lieu où nous étions ne fût pas le véritable endroit pour les mettre , nous y laissâmes pourtant ceux que nous avions gravés sur le bois, qui furent mis dans Féglise au-dessus de l'autel. Nous portâmes les autres avec nous pour les mettre au bout du lac de Tornotresch ^ d'où l'on voit la mer Glaciale, et où finit Funivers.
Lorsque les Lapons qui dévoient nous conduire et nous montrer le chemin furent arrivés de chez eux , où ils étoient allés pour prendre quelques petites provisions , consistant en sept ou huit fromages de rennes et quelques poissons secs , nous partîmes de chez les prêtres sur les cinq heures du soir, et vînmes nous reposer à un torrent impétueux qu'ils appellent Vacclio j, où nous arrivâmes à une heure après minuit. Nous eûmes le plaisir, tout le long du chemin , de voir le coucher et l'aurore du soleil en même temps. Le soleil se coucha ce jourlà à onze heures , et se leva à deux , sans qu'on cessât de voir aussi clair qu^en plein midi. Mais lorsque les jours sont les plus longs, c'est-à-dire trois semaines devant la Saint- Jean, et trois semaines après , on le voit continuellement pendant tout ce
DE LAPOKIE. 127
temps , sans qu'au plus bas de sa course il touche la pointe des plus hautes montagnes. On est aussi, pendant les plus courts jours de Thiver, deux mois entiers sans le voir, et Ton monte à la chandeleur sur le sommet des montagnes pour le regarder poindre pendant un moment. La nuit n'est pourtant pas continuelle; et sur le midi il paroît un petit crépuscule qui dure environ deux heures. Les Lapons, aidés de cette lumière et de la réverbération de la neige, dont la terre est toute couverte, prennent ce temps pour aller à la chasse et à la pêche , qu'ils ne finissent point , quoique les rivières et les lacs soient gelés partout , et en quelques endroits de la hauteur d'une pique : mais ils font des trous dans la glace , d'espace en espace, et poussent, par le moyen d'une perche qui va dessous cette glace, leurs filets de trou en trou , et les retirent de même. Mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que bien souvent ils rapportent dans des filets des hirondelles qui se tiennent avec leurs pattes à quelque petit morceau de bois. Elles sont comme mortes lorsqu'on les tire de l'eau , et n'ont aucun signe de vie ; mais lorsqu'on les approche dû feu , et qu'elles commencent à sentir la chaleur, elles remuent un peu, puis secouent leurs ailes, et commencent à voler comme elles font en été. Cette particularité m'a été confirmée par tous ceux à qui je l'ai demandée.
Nous nous mîmes le mercredi matin en chemin ,
et après avoir passé de l'autre côté du torrent, nous fîmes une petite lieue à pied. Nous rencontrâmes dans notre chemin la cabane d'un Lapon, faite de feuilles et de gazon : toutes ses hardes étoient derrière sa cabane sur des planches , qui consistoient en quelques peaux de rennes , quelques outils pour travailler, et plusieurs filets qui pendoient sur une perche. Après avoir tout examiné , nous poursuivîmes notre route à l'ouest , dans les bois , sans suivre aucun chemin. Nous trouvâmes dans le milieu un magasin de Lapon , construit sur quatre arbres qui faisoient un espace carré. Tout cet édifice, couvert de quelques planches , étoit appuyé sur ces quatre morceaux de bois , qui sont ordinairement de sapin , dont les Lapons ôtent l'écorce, afin que particulièrement les loups et les ours ne puissent monter sur ces arbres, qu'ils frottent de graisse et d'huile de poisson. C'est dans ce magasin que les Lapons ont toutes leurs richesses, qui consistent en poisson sec ou chair de rennes. Ces garde-mangers sont au milieu des bois , à deux ou trois lieues de l'endroit où le Lapon a ;son habitation : le même en aura quelquefois deux ou trois en différents endroits. C'est pourquoi , comme ils sont exposés continuellement à la fureur des bêtes , ils emploient toute leur adresse pour rendre leurs efforts vains; mais il arrive bien souvent, quoi qu'ils puissent faire, que les ours détruisent tout le travail d'un Lapon , et mangent en un jour tout ce qu'il aura amassé pendant une an-
bE LAPONIE. 12^
née entière , ainsi qu'il arriva à un certain que nous trouvâmes sur le lac de Tornotresch , et que nous rencontrâmes à notre retour, fort désolé de ce que les ours avoient détruit son magasin , et dévoré tout ce qui étoit dedans.
Ils ont encore une autre sorte de réservoir qu'ils appellent nalla^, qui est pourtant comme les autres au milieu des bois, mais qui n'est que sur un seul pivot. Ils coupent un arbre de la hauteur de six ou sept pieds , et mettent sur le tronc deux morceaux de bois en croix, sur lesquels ils établissent ce petit édifice, qui fait le même effet que le colombier, et qu'ils couvrent de planches. Ils n'ont d'autre échelle pour monter à ce réservoir qu'un tronc d'arbre dans lequel ils creusent comme des espèces de degrés.
Après avoir encore marché environ une demiheure , nous arrivâmes sur le bord du lac , où nous trouvâmes un petit Lapon, extrêmement vieux, avec son fils qui alloit à la pêche. Nous l'interrogeâmes sur quantité de choses , et particulièrement sur son âge, quil ne savoit pas; ignorance ordinaire aux Lapons, qui presque tous n'ont pas même le souvenir de l'année dans laquelle ils vivent, et qui ne connoissent les temps que par la succession de l'hiver à l'été. Nous lui donnâmes du tabac et de l'eau-de-vie ; et il nous dit que , nous ayant aperçus de sa cabane, il s'étoit sauvé dans le bois , d'où il pouvoit pourtant nous Voir; et qu'ayant reconnu
i^ VOYAGE
qiAe fi0*is ne lui avions fait aucuij dommage, et que nous n'avions fimpoi'té aucune chose, il s'étoit hasardé à sortir de son fort pour vaquer à son travaiL hehon traitement que nous fîmes à ce pauvre homme en tabac et en eau-de-vie , qui est le plus ^rand régal qu'on puisse faire aux Lapons , fit qu'il no«s promit de nous mener chez lui à notre retour, et qu'il nous feroit voir ses rennes au nombre de §oixante-dix ou quatre-vingts , et tout son petit ménage.
Nous passâmes outre , et allâmes passer la nuit dans la cabane d'un Lapon qui étoit à l'endroit où le lac commence à former le fleuve. ïl y a longtemps, monsieur, que je vous parle des maisons des Lapons , sans vous en avoir fait la description ; il faut contenter votre curiosité.
Les Lapons n'ont aucune demeure (îxe , mais ils vont d'un lieu à un autre , emportant avec eux tout ce qu'ils ont. Ce changement de place se fait, ou pour la commodité de la pêche dont ils vivent, ou pour la nourriture de leurs rennes , qu'ils cfiercJbent ailleurs lorsqu'elle est consomniée dans l'endroit où ils vivoient. Ils se mettent ordinairement pendant l'été sur le bord des lacs , à l'endroit où sont l'es torrents ; et l'hiver ils s'enfoncent davantage dçins les bois , aux endroits où ils croient trouver de quoi chasser. Ils ii'ont pas de peine à déménager promptement ; en un quart d'heure ils ont plié toute leur maison , et chargent tous leurs usten-
DE LAPONIE. i3i
siles sur des rennes , qui leur sont d'un merveilleux secours ; ils en ont en cette occasion cinq ou six sur lesquels ils mettent dessus tout leur bagajje, comme nous faisons sur nos chevaux , et les enfants qui ne sauroient marcher.
Ces rennes vont les uns après les autres ; le second est attaché d'une longue courroie au col du premier; et le troisième est lié au second, ainsi du reste. Le père de famille marche derrière les rennes , et précède tout le reste de son troupeau , qui le suit, comme on voit les moutons suivre le berger. Quand on est arrivé en un lieu propre pour demeurer. Ton décharge les bétes , et l'on commence à bâtir la maison. Ils élèvent quatre perches qui font le soutien de tout leur bâtiment. Ces bâtons sont percés à l'extrémité d'en haut , et joints ensemble d'un autre sur lequel sont appuyées quantité d'autres perches qui forment tout Tédifice , et font le même effet que feroit une clocbe. Toutes ces perches servent à soutenir une grosse toile qu'ils appellent waldmar^ qui fait ensemble, et les murailles, et le fort de la maison. Les plus riches emploient une double couverture pour se mieux garantir des pluies et des vents, et les pauvres se servent de gazon. Le feu est au milieu de la cabane, et la fumée sort par un trou qu ils laissent pour cela au sommet. Ce feu est continuellement allumé pendant l'hiver et pendant l'été; ce qui fait que la plupart des T.apons perdent la vue
i33 VOYAGE
lorsqu'ils arrivent sur l'âge. La crémaillère perid du haut du toit sur le feu : quelques unes sont faites de fer; mais la plupart sont d'une branche de bouleau, au bout de laquelle il y a un crochet. On voit toujours un chaudron qui pend sur le feu , et particulièrement l'hiver lorsqu'ils font fondre la neige; et lorsque quelqu'un veut boire, il prend de la neige dans une grande cuillère, et l'arrose de cette eau bouillante , jusqu'à ce qu'elle soit entièrement fondue. Le plancher de leur cabane est fait de branches de bouleau ou de pin , qu'ils jettent en confusion pour leur servir de lit. Voilà, monsieur, quelles sont les habitations des Lapons. Là sont les vieux comme les jeunes, les hommes et les femmes , les pères et les enfants. Ils couchent tous ensemble sur des peaux de rennes, tout nus , ce qui occasione bien souvent des désordres fort dangereux. La porte de la cabane est extrêmement étroite , et si basse qu'il y faut entrer à genoux; ils la tournent ordinairement au midi, afin d'être moins exposés au vent du nord.
Il y a encore une autre sorte de cabane qui est fixe , et qu'ils font de figure hexagone , avec des pins qu'ils emboîtent les uns sur les autres, et dont les fentes * sont bouchées de mousse. Celles-là ap-
(*) Dans la première édition de ces Voyages, qui est de lySi , et dans celle de lySo, on lit, Et dont les tentes sojit bouchées de mousse. Dans toutes les éditions faites depuis, on lit trous au lieu de tentes. En supposant une faute dans la première édition, j'ai cru de voir préférer le molfenles au mot trous.
DE LAPONIE. i33
partiennent aux plus riches, qui ne laissent pas de changer de demeure comme les autres, mais qui reviennent toujours au bout de quelque temps au même endroit, qui est ordinairement sur le bord des cataractes , qui apportent une grande commodité pour la pêche.
Ce fut dans une de ces cabanes que nous passâmes la nuit. Elle n'étoit couverte que de branches entrelacées qui soutenoient de la mousse. Nous y rencontrâmes deux Lapons que nous saluâmes en leur donnant la main , et leur disant pourist^ qui est la salutation laponne, qui veut dire bien venu. Ces pauvres gens nous saluèrent de même , et nous rendirent le salut par le mot de pourist oni, soyez bien venu aussi. Ils accompagnèrent ces mots de leur révérence ordinaire , qu'ils font à la mode des Moscovites , en fléchissant les deux genoux. Nous ne manquâmes pas , pour faire connoissance , de leur donner de l'eau-de-vie, et de cinq ou six sortes ; de manière qu'en ayant trop pris pour leur tête, et la cervelle commençant à leur tourner , un d'eux voulut faire le sorcier, et prit son tambour. Comme cet article est le point de la superstition le plus essentiel, vous voulez bien, monsieur, que je vous parle de leur religion.
Tout le monde sait que les peuples les plus voisins du septentrion ont toujours été adonnés à l'idolâtrie et à la magie. Les Finlandois y ont excellé par-dessus tous les autres, et on les diroit aussi
j34 voyage
savants dans cet art diabolique , que s'ils avoieni eu pour maître Zoroastre ou Gircé. Les anciens les connoissoient pour tels; et un auteur danois *, en parlant des Finlandois , desquels les Lapons sont sortis , disoit : Tune Biarnienses arma artihus permutantes j car minibus in nimbos solvére cœlum^ lœtamque aeris faciem tristi imbrium aspergine confuderunt. « Les Biarmiens , employant leur art au « défaut des armes , changent les temps sereins en « des tempêtes cruelles, et remplissent le ciel de « nuages par leurs enchantements. » Cela fait connoître que les Biarmiens, qui sont les Finlandois d'à présent, étoient aussi méchants soldats qu'ils étoient grands magiciens. Il en parle encore en un autre endroit en ces termes : Sunt Finni ultimi septentrionis populi j, "vix quiclem habitabilem crbis terrarum partein culturd complent , acer iisdem telorum est usus , non alia gens premptiorejaculandi péritiâfruitur-y grandibus et latis sagittis dimicant^ incantationum studiis incumbunt ^ etc. « Les Finlandois « sont , dit-il, les derniers peuples qui habitent vers « le septentrion; ils vivent dans la partie du monde « la moins habitable , et se servent si bien de traits, « qu'il n'y a point de nation plus adroite à tirer de « l'arc. Ils combattent avec des flèches fort longues « et fort larges , et s'étudient aux enchantements. » Si les Finlandois étoient autrefois si adonnés à iâ
(*) Dans l^édition de 1 73 1 et dans celle de i ySo , on lit , Et Tacite disoit y etc.
DE LAPONIE. i36
magie, les Lapons, qui en descendent, ne le sont pas moins aujourd'hui : ils ne sont ebrétiens que par politique et par force. L'idolâtrie , qui est beaucoup plus palpable, et qui frappe plus les sens que le culte du vrai Dieu , ne sauroit être arrachée de leur cœur. Les erreurs des Lapons se peuvent réduire à deux ebefs : on peut rapporter au premier tout ce qu'ils ont de superstitieux et de païen; et au second , leftrs enchantements et leur magie. Leur première superstition est d'observer ordinairement les jours malheureux , pendant lesquels ils ne veulent point aller chasser, et croient que leurs ares- s« rompoient ces jours-là, qui sont les jours de sainte Catherine, saint Marc, et autres. Ils ont de 1^ peine à se mettre en chemin le jour de Noël, qu'ils croient malheureux. La cause de cette superstition vient de ce qu'ils ont mal entendu ce qui se passa ce jourlà , quand les anges descendirent du ciel et époi!ivantèrent les pasteurs; et ils croient que des esprits malins 96 promènent ce jjour-là dans les airs, qui pourroient leur nuire. Ils sont encore assez superstitieux de croire qu'il reste quelque chose après la mort , appelé mânes , qu'ils appréhendent fort ; et lorsque quelqu'un meurt en dispute avec quelqu-e autre , il faut qu'un tiers se transporte au lieu âe la sépulture , et qu'il fasse l'aeeord de pacification entre celui qui est vivant et celui qui est miort. C'est là proprement l'erreur des* anciens paient ^ qui appeloient mânes , çuasi qui mcmeant po9t ohi^
i36 VOYAGÉ
tum. Tout cela n'est que superstition ; mais vous
allez voir ce qu'ils ont d'impie, de païen, et de
magique.
Premièrement, ils mêlent indifféremment Jésus- Christ avec leurs faux dieux , et ils font un tout de Dieu et du diable, qu'ils croient pouvoir adorer suivant leur fantaisie. Ce mélange se remarque particulièrement sur leurs tambours , où ils mettent Storiunchar avec sa famille au - dessus de Jésus- Christ et de ses apôtres. Ils ont trois dieux principaux : le premier s'appelle Thor ou dieu du tonneire; le second, Storiunchar j et le troisième, ParjuttCj, qui veut dire le soleil.
Ces trois dieux sont adorés des Lapons de Lula et de Pitha seulement ; car ceux de Kimiet et de Torno ^ parmi lesquels j'ai vécu, n'en connoissent qu'un, qu'ils appellent iSe^^it^f^ et qui est le même chez eux que Storiunchar chez les autres. Ces dieux sont faits d'une pierre longue, sans autre figure que celle que la nature lui a donnée , et telles qu'ils les trouvent sur les bords des lacs; en sorte que toute pierre faite d'une manière particulière, raboteuse, pleine de trous et de concavités, est pour eux un dieu; et plus elle est extraordinaire, plus ils ont de vénération pour elle.
Thor est le premier des dieux ; et c'est celui qu'ils croient maître du tonnerre , et qu'ils arment d'un marteau. Storiunchar est le second , qui est le vicaire du premier ; comme qui diroit , Thorjun-
chaVj lieutenant de Tlior. Il préside à tous les animaux , aux oiseaux comme aux poissons ; et comme c'est celui dont ils ont le plus besoin , c'est à lui aussi à qui ils font plus de sacrifices pour se le rendre favorable. Ils le mettent ordinairement sur le bord des lacs et dans les forêts , où il étend sa juridiction et fait voir son pouvoir. Le troisième dieu , qu'ils ont de commun avec quelques autres païens , est le soleil , pour lequel ils ont une grande vénération , à cause des grandes commodités qu'ils en reçoivent. C'est celui de tous les trois qu'ils ont , ce me semble , le plus de sujet d'adorer. Premièrement il chasse , à son approche , le froid qui les a tourmentés pendant plus de neuf mois ; il découvre la terre et donne la nourriture à leurs rennes; il ramène un jour qui dure quelques mois , et dissipe les ténèbres dans lesquelles ils ont été ensevelis fort long-temps ; ce qui fait qu'en son absence ils ont un grand respect pour le feu, qu'ils prennent pour une vive représentation du soleil, et qui fait en terre ce que l'autre fait dans les cieux.
Quoique chaque famille ait ses dieux particuliers, les Lapons ^ne laissent pas d'avoir des en- ,droits généraux où ils en ont de communs. Je vous parlerai dans la suite d'un de ces lieux où j'ai été moi-même voir leurs autels ; et c'est là qu'ils font ordinairement les sacrifices dans la manière suivante.
Lorsque les Lapons ont connu, par l'exploration
i38 VOYAGE
du tambour, que leur dieu est altéré de ?;ang, et qu'il demande une offrande , ils conduisent la victime, qui est un renne mâle, à l'endroit où és« Pautel du dieu à qui ils veulent sacrifier, et ne permettent à aucune femme ou fille d'approcher de cd lieu , à qui il est aussi défendu de sacrifier : ils tuent la victime au pied de l'autel, en lui perçaïït le cœur d'un coup de couteau qu'ils lui enfoncent dans le côté; puis approchant de l'autel avec respect, ils prennent de la graisse de l'animal , et du sang le plus proche du cœur, dont ils frottent leur dieu avec révérence , en lui faisant d<is croix avec le même sang. On met derrière l'idole la coi^lie' âe9 pieds, les os et les cornes; on pend d'un côté un' M rouge orné d'étain, et de l'autre les parties avec lesquelles l'animal augmente son espèce. Le sacrificateur emporte chez lui tout ce qui peut être mangé, et laisse seulement les cornes à son dieu. Mais quamf il arrive que l'autel du dieu à qui ils veulent sacrifier est sur le sommet des montagnes inaccessibles où ils croient qu'il demeure, alors, comme ils ne peuvent le frotter du sang de la victime, ils prennent une petite pierre qu'ils trenipent dedans, et la jettent au lieu où ils ne sauroient aller.
lis n'offrent pas seulement des sacrifices aux dieux ; ils en font â^s&i aux mânes de leurs parents ou de leurs amis , pour les empêcher de leiïr faire du mal. La différence qu'ils apportent dans le sacrifice des mânes est que le fil qui est rouge
à l'autre est noir à celui-ci , et qu'ils enterrent les restes des bêtes , comme sont les os et le bois, et ne les laissent pas découverts comme ils font sur les autels.
Voilà, monsieur, ce qu'ils ont de semblable avec les païens : voyons présentement ce qu'ils ont de particulier dans leur art magique. Quoi que les rois de Suéde aient pu faire par leurs édits menaçants, et par le châtiment de quelques sorciers , ils n'ont pu abolir entièrement le commerce que les Lapons ont avec le diable ; ils ont fait seulement que le nombre en est plus petit , et que ceux qui le font encore n'osent le professer ouvertement.
Entre plusieurs enchantements dont ils sont capables, l'on dit qu'ils peuvent arrêter un vaisseau au milieu de sa course , et que le seul remède pour empêcher là force de ce charme , est de répandre des purgations de femme, dont l'odeur est insupportable aux malins esprits. Ils peuvent aussi changer la face du ciel et le couvrir de nuages ; et ce qu'ils font le plus facilement , c'est de vendre le vent à ceux qui en ont besoin ; et ils ont pour cela un mouchoir qu'ils nouent en trois endroits différents , et qu'ils donnent à celui qui en a besoin. S'il dénoue le premier, il excite un vent doux et supportable; s'il a besoin d'un plus fort, il dénoué le second; et s'il vient à ouvrir le troisième, il excitera pour lors une tempête épouvantable. L'on dit que cette manière de vendre le vent est fort ordi-
i4o VOYAGE
naire dans ce pays, et que les moindres petits sor-ciers ont ce pouvoir, pourvu que le vent dont ils ont besoin commence un peu à souffler, et qu'il faille seulement Texciter. Comme je n'ai rien vu de tout ce que je parle , je n'en dirai rien : mais pour ce qui est du tambour ; je vous en puis dire quelque chose de plus cerîain.
Cet instrument , avec lequel ils font toqs leurs charmes , et qu'ils appellent kannus ^ est fait du tronc d'un pin et d'un bouleau qui croît en un certain endroit , et dont les veines doivent aller de l'orient au couchant. Ce kannus n'est fait que d'un seul morceau de bois creusé dans son épaisseur, en ovale , et dont le dessous est convexe , dans lequel ils font deux trous assez lon(ifs pour passer le doigt, et pour pouvoir le tenir plus ferme. Le dessus est couvert d'une peau de renne , sur laquelle ils peignent en rouge quantité de figures, et dont l'on voit pendre plusieurs anneaux de cuivre et quelques morceaux d'os de renne. Ils peignent ordinairement les figures suivantes, lis font premièrement, vers le milieu du tambour, une ligne qui va transversalement, au-dessus de laquelle ils mettent les dieux qu'ils ont en plus grande vénération , comme Thor avec ses valets, et Seyta, et ils en tirent une autre un peu plus bas comme l'autre, mais qui ne s'étend que jusqu'à la moitié du tambour : là l'on voit l'image de Jésus-Christ avec deux ou trois apôtres. Au-dessus de ces lignes sont repré-
DE LAPONIE. i4i
sentes la lune, les étoiles, et les oiseaux ; mais la place du soleil est au-dessous de ces mêmes li^jnes ^ sous lequel ils mettent les animaux, les ours, les serpents. Ils y représentent aussi quelquefois des lacs et des fleuves. Voilà, monsieur, quelle est la figure d'un tambour; mais ils ne mettent pas sur tous la même chose, car il y en a où sont peints des troupeaux de rennes , pour savoir où ils les doivent trouver, quand il y en a quelqu'un de perdu. Il y a des figures qui font connoître le lieu où ils doivent aller pour la pêche, d'autres pour la chasse , quelques unes pour savoir si les maladies dont ils sont atteints doivent être mortelles ou non ; ainsi de plusieurs autres choses dont ils sont en doute.
Il faut deux choses pour se servir du tambour: Findice, qui doit marquer la chose qu'ils désirent; et le marteau pour frapper dessus le tambour, et pour mouvoir cet indice jusqu'à ce qu'il se soit arrêté fixe sur quelque figure. Cet indice est fait ordinairement d'un morceau de cuivre fait en forme de bossettes qu'on met au mors des chevaux , d'où pendent plusieurs autres petits anneaux de même métal. Le marteau est fait d'un seul os de remie, et représenta la figure à\\n grand T. Il y en a qui sont faits d'une autre forme ; mais ce sont là les manières les plus ordinaires. Ils ont cet instrument en telle vénération, qu'ils le tiennent toujours enveloppé dans une peau de renne , ou quelque autre
ehose ; et ils ne le font jamais entrer dans la maison par la porte ordinaire par où les femmes passent; mais ils le prennent Ou par-dessus le drap qui entoure leur cabane , ou par le trou qui donne passage à la fumée. Ils se servent ordinairement 4u tambour pour trois choses principales , pour la chasse et la pêche, pour les sacrifices, et pour savoir les choses qui se font dans les pays les plus éloignés ; et lorsqu'ils veulent connoître quelque chose de cet article, ils ont soin premièrement de bander la peau du tambour en l'approchant du feu ; puis se mettant à genoux avec tous ceux qui sont présents , il commence à frapper en rond sur son tambour ; et redoublant les coups avec les paroles qu'il prononce comme un possédé, son visage devient bleu , son crin se hérisse , et tombe enfin sur la face sans mouvement. Il reste en cet état autant de temps qu'il est possédé du diable, et qu'il en faut à son génie pour rapporter un signe qui fasse connoître qu'il a été au lieu où on Ta envoyé; puis revenant à lui-même, il dit ce que le diable lui a révélé, et montre la marque qui lui a été apportée.
Le second usage, qui est moins considérable, et qui n'est pas aussi violent , est pour connoître le succès des maladies, qu'ils apprennent par la fixation de l'indice, sur les figures heureuses ou malheureuses.
Le troisième, qui est le moindre de tous, leur montre de quel côté ils doivent tourner pour avoir
une bonne chasse ; et lorsque Findice , agité plusieurs fois, s'aiTéte à Torient ou à loccident, au midi ou au septentrion, ils infèrent de là qu'en suivant le côté qui Jeur est marqué, ils ne seront pas pïajheureux.
J.\s ont encore un quatrième sujet pour lequel ils se seryent du tambour, et connoissent si leurs dieuK veulent des sacrifices , et de quelle nature ils le^ veulent. Si Findice s'arrête sur la figure qui représente Thor ou Sejta^ ils offrent à celui-là, et connoissent de même quelle victime lui plaît davantage.
Voilà, monsieur, de quel usage est ce tambour lapon si merveilleux , et dont nous ne connoissons pas l'usage en France. Pour moi , qui crois difficilement aux sorciers , et qui n'ai rien vu de ce que je vous écris , je démentirois volontiers l'opinion générale de tout le monde, et de tant d'habiles gens qui m'ont assuré que rien n'étoit plus vrai, que les Lapons pouvoiexit connoître les choses éloignées. Jean Tornœus , dont je vous ai parlé, prêtre de la province de Torno^ homme extrêmement savant , et à la foi duquel je m'en rapporterois aisément , assure que cela lui est arrivé tant de fois, et que certains Lapons lui ont dit si souvent tout ce qui s'étoit passé dans son voyage, jusqu'aux moindres particularités , qu'il ne fait aucune difficulté de croire tout ce qu'on en dit. Les archives de Berge font foi d'une chose arrivée à un valet marchand^
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qui voulant savoir ce que son maître faisoit en Allemagne , alla trouver un certain Lapon fort renommé , et ayant écrit la déposition du sorcier dans leé livres de la ville , la chose se trouva véritable, et le marchand avoua que le maître un tel jour avoit couché avec une fille. Comme le Lapon avoit dit mille autres histoires de cette nature , qui m'ont été contées dans le pays par tant de gens dignes de foi, je vous avoue, monsieur, que je ne sais qu'en croire.
Que ce que je vous mande soit vtai ou faux, il est constant que les Lapons ont une aveugle croyance aux effets du tambour, dans laquelle ils s'affermissent tous les jours par les succès étranges qu'ils eri voient arriver. S'ils n'avoient que cet instrument pour exercer leur art diabolique, cela ne feroit de mal qu'à eux-înêmes; mais ils ont encore un autre moyen pour porter le mal, la douleur, les maladies, et la mort même, à ceux qu'ils veulent affliger. Ils se servent pour cela d'une petite boule de la grosseur d'un œuf de pigeon , qu'ils envoient par tous les endroits du monde dans une certaine distance , suivant que leur pouvoir est étendu ; et s'il arrive que cette boule enflammée rencontre quelqu'un par le chemin, soit un homme ou un animal, elle ne va pas plus loin, et fait le même effet sur celui qu'elle a frappé que sur la personne qu'elle devoit frapper. Le François qui nous servit d'interprète pendant notre voyage en Laponie, et
qui avoit demeuré trente ans à S^K'apavara^ nous assura en avoir vu plusieurs lois passer autour de lui. Il nous dit qu'il étoit impossible de connoître la forme que Cela pouvoit avoir, il nous assura seulement que cette boule voîoit d'une extrême vitesse , et laissoit après soi une petite trace bleue qu'il étoit facile de distinguer. Il nous dit même qu'un jour passant sur une montagne, son chien, qui le suivoit d'assez près, fut atteint d'un de ces^a/z^ (car c'est ainsi qu'ils appellent ces boules), dont il mourut sur-le-champ, quoiqu'il fût plein de vie un moment devant. Il chercha l'endroit par oii son chien pouvoit avoir été blessé , et vit un trou sous sa gorge , sans pouvoir trouver dans son corps ce qui Tavoit frappé. Ils conservent ces ^ans dans des sacs de cuir; et ceux qui sont les plus méchants ne laissent guère passer de jours qu'ils ne jettent quelqu'un de ces ^ans qu'ils laissent ravager dans l'air, lorsqu'ils n'ont personne à qui les jeter; et quand il arrive qu'un Lapon qui se mêle du métier est en colère contre quelque autre de la même profession, et lui veut faire du mal, son ^ans n'a aucun pouvoir , si l'autre est plus expert dans son art, et s'il est plus grand diable que lui. Tous les habitants du pays appréhendent extrêmement ces émissaires, et ceux qui sont connus pour avoir le pouvoir de les jeter, sont extrê-» mement respectés , et personne n'ose leur faire du
mal. Voilà, monsieur, tout ce que j'ai pu appren- I. to
i46 VOYAGE
dre de leur art magique par mon expérience, et par le récit qui m'en a été fait par tous les gens du pays, que je croyois extrêmement dignes de foi, et particulièrement par les prêtres , que j'ai consultés sur toutes ces choses.
Sitôt que notre Lapon eut la tête pleine d'eaude-vie, il voulut contrefaire le sorcier; il prit son tambour , et commençant à frapper dessus avec des agitations et des contorsions de possédé, nous lui demandâmes si nous avions encore père et mère. Il étoit assez difficile de parler juste sur cette matière : nous étions trois ; l'un avoit son père et sa mère, et le troisième n'avoit ni l'un ni l'autre. Notre sorcier nous dit tout cela , et se tira assez bien d'affaire. Quoique ceux avec qui nous étions , qui étoient des Finlandois et des Suédois , n'en eussent aucune connoissance qui nous pût faire soupçonner qu'ils auroient instruit le Lapon de tout ce qu'il devoit dire. Comme il avoit affaire à des gens qui ne se contentent pas de peu, et qui vouloient quelque chose de plus sensible et de plus particulier que ce qui pouvoit arriver par un simple effet du hasard , nous lui dîmes que nous le croirions parfaitement sorcier, s'il pouvoit envoyer son démon au logis de quelqu'un de nous , et rapporter un signe qui nous fît connoître qu'il y avoit été. Je demandai les clefs du cabinet de ma mère, que je savois bien qu'il ne pouvoit trouver que sur elle , Qu sous son chevet , et je lui promis cinquante du-
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i:ats s'il pouvoit me les apporter. Comme le voyage était fort long, il fallut prendre trois ou quatre bons coups d'eau-de-vie, pour faire le chemin plus gaiement, et employer les charmes les plus forts et les plus puissants , pour appeler son esprit famdier, et le persuader d'entreprendre le voyage et de revenir promptement. Notre sorcier se mit en quatre; ses yeux se tournèrent , son visage changea de couleur, et sa barbe se hérissa de violence. Il pensa rompre son tambour, tant il frappoit avec force, et il tomba enfin sur sa face , roide comme un bâton. Tous les Lapons qui étoient présents empêchoient avec soin qu'on ne Tapprochât en cet état, et éloignoient jusqu'aux mouches, et ne souffroient pas qu'elles se reposassent sur lui. Je vous assure que quand je vis toute cette cérémonie , je crus que j'allois voir tomber par le trou du dessus de la cabane ce que je lui avois demandé , et j'attendois que le charme fût fini pour lui en faire faire un autre , et le prier de me ménager un quart d'heure de conversation avec le diable , dans laquelle j'espérois savoir bien des choses. J'aurois
appris si mademoiselle est encore pucelle , et
ce qui se passe entre monsieur et madame
Je lui aurois demandé si monsieur. .... a dépucelé sa femme depuis trois ans qu'il est avec elle. Si le
dernier enfant qu'a eu madame et de son
mari ou non; enfin, monsieur, j'aurois su bien des choses qu'il n'y a que le diable qui sache.
ÏO.
i48 VOYAGE
Notre Lapon resta comme mort pendant un bon quart d'heure, et revenant un peu à lui, il commença à nous regarder l'un après l'autre , avec des yeux hagards; et après nous avoir tous examinés Fun après l'autre , il m'adressa la parole , et me dit que son esprit ne pouvoit agir suivant son intention, parceque j'étois plus grand sorcier que lui, et que mon génie étoit plus puissant , et que si je voulois commander à mon diable de ne rien entreprendre sur le sien, il me donneroit satisfaction.
Je vous avoue , monsieur, que je fus fort étonné d'avoir été sorcier si long-temps, et de n'en avoir rien su. Je fis ce que je pus pour mettre notre Lapon sur les voies. Je commandai à mon démon familier de ne point inquiéter le sien ; et avec tout cela, nous ne pûmes savoir autre chose de notre sorcier, qui se tira fort mal d'un pas si difficile, et qui sortit de dépit de la cabane , pour aller, comme je crois, noyer tous ses dieux et les diables qui l'avoient abandonné au besoin, et nous ne le revîmes plus.
Le jeudi matin nous continuâmes toujours notre chemin vers le lac de Tornotresch; et à l'endroit où il commence à former le fleuve, on voit à main gauche une petite île, qui est de tous, côtés entourée de cataractes épouvantables , qui descendent avec une précipitation furieuse sur des rochers, où elles causent un bruit horrible. Là, il y a eu de tout temps un autel fameux, dédié à Sejta, où
DE LAPONIE. i49
tous les Lapons de la province de Tomo vont faire leurs sacrifices dans les nécessités les plus pressantes. Jean Tornœus ^ dont je vous ai parlé plusieurs fois, faisant mention de cet endroit, en parle en ces termes : Eo loco ubi Tornotresch ex se effudit Jlai^ium in insula quadam in medio cataractœ Dara dictœ j reperiuntur Seytœ lapides ^ specie huinand ^ collocati ordine. Primus altitudine viri proceri; post ^ quatuor alii paulb hreviores j juxta collocati-, omnes quasi pileis quibusdani in capitibus suis omati; et quoniam res est difficillima periculique plenissima , propter vim cataractœ indictani , na^igium appellerCj, ideo Laponi pridem desierunt invisere locuin istum ^ ut nunc explorari nequeant^ utrum ^ quomodove ulli fuerint in istam insulam. « Au lieu , dit-il , où le lac « de Tornotresch se répand en fleuve dans une cer- « taine île, au milieu de la cataracte appelée Dara^ « on trouve des Seyta de pierre , de jGjifure humaine , « mis par ordre. Le premier est de la hauteur d'un « grand homme, et quatre autres plus petits mis à « ses côtés, tous ayant sur la tête une espèce de «petit chapeau; et parcequ'il est très difficile et « même dangereux d'approcher en bateau de cette « île, à cause de la violence de l'eau, les Lapons « ont cessé la coutume, depuis long-temps, d'aller « à cet autel, et ils ne peuvent s'imaginer comment «< on a pu adorer ces dieux , et de quelle manière « ces pierres sont venues en cet endroit. « Nous approchâmes de cet; autel, et aperçûmes plutôt ua
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grand monceau de cornes de rennes , que les dieux qui étoieut derrière. Le premier étoit le plus gros et le plus grand de tous. Il n'avoit aucune figure humaine, et je ne puis dire à quoi il ressembloit; mais ce que je puis assurer, c'est qu'il étoit très gras et très vilain , à cause du sang et de la graisse dont il étoit frotté : celui-là s'appeloit Sejta ; sa femme, ses enfants, et ses valets, étoient rangés par ordre à son côté droit ; mais toutes ces pierres n'avoient aucune figure que celle que la nature donne à celles qui sont exposées à la chute des eaux. Elles n'étoient pas moins grasses que la première , mais beaucoup plus petites. Toutes ces pierres , et particuhérement celle qui représentoit Sejta^ étoient sur des branches de bouleau toutes récentes , et Ton voyoit à côté un amas de bâtons carrés, sur lesquels il y avoit quelques caractères. On en remarquoit un au milieu, beaucoup plus gros et plus haut que les autres; et c'étoit, comme nous dirent nos Lapons , le bourdon dont Seyta se servoit pour faire voyage. Un peu derrière tous ces dieux, il v en avoit deux autres, gros et gras, et pleins de sang, sous lesquels il y avoit, comme sous les autres, quantité de branches : ceux-ci étoient plus proches du fleuve, et nos Lapons nous dirent que ces dieux avoient été plusieurs fois jetés dans Feau , et qu'on les avoit toujours retrouvés en leurs places. Quelque temps après, je vis quelque chose de contraire à ce que Tornœus avance : il dit, premièrement, que
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ce lieu n'est plus fréquenté des Lapons , à cause de la difficulté qu'on a d'en approcher, et c'est ce qui fait qu'il est en plus grande vénération parmi eux, parceque, disent-ils , les Sejta se plaisent dans des lieux difficiles et même inaccessibles , comme on voit par les sacrifices qu'ils font au pied des montagnes , où ils trempent la pierre dans le sang de la victime , qu'ils jettent sur le sommet lorsqu'ils ne peuvent y monter. Ce lieu est aussi fréquenté qu'auparavant , comme nous assurèrent nos Lapons , et comme nous vîmes nous-mêmes par les branches sur lesquelles ces pierres reposoient , où l'on voyoit encore quelques feuilles vertes qui y restoient, et par le sang frais dont ces pierres étoient encore trempées. Pour ce qui est des chapeaux que Tornœus dit qu'ils ont dessus leurs têtes, ce n'est autre chose qu'une figure plate qui est au-dessus de la pierre, et qui excède en cet endroit. Il n'y a pourtant que les deux premiers , qui représentent Sejta et sa femme, qui aient cette marque, et les autres sont d'une pierre de figure longue , pleine de bosses et de trous, qui viennent finir en pointe, et représentent les enfants de Sejta et toute sa basse famille. Au reste, l'autel n'est fait que d'une seule roche , qui est couverte d'herbe et de mousse , comme le reste de l'île, avec cette différence, que le sang répandu , et que la quantité des bois et des os de rennes ont rendu la place plus foulée.
Quoi que nos Lapons pussent nous dire pour
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nous empêcher d'emporter de ces dieux, nous ne laissâmes pas de diminuer la familie de Sejta j, et de prendre chacun un de ses enfants , malgré les menaces qu'ils nous faisoient de leur part, et les imprécations dont ils nous chargeoient, en nous assurant que notre voyage seroit malheureux si nous excitions la colère de leur dieu. Si Sejta eût été moins gras et moins pesant, je l'aurois emporté avec ses enfants. Mais ayant voulu mettre la main dessus , je ne pus qu'à grand peine le lever de terre. Les Lapons voyant cela , me comptèrent alors pour un homme perdu , et qui ne pouvoit pas aller loin , sans être du moins foudroyé ; car la marque la plus certaine parmi eux d^un dieu courroucé, c'est la pesanteur qu'on trouve dans l'idole; au lieu que la facilité qu'on a en le levant fait connoître qu'il est propice, et prêt d'aller oii l'on veut : c'est de cette manière aussi qu'ils connoissent s'il veut des sacrifices , ou non.
Aussitôt que nous eûmes quitté cette île, nous entrâmes dans le lac de Tornotresch. De ce lac sort le fleuve de Torno ; sa longueur s'étend environ quarante lieues de l'est à l'ouest, mais sa largeur n'est pas considérable. Il est gelé depuis le mois de septembre jusqu'après la Saint- Jean, et fournit aux Lapons une abondance de poissons presque inconcevable. Le sommet des montagnes, dont il est partout environné , se dérobe à la vue , tant il est élevé , et les neiges dont elles sont continuellement cou-
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vertes font qu'on ne sauroit presque les distinguer d'avec les nues. Ces montagnes sont toutes découvertes , et ne portent point de bois ; il ne laisse pas d'y avoir beaucoup de bêtes et d'oiseaux, et particulièrement àes Jiœlripor l qui se plaisent là plus qu'en tout autre endroit. C'est autour de ce lac que les Lapons viennent se répandre, quand ils reviennent de Norwcge ^ où la chaleur et les mouches les ont relégués pour quelque temps ; et c'est là aux environs aussi où sont les richesses de la plupart. Ils n'ont point d'autre coffre-fort pour mettre leur argent et leurs richesses. Ils prennent un chaudron de cuivre , qu'ils emplissent de ce qu'ils ont de plus précieux, et le portent dans l'endroit le plus secret et le plus reculé qu'ils peuvent s'imaginer. Là ils l'enterrent dans un trou assez profond , qu'ils font pour cela , et le couvrent d'herbe et de mousse , afin qu'il ne puisse être aperçu de personne. Tout cela se fait sans que le Lapon en donne aucune connoissance à sa femme ou à ses enfants , et il arrive souvent que les enfants perdent un trésor, pour être trop bien caché , lorsque le père meurt d'une mort inopinée , qui ne lui donne pas le temps de découvrir à quel endroit où sont ses richesses. Tous les Lapons généralement cachent aussi leurs biens , et on trouve souvent quantité de rixdales et de vaisselle d'argent, comme sont des bagues , des cuillères et des demi-seins ^ qui n'ont point d'autre maître que celui qui les trouve,
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et qui ne se met pas en peine de le chercher quand il y en auroit. Nous avançâmes bien sept ou huit lieues dans le lac, proche une montagne qui surpassoit toutes les autres en hauteur. Ce fut là où nous terminâmes notre course , et où nous plantâmes nos colonnes. Nous fûmes bien quatre heures à monter au sommet, par des chemins qui n'a- \ oient encore été connus d'aucun mortel; et quand nous y fûmes arrivés, nous aperçûmes toute l'étendue de la Laponie , et la mer Septentrionale , jusqu'au cap du Nord, du côté qu'il tourne à Touest. Cela s'appelle, monsieur, se frotter à l'essieu du pôle, et être au bout du monde. Ce fut là que nous plantâmes l'inscription précédente, qui étoit sa véritable place ; mais qui ne sera , comme je crois , jamais lue que des ours.
Gallia nos genuit, vidit nos Africa ; Gangem Hausimus, Europamque oculis lustravimus omnem: Casibus et variis acti terrâque marique, Hîc tandem stetiiïius, nobis ubi defuit orbis.
DE Fercourt, de Corberon, Regnard, Anno 1681. Die 22 Augusti.
Cette roche sera présentement connue dans le monde par le nom de Metavara , que nous lui donnâmes. Ce mot est composé du mot latin meta ^ et d'un autre mot finlandois Tara ^ qui veut dire roche; comme qui diroit la roche des limites. En effet , monsieur, ce fut là où nous nous arrêtâmes; et je ne crois pas que nous allions jamais plus loin.
DELAPONIE. i5S
Pendant le temps que nous fûmes à monter et à descendre cette montagne, nos Lapons étoient allés chercher les habitations de leurs camarades. Ils ne revinrent qu'à une heure après minuit, et nous rapportèrent qu'ils avoient fait bien du chemin , et qu'ils n'avoient trouvé personne. Cette nouvelle nous affligea, mais elle ne nous abattit pas, car nous n'étions venus en cet endroit que pour voir les plus éloignés , et nous en avions laissé quantité dernière nous, que nous avions différé de voir à notre retour. Nous voulûmes employer notre première ardeur aux recherches les plus pénibles, de crainte que ce feu de curiosité venant à se ralentir, nous ne nous fussions contentés de voir les plus proches.
Nous résolûmes donc de retourner sur nos pas. En effet, dès le grand matin, le vent s'étant fait ouest , nous nous mîmes à la voile , et revînmes en un jour trouver ce petit vieillard lapon , dont je vous ai parlé, ejui nous avoit promis de nous mener chez lui à notre retour. Nous le rencontrâmes sur le fleuve, qui pêchoit; et nous fîmes tant, par notre tabac et notre eau-de-vie , que nous lui persuadâmes de nous mener chez lui , quoiqu'il tâchât pour lors de s'en défendre, et d'oublier la promesse qu'il nous avoit faite. Il dit à un de nos conducteurs lapons , qui étoit son gendre , le lieu de sa demeure; et ayant pris son chemin dans les bois avec un de nos interprètes , à qui nous défendîmes de le quitter, nous prîmes le nôtre en continuant notre route
sur le fleuve. Nous arrivâmes au bout de deux heures à la hauteur de sa cabane , qui étoit encore fort éloignée; et ayant rais pied à terre, et pris avec nous du tabac et une bouteille de branddevin , nous suivîmes notre Lapon, qui nous mena pendant toute la nuit dans des bois. Cet homme, qui ne savoit pas précisément la demeure de son beaupère , qu'il avoit changée depuis peu , étoit aussi embarrassé que nous. Tantôt il approchoit l'oreille de terre pour entendre quelque bruit; tantôt il examinolt les traces des bêtes que nous rencontrions, pour connoître si les rennes qui avoient passé par là étoient sauvages ou privés. Il montoit quelquefois comme un chat sur le sommet des pins pour découvrir la fumée , et crioit toujours de toute sa force d'une voix effrayante , qui retentissoit partout le bois. Enfin , après avoir bien tourné , nous entendîmes un chien aboyer : jamais voix ne nous a paru si charmante que celle de ce chien , qui vint nous consoler dans les déserts. Nous tournâmes du côté où nous avions entendu le bruit, et, après avoir marché encore quelque temps, nous rencontrâmes un grand troupeau de rennes , et peu-à-peu nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon, qui ne faisoit que d'arriver comme nous. Cette cabane étoit au milieu des bois , faite comme toutes les autres, et couverte de son valdmar. Elle étoit entourée de mousse pour nourrir environ quatre-vingts bétes qu'il avoit. Ces rennes font toute la richesse de ces gens. Il y en a qui en
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ont jusqu'à mille et douze cents. L^occupation des femmes est d'en avoir soin , et elles les lient et les traient dans de certaines heures. Elles les comptent tous les jours deux lois ; et lorsqu'il y en a quelqu'un d'égaré , le Lapon cherche dans les bois jusqu'à ce qu'il Fait trouvé. On voit courir fort long-temps ces bêtes égarées, et suivent même pendant trois semaines leurs traces marquées dans la neige *. Les femmes, comme j'ai dit, ont un soin particulier des rennes et de leurs faons ; elles les veillent continuellement, et les gardent le jour et la nuit contre les loups et les bêtes sauvages. Le plus sûr moyen de les garder contre les loups, c'est de les lier à quelque arbre ; et cet animal qui est extrêmement défiant , et qui appréhende d'être pris , craint que cène soit une adresse, et qu'il n'y ait auprès de l'animal quelque piège dans lequel il pourroit tomber. Les loups de ce pays sont extrêmement forts , et tout gris ; ils sont presque tout blancs pendant l'hiver, et sont les plus mortels ennemis des rennes , qui se défendent contre eux des pieds de devant, lorsqu'ils ne le peuvent faire par la fuite. Il y a encore un animal gris brun , de la hauteur d'un chien, que les Suédois appellent
(*) Cette leçon est conforme à la première édition, celle de mZi. Dans l'édition de 1760, on lit: On voit courir fort long-temps ces bêles égarées, et elles sitivest même pendant trois semaines leurs traces marquées dans la neige. Dans les éditions modernes, on lit : On LES voit courir fort long-temps après ces bêtes égarées, et sm- \iiE même pendant trois semaines leurs traces mar<juées dans la nçige.
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jœrtj et les Latins gulo ^ qui fait aussi une guerre sanglante aux rennes. Cette bête monte sur les arbres les plus hauts, pour voir et n'être pas vue, et pour surprendre son ennemi. Lorsqu'il découvre un renne, soit sauvage, soit domestique, passant sous l'arbre sur lequel il est , il se jette sur son dos , et mettant ses pattes de derrière sur le cou , et celles de devant vers la queue , il s'étend et se roidit d'une telle violence, qu'il fend le renne sur le dos, et enfonce son museau , qui est extrêmement aigu , dans la bête, dont il boit tout le sang. La peau du jœrt est très fine et très belle; on la compare même aux zibelines. ïl y a aussi des oiseaux qui font des guerres cruelles aux rennes : entre tous les autres l'aigle est extrêmement friand de la chair de cet animal. Il y a quantité de ces aigles en ce pays, et d'une grosseur si surprenante, qu'ils enlèvent de leurs serres les faons des rennes de trois à quatre mois, et les portent dans leur nid au sommet des plus hauts arbres. Cette particularité me parut d'abord ce que je crois qu'elle vous semblera, c'est-àdire difficile à croire; mais cela est si vrai, que la garde qui se fait aux jeunes rennes n'est que pour cela. Tous les Lapons m'ont assuré la même chose, et le François qui étoit notre interprète en Laponie m'a assuré qu'il avoit vu plusieurs exemples pareils , et qu'un jour , ayant suivi un aigle qui emportoit le faon d'une de ces rennes jusqu'à son nid , il coupa l'arbre par le pied, et trouva que la moitié de la bête avoit déjà servi de nourriture aux
petits. Il prit ses aiglons et fit d'eux ce qu'ils avoient fait de son faon, c'est-à-dire, monsieur, qu'il les mangea. La chair en est assez bonne , mais noire et un peu fade. Les rennes portent neuf mois : quand les Lapons veulent sevrer leurs faons, ils leur mettent un caveçon de pin , dont les feuilles sont faites en pointe, et piquent extrêmement; et quand le faon s'approche de sa mère pour prendre sa nourriture , ordinairement se sentant piquée , elle éloigne son faon avec son bois , et l'oblige à aller chercher à vivre ailleurs qu'auprès d'elle. Cette occupation n'est pas la seule qu'aient les femmes: elles font les habits, les souliers, et les bottes des Lapons. Elles tirent Fétain pour en revêtir le fil. Elles font cela avec les dents; et, tenant un os de renne dans lequel il y a plusieurs trous de différentes grosseurs, elles passent leur étain dans le plus grand, puis dans un plus petit, jusqu'à ce qu'il soit en l'état qu'elles le souhaitent , et propre pour couvrir le fil de renne, dont elles ornent leurs habits et tout ce qu'elles travaillent. Ce fil se fait, comme je vous ai déjà dit, avec des nerfs de rennes piles, qu'elles tirent par filets, et le filent ensuite sur leur joue, en le mouillant de temps en temps, et le tournant continuellement. Elles n'ont point d'autre manière pour fai^e le fil. Tous les harnois des rennes sont faits aussji par les femmes. Ces har* nois sont faits de peaux de rennes. Le poitrail est orné de quantité dejBgures, faites avec du fil d'c-
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tain, croil pendent plusieurs petites pièces de serge de toutes sortes de couleurs, qui font une espèce de frange. La sonnette est au milieu , et il n'y a rien qui donne la vigueur à cet animal et qui le réjouisse davantage que le bruit qu'il fait avec cette sonnette en courant.
Puisque j'ai commencé à vous parler des occupations des femmes dans ce pays, cela me donnera occasion de vous parler de l'emploi des hommes. Je vous dirai d'abord , parlant en général , que tous les habitants de ce pays sont naturellement lâches et paresseux, et qu'il n'y a que la faim et la nécessité qui les chasse de leur cabane et les oblige à travailler. Je dirois que ce vice commun peut provenir du climat, qui est si rude, qu'il ne permet pas facilement de s'exposer à l'air, si je ne les avois trouvés aussi fainéants pendant l'été qu'ils le sont pendant l'hiver. Mais enfin comme ils sont obligés de chercher toujours de quoi vivre , la chasse et la pèche font leur occupation presque continuelle. Ils chassent l'hiver et pèchent pendant l'été, et font eux-mêmes tous les instruments nécessaires pour l'un et l'autre de ces emplois. Ils se servent pour leurs barques du bois de sapin qu'ils cousent avec du fil de renne, et les rendent si légères, qu'un homme seul en peut facilement porter une sur son épaule. Ils ont besoin d'avoir quantité de ces barques , à cause des torrents qui se rencontrent souvent ; et comme ils ne peuvent pas les monter, ils
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en ont d'un côté et d'un autre en plusieurs endroits Ils les laissent sur le bord après les avoir tirées sur terre, et mettent dedans trois ou quatre grosses pierres , de crainte que le vent ne les enlève. Ce sont eux qui font leurs filets et les cordes pour les tenir. Ces filets sont de fil de chanvre, qu'ils aché^ tent des marchands. Ils les frottent souvent d'une certaine colle rouge , qu'ils font avec de l'écaillé de poisson séchée à l'air , afin de les rendre plus forts et moins sujets à la pourriture. Pour les cordes, ils les fabriquent d'écorce de bouleau ou de racine de sapin. Elles sont extrêmement fortes lorsqu'elles sont dans l'eau. Les hommes s'occupent encore à faire les traîneaux de toutes les sortes, les uns pour porter leurs personnes ( qu'ils appellent pomes) , et les autres pour le bagage. Ces derniers sont nommés racdakeres ^ et sont fermés comme des coffres. Ils font aussi les arcs et les flèches. Les arcs sont composés de deux morceaux de bois mis l'un dessus l'autre. Celui de dessous est de sapin brûlé, et l'autre de bouleau. Ces bois sont collés ensemble , et revêtus tout du long d'une écorce de bouleau très mince , en sorte qu'on ne sauroit voir ce qu'elle renferme. Leurs flèches sont différentes ; les unes sont seulement de bois, fort grosses par le bout, et elles servent à tuer (ou pour mieux dire, à assommer) les petits-gris , les hermines, les mar^ très , et d'autres animaux dont on veut conserver la peau. Il y en a d'autres , armées^ d'os de ren»e§,
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faites en forme de harpon , et hautes sur le hout : cette flèche est grosse et pesante. Celles-là servent contre les oiseaux , et ne peuvent sortir de la plaie quand elles y sont une fois entrées : elles empêchent aussi, par leur pesanteur, que Toiseau ne puisse s'envoler, et emporter avec lui la flèche et l'espérance du chasseur. Les troisièmes sont ferrées en forme de lancette , et on les emploie contre les grosses bétes, comme sont les ours, les rennes sauvages; et toutes ces flèches se mettent dans un petit carquois fait d'écorce de bouleau, que le chasseur porte à sa ceinture. Au reste, les Lapons sont extrêmement adroits à se servir de l'arc , et ils font pratiquer à leurs enfants ce qu'autrefois plusieurs peuples belliqueux vouloient qu'ils sussent faire ; car ils ne leur donnent point à manger, qu'auparavant ils n'aient touché un but préparé , ou abattu quelque marque qui sera sur le sommet des pins les plus élevés.
Tous les ustensiles qui servent au ménage sont faits de la main des hommes. Les cuillères, d'os de renne, qu'ils ornent de figures, dans lesquelles ils mettent une certaine composition noire. Ils font des fermetures de sac avec des os de rennes, de petits paniers d'écorce et de jonc , et de ces planches dont ils se servent pour courir sur la neige, et avec lesquelles ils poursuivent et attrapent les bêtes les plus vites. La description de ces planches est cidevant.
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Mais ce qu'il y a de remarquable , c'est que les hommes font toujours la cuisine , et qu'ils accommodent tout ce qu'ils prennent, soit à la chasse, soit à la pêche : les femmes ne s'en mêlent jamais qu'en l'absence du mari.
Nous remarquâmes cela sitôt que nous fûmes arrivés : le Lapon fit cuire quelques sichs frais , qu'il avoit pris ce jour-là. Ce poisson est un peu plus gros qu'un hareng, mais incomparablement meilleur; et je n'ai jamais mangé de poisson plus délicieux. D'abord qu'il fui cuit, on dressa la table, faite de quelques écorces de bouleau cousues ensemble, qu'ils étendent à terre. Toute la famille se mit autour les jambes croisées à la manière des Turcs, et chacun prit sa part dans le chaudron, qu'il mettoit ou dans son bonnet , ou dans un coin de son habit. Ils mangent fort avidement, et n€ gardent rien pour le lendemain. Leur boisson est dans une grande écuelle de bois à côté d'eux, si c'est en été, et en hiver dans un chaudron sur le feu. Chacun en puise à son gré dans une grande cuillère de bois ; on boit à même , suivant sa soiL Le repas fini , ils se frappent dans la main en signe d'amitié. Les mets les plus ordinaires des pauvres sont des poissons , et ils jettent quelque écorce de pin broyé dans l'eau qui a servi à les faire cuire en forme de bouillie. Les riches mangent la chair des rennes qu'ils ont tués , à la Saint-Michel , lorsqu'ils sont gras. Ils ne laissent i^ien perdre de cet animal;
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ils gardent même le sang dans sa vessie ; et lorsqu'il a pris un corps et s'est endurci, ils en coupent et en mettent dans l'eau qui reste après qu'ils ont fait cuire le poisson. La moelle des os de renne passe chez eux pour un manger très exquis : la langue ne l'est pas moins ; et le membre d'un renne mâle est ce qu'ils trouvent de plus délicieux. Mais quoique la viande de renne soit fort estimée parmi eux, la chair d'ours l'est incomparablement davantage : ils en font des présents à leurs maîtresses , qu'ils accompagnent de celle de castor. Us ont un ragoût pendant l'été dont j'ai tâté, et qui me pensa faire crever. Ils prennent de certains petits fruits noirs qui croissent dans les bois , de la grosseur d'une groseille, qu'ils appellent crokberg^ qui veut dîvre groseille de corbeau; ils mettent cela avec des œufs de poisson crus , et écrasent le tout /ensemble , au grand mal au cœur de tous ceux qui les voient , et qui ne sont pas accoutumés à ces sortes de ragoûts , qui passent pourtant chez eux pour des confitures très délicates. Le repas fini, les plus riches prennent pour dessert un petit morceau de tabac , qu'ils tirent de derrière leur oreille ; c'est là le lieu où ils le font sécher, et ils n'ont point d'autre boîte pour le conserver. Ils le mâchent d'abord; et lorsqu'ils en ont tiré tout le suc, ils le remettent derrière l'oreille , où il prendfun nouveau goût ; ils le remâchent encore une fois, et le replacent de même encore; et lorsqu'il a perdu toute sa force,
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ils le fument. Ils est étonnant de voir que ces gens se passent aisément de pain, et qu'ils aient tant de passion pour une petite herbe qui croît si loin d'eux.
Nous interrogeâmes notre Lapon sur quantité de choses. Nous lui demandâmes ce qu'il avoit donné à sa femme en se mariant; et il nous dit qu'il lui en avoit bien coûté , pendant ses amours , deux livres de tabac, et quatre ou cinq pintes de brandevin; qu'il avoit fait présent à son beau-père d'une peau de renne, et que sa femme lui avoit apporté cinq ou six rennes, qui avoient assez bien multiplié pendant plus de quarante ans qu'il y avoit qu'il étoit marié. Notre conversation étoit arrosée de brandevin, que nous répandions de temps en temps dans le ventre du bon-homme et de sa femme; et la récidive fut si fréquente, que l'un et l'autre s'en ressentit. Ils commencèrent à se faire des caresses à la lapone , aussi pressantes que vous pouvez vous les imaginer; et leur tendresse alla si loin, qu'ils se mirent à pleurer tous deux , comme s'ils avoient perdu tous leurs rennes. La nuit se passa parmi ces mutuelles douceurs ; et nous remarquâmes pour lors, ce que je crois vous avoir déjà écrit , que toute la famille couche ensemble sur la même peau. Cette confusion régne toujours parmi les Lapons ; et un marié ne couche pas seulement avec sa femme le premier jour de ses noces, mais avec toute la famille généralement.
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Nous fîmes le lendemain matin tuer chacun un renne qui nous coûta deux écus, pour en rapporter la peau en France, Si je m'en étois retourné tout droit , j'aurois essayé d'en conduire quelques uns en vie : il y a bien des gens qui l'ont tenté inutilement; et on en conduisit encore Tannée passée trois ou quatre k Dantzick ^ où ils moururent, ne pouvant s'accoutumer en ces climats, qui sont trop chauds pour ces sortes d'animaux. Nous différâmes à les tuer lorsque nous serions chez le prêtre , où nous le pouvions faire plus commodément; et après avoir pris deux ou trois de ces petits colliers qui servent à charger ces animaux , et d'autres pour les lier, nous nous remîmes en chemin, et fîmes passer le fleuve à nos rennes , et arrivâmes le même jour samedi chez le prêtre des Lapons , où nous avions demeuré en passant.
Au moment même que nous y fûmes arrivés, notre premier soin fut de tuer nos animaux. Les Lapons se servent de leur arc pour cela , et d'une flèche pareille à celle dont ils tuent les grosses bêtes. Nous eûmes le plaisir de voir l'adresse avec laquelle ils dressèrent leur coup, et nous nous étonnâmes qu'une grosse bête comme un renne mouroit si vite d'une blessure qui ne paroissoit pas considérable. Il est vrai que la flèche alla jusqu'à la moitié de la hampe; mais j'aurois cru qu'il auroit fallu une plaie plus dangereuse pour le faire mourir sitôt.
Haeret lateri letlialis arundo.
Nous fîmes écorcher nos bêtes le mieux que nous pûmes. Les Lapons s'emparèrent du sang, et nous leur en donnâmes la moitié d'un. Il est difficile de s imaginer que deux hommes seuls aient pu manger la moitié d'un gros cerf, sans pain , sans sel , et sans boire : c'est pourtant ce qui est très véritable ; et nous avons vu cela avec un grand étonnement dans nos Lapons.
Nous remarquâmes que les rennes n'ont point de fiel , mais seulement une petite tache noire dans le foie. La viande de cet animal est très bonne, et a assez du goût de celle du cerf, mais plus relevée. La langue est un manger très délicat, et les Lapons estiment fort la moelle. Il devient gras à la Saint- Michel, comme un porc; et c'est pour lors que les plus riches Lapons les tuent , pour en faire des provisions pendant le reste de l'année. Ils font sécher la chair au froid, qui fait le même effet que le feu, et qui la desséche en sorte qu'on peut facilement la conserver. Leur saloir est un tronc * d'arbre creusé des mains de la nature, qu'ils ferment le mieux qu'ils peuvent , pour empêcher les ours de le ravager.
Nous demeurâmes quelques jours chez le prêtre, pour attendre un Lapon qui passoit pour grand sorcier, et que nous avions envoyé chercher à quel-
(*) Dans la première édition, on lit : Leur saloir est d'un trou fi'arbre creusé des mains de la nature, qu'ils ferment le mieux qu'ils peuvent, pour empêcher les ours de les ravager.
lés VOYAGÉ
ques lieues de là par nos Lapons. Ils revinrent ail bout de quelques jours , et firent tant pour gagner l'argent que nous leur avions promis s'ils Tamenoient , qu'au bout de trois jours nous les vîmes revenir avec notre sorcier, qu'ils avoient déterré dans le fond d'un bois. Nous voilà dans le même temps contents comme si nous tenions le diable par la queue , si je puis me servir de ce terme ; et ce qui acheva de nous satisfaire , ce furent les promesses que notre enchanteur nous fit de nous dire bien des choses qui nous surprendfoient. Nous nous mîmes aussitôt en chemin par les bois, par les rochers , et par les marais. Où n'iroit-on pas pour voir le diable ici bas? Nous fîmes plus de cinq lieues ^ par des chemins épouvantables sur lesquels nous rencontrions quantité de bctes et d'oiseaux qui ne nous étoient point connus , et particulièrement des petits-gris. Ces petits-gris sont ce que nous appelons écureuils en France, qui changent leur couleur rousse , lorsque Fhiver et les neiges leur en font prendre une grise. Plus ils sont avant vers le nord, et plus ils sont gris. Les Lapons leur font beaucoup la guerre pendant l'hiver , et leurs chiens sont si bien faits à cette chasse , qu'ils n'en laissèrent passer aucun sans l'apercevoir sur les arbres les plus élevés, et avertir par leurs aboiements les Lapons qui étoient avec nous. Nous en tuâmes quelques uns à coups de fusil, car les Lapons n'avoient pas pour lors leurs flèches rondes avec lesquelles
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ils les assomment ; et nous eûmes le plaisir de les voir écorcher avec une vitesse et une propreté surprenante. Ils commencent à faire la chasse au petitgris vers la Saint-Michel , et tous les Lapons généralement s'occupent à cet emploi ; ce qui fait qu'ils sont à grand marché, et qu'on en donne un timbre pour un écu : ce timbre est composé de quarante peaux. Mais il n'y a point de marchandise où l'on puisse être plus trompé qu'à ces petits-gris et aux hermines , parceque vous achetez la marchandise sans la voir, et que la peau est retournée, en sorte que la fourrure est en-dedans. Il n'y a point aussi de distinction à faire; toutes sont d'un même prix, et il faut prendre les méchantes comme les belles , qui ne coûtent pas plus les unes que les autres. Nous apprîmes avec nos Lapons une particularité surprenante touchant les petits-gris , et qui nous a été confirmée par notre expérience. On ne rencontre pas toujours de ces animaux dans une même quantité : ils changent bien souvent de pays , et Ton n'en trouvera pas un , en tout un hiver, où Tannée précédente on en aura trouvé des milliers. Ces animaux changent de contrée : lorsqu'ils ve ulent aller en un autre endroit, et qu'il faut passer quelque lac ou quelque rivière qui se rencontrent à chaque pas dans la Laponie , ces petits animaux prennent une écorce de pin ou de bouleau , qu'ils tirent sur le bord de l'eau , sur laquelle ils se mettent , et s'abandonnent ainsi au gré du vent, élevant leurs queues en forme de
voiles , jusqu'à ce que le vent se faisant un peu fort , et la vague élevée, elle renverse en même temps et le vaisseau et le pilote. Ce naufrage , qui est bien souvent de plus de trois ou quatre mille voiles , enrichit ordinairement quelques Lapons qui trouvent ces débris sur le rivage , et les font servir à leur usage ordinaire , pourvu que ces petits animaux n'aient pas été trop long -temps sur le sable. Il y en a quantité qui font une navigation heureuse , et qui arrivent à bon port , pourvu que le vent leur ait été favorable, et qu'il n'ait point causé de tempête sur Feau , qui ne doit pas être bien violente pour engloutir tous ces petits bâtiments. Cette particularité pourroit passer pour un conte , si je ne la tenois par ma propre expérience.
Après avoir marché assez long-temps, nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon, qui étoit environnée de quantité d'autres, qui appartenoient à ses camarades. Ce fut là que nous eûmes le plaisir d'apprendre ce que c'étoit que la Laponie et les Lapons. Nous demeurâmes trois ou quatre jours chez eux , à observer toutes leurs manières, et à nous informer de quantité de choses qu'on ne peut apprendre que d'eux-mêmes. Premièrement , notre sorcier voulut nous tenir sa promesse. Nous conçûmes quelque espérance d'apprendre une partie de ce que nous voulions savoir, quand nous vîmes qu'il avoit apporté avec lui son tambour, son marteau, et son indice, qu'il tira de son sein , qui leur
sert de pochette. Il se mit en état, par ses conjurations, d appeler le diable; jamais possédé ne s'est mis en tant de figures différentes que notre magicien. Il se frappoit la poitrine si rudement et si impitoyablement , que les meurtrissures noires dont elle étoit couverte faisoient bien voir qu'il y alloit de bonne foi. Il ajouta à ces coups d'autres qui n'étoient pas moins rudes, qu'il se donnoit de son marteau dans le visage ; en sorte que le sang ruisseloit de toutes parts. Le crin lui hérissa, ses yeux se tournèrent, tout son visage devint bleu, il se laissa tomber plusieurs fois dans le feu , et il ne put jamais nous dire les choses que nous lui demandions. Il est vrai, qu'à moins d'être parfaitement sorcier, il eût été assez difficile de nous donner les marques que nous lui proposions. Je voulais avoir quelque preuve certaine de France en hiver, de la légation de son démon ; et c'étoit là f écueil de tous les sorciers que nous avons consultés. Celui-ci, qui étoit connu pour habile homme, nous assura qu'il avoit eu autrefois assez de pouvoir pour faire ce que nous voulions; que son génie pourtant n'a voit jamais été plus loin que Stockholm, et qu'il y en avoit peu qui pussent aller plus loin ; mais que le diable commençoit présentement à le quitter, depuis qu'il avançoit sur l'âge, et qu'il perdoit ses dents. Cette particularité m'étonna ; je m'en informai plus particulièrement, et j'appris qu'elle étoit très véritable, et que le pouvoir dessins savants sorciers diminuoit à
mesure que leurs dents tomboient; et je conclus que , pour être bon sorcier, il falloit tenir le diable par les dents , et qu'on ne le prenoit bien que par là. Notre homme, voyant que nous le poussions à bout par nos demandes , nous promit qu'avec de l'eaude-vie il nous diroit quelque chose de surprenant. Il la prit, et regarda plusieurs fois attentivement, après avoir fait quantité de figures et d'évocations. Mais il ne nous dit que des choses fort ordinaires, et qu'on pouvoit aisément assurer sans être grand sorcier. Tout cela me fit tirer une conséquence, qui est très véritable, que tous ces gens-là sont plus surperstitieux que sorciers , et qu'ils croient facilement aux fables que l'on leur fait de leurs prédécesseurs , qu'on disoit avoir grand commerce avec le diable. Il s'est pu faire, monsieur, qu'il y ait eu véritablement quelques sorciers autrefois parmi eux, lorsque les Lapons étoient tous ensevelis dans les erreurs du paganisme ; mais présentement je crois qu'il seroit difficile d'en trouver un qui sût bien son métier. Quand nous vîmes que nous ne pouvions rien tirer de notre Lapon , nous prîmes plaisir à l'enivrer, et cette absence de raison, qu'il souffrit pendant trois ou quatre jours, nous donna facilité de lui enlever tous ses instruments de magie : nous prîmes son tambour, son marteau, et son indice, c[ui étoit composé de quantité de bagues et de plusieurs morceaux de cuivre, qui représentoient quelques figures infernales , ou quelques caractères liés
ensemble, avec une chaîne de même métal. Et lorsque, deux ou trois jours après, nous fûmes sur le point de partir, il nous vint demander toutes ses dépouilles , et s'informoit à chacun en particulier s'il ne les avoit point vues. Nous lui dîmes , pour réponse, qu'il pouvoit le savoir, et qu'il ne lui étoit pas difficile de connoître le receleur, s'il étoit sorcier.
Nous quittâmes celui-ci pour aller chez d'autres apprendre et voir quelque chose de leurs manières. Nous entrâmes premièrement dans une cabane, où nous trouvâmes trois ou quatre femmes, dont il y en avoit une toute nue, qui donnoit à teter à un petit enfant, qui étoit aussi tout nu. Son berceau étoit au bout de la cabane, suspendu en l'air : ce berceau étoit fait d'un arbre creusé et plein d'une mousse fine , qui lui servoit de linge , de matelas , et de couverture ; deux petits cercles d'osier couvroient le dessus du berceau , sur lesquels étoit un méchant morceau de drap. Cette femme nue, après avoir lavé son enfant dans un chaudron plein d'eau chaude , le remit dans son berceau ; et le chien , qui étoit dressé à bercer l'enfant , vint mettre ses deux pattes de devant sur le berceau , et donnoit le même mouvement que donne une femme. L'habit des femmes n'est presque point différent de celui des hommes ; il est de même valdmar, et la ceinture est plus large : elle est garnie de lames d'étain qui tiennent toute sa largeur, et diffère de celle des hommes,
en ce que celle-ci n'est marquée que de petites plaques de même métal, mises Tune après Fautie. A cette ceinture pend une gaîne garnie d'un couteau; la gaine est ornée de fils d'étain : on y voit aussi une bourse^ garnie de même, dans laquelle ils mettent un fusil pour faire du feu, et tout ce qu'ils ont de plus précieux ; c'est aussi là l'endroit où pendent leurs aiguilles, attachées à un morceau de cuir, et couvertes d'un morceau de cuivre qu'elles poussent par-dessus. Tous ces ajustements sont ornés, par en bas, de quantité d'anneaux aussi de cuivre, de plusieurs grosseurs, dont le bruit et le son les divertit extrêmement, et elles croient que ces ornements servent beaucoup à relever leur beauté naturelle. Mais peut-être, monsieur, qu'en parlant de beauté, vous aurez la curiosité de savoir s'il se trouve de jolies Lapones. A cela , je vous répondrai que la nature , qui se plaît à faire naître des mines d'argent et d'autre métal dans les pays septentrionaux les plus éloignés du soleil, se divertit aussi quelquefois à former des beautés qui sont supportables dans ces mêmes pays, il est pourtant toujours vrai que ces sortes de personnes, qui surpassent les autres par leur beauté, sont toujours des beautés lapones , et qui ne peuvent passer pour telles que dans la Laponie. Mais parlant en général , il est constant que tous les Lapons et les Lapones sont extrêmement laids, et qu'ils ressem-
blent aux singes : on ne sauioit leur donner une comparaison plus juste. Leur visage est carré; les joues extrêmement élevées ; le reste du visage très étroit , et la bouche se coupe depuis une oreille jusqu'à l'autre. Voilà, en peu de mots, la description de tous les Lapons. Leurs habits, comme j'ai dit , sont de Daldmar. Le bonnet des hommes est fait d'ordinaire d une peau de loom j, comme je l'ai décrit ailleurs , ou bien de quelque autre oiseau éeorché. La coiffure des femmes est d'un morceau de drap ; et les plus riches couvrent leur tète d'une peau de renard, de martre, ou de quelque autre héte. Elles ne se servent point de bas ; mais elles ont , seulement pendant l'hiver, une paire de bottes de cuir de renne, et mettent par-dessus des souliers qui sont semblables à ceux des hommes, c'està-dire d'un simple cuir qui entoure le pied, et qui s'élève en pointe sur le devant : on y laisse un trou pour les pouvoir mettre dans le pied , et ils les nouent , au-dessus de la cheville , d'une longue corde faite de laine qui fait cinq ou six tours ; et afin que leurs chaussures ne soient point lâches , et qu'ils aient plus de commodité pour marcher, ils emplissent leurs souliers de foin , qu'ils font bouillir tout exprès pour cela, et qui croît en abondance dans toute la Laponie. Leurs gants sont faits de peaux de renne, qu'ils distinguent en compartiments d'un autre cuir plus blanc, cousu et appliqué sur le gant.
Ils sont faits comme des mitaines, sans distinction de doigts; et les plus beaux sont garnis par en bas d'une peau de loom. Les femmes ont un ornement particulier, qu'ils appellent kraca ^ fait d'un morceau de drap rouge, ou d'une autre couleur, qui leur entoure le cou , comme un collet de jésuite, et vient descendre sur l'estomac, et finit en pointe. Ce drap est orné de ce qu'ils ont de plus précieux : le cou est plein de plusieurs plaques d'étain , mais le devant de l'estomac est garni de choses rares parmi eux. Les riches y mettent des boutons et des plaques d'argent , les plus belles qu'ils peuvent trouver; et les pauvres se contentent d'y mettre de l'étain et du cuivre, suivant leurs facultés.
Nous nous informâmes encore chez ces gens-là de toutes les choses que nous avions apprises des autres , qu'ils nous confirmèrent toutes ; et ce qu'ils nous dirent de plus particulier, je l'ai porté à l'endroit où j'en ai parlé, que j'ai augmenté de ce qu'ils m'ont dit : mais nous voulûmes être instruits de tous les animaux à quatre pieds qui vivoient dans ce pays , et ils nous en apprirent les particularités suivantes :
Ils nous assurèrent premièrement qu'il régnoit quelquefois dans leur pays des vents si impétueux, qu'ils enlevoient tout ce qu'ils rencontroient. Les maisons les plus fortes ne leur peuvent résister, et ils entraînent même si loin les troupeaux des bêtes, Iprsqu'ils sont sur le sommet des montagnes, qu'on
iie sait bien souvent ce qu'ils deviennent. Les ouragans font élever en été une telle quantité de sable qu'ils apportent du côté de la Norwége, qu'ils ôtent si fort l'usage de la vue qu'on ne sauroit voir à deux pas de soi; et Thiver, ils font voler une telle abondance de neige , qu'elle ensevelit les cabanes et les troupeaux entiers. Les Lapons qui sont surpris en chemin de ces tempêtes n'ont point d'autre moyen, pour s'en garantir, que de renverser leur traîneau par-dessus eux , et de demeurer en cette posture tout le temps que dure l'orage : les autres se retirent dans les trous des montagnes , avec tout ce qu'ils peuvent emporter avec eux , et demeurent dans ces cavernes jusqu'à ce que la tempête, qui durera quelquefois huit ou quinze jours, soit tout-à-fait passée.
De tous les animaux de la Laponie, il n'y en a point de si commun que le renne, dont j'ai fait la description assez au long. ï^a nature , comme une bonne mère , a pourvu à des pays aussi froids que sont ceux du septentrion, en leur donnant qqantité d'animaux propres pour faire des fourrures , pour s'en servir contre les rigueurs excessives de l'hiver, qui dure presque toujours. Entre tous ceux dont les peaux sont estimées pour la chaleur, les ours et les loups tiennent le premier rang. Les premiers sont fort communs dans le septentrion ; les Lapons les appellent les j^où desjhréts. Quoiqu'ils soient presque tous d'une couleur rousse, il s'en ren-
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contre néanmoins très souvent de blancs ^ et il n y a point d'animal à qui le Lapon fasse une guerre plus cruelle pour avoir sa peau et sa chair, qu'il estime par-dessus tout , à cause de sa délicatesse J'en ai mangé quelquefois , mais je la trouve extrêmement fade. La chasse des ours est l'action la plus solennelle que fassent les Lapons. Rien n'est plus glorieux parmi eux que de tuer un ours, et ils en portent les marques dessus eux ; en sorte qu'il est aisé de voir combien un Lapon aura tué d'ours en sa vie , par le poil qu'il en porte en différents endroits de son bonnet. Celui qui a fait la découverte de quelque ours va avertir tous ses compagnons ; et celui d'entre eux qu'ils croient le plus grand sorcier joue du tambour, pour apprendre si la chasse doit être heureuse, et par quel côté Ton doit attaquer la bête. Quand cette cérémonie est faite, on marche contre l'animal; celui qui sait l'endroit va le premier, et mène les autres, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à la tanière de l'ours. Là, ils le surprennent le plus vite qu'ils peuvent; et avec des arcs , des flèches , des lances , des bâtons , et des fusils, ils le tuent. Pendant qu'ils attaquent la bête , ils chantent tous une chanson en ces termes : Kihelis pourra^ Kiheîis iiscada soubi jœlla jeitti. Ils rendent grâce à l'ours qu'il ne leur fasse aucun mal, et qu'il ne rompe pas les lances et les armes dont ils se servent contre lui. Quand ils l'ont tué, ils le mettent dans un traîneau pour le porter à Ja ca~
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bane , et le renne qui a servi à le traîner est exempt pendant toute Tannée du travail de ce traîneau ; et l'on doit aussi faire en sorte qu'il s'abstienne d'ap*procher aucune femelle. L'on fait une cabane tout exprès pour faire cuire l'ours , qui ne sert qu'à cela , où tous les chasseurs se trouvent avec leurs femmes , et recommencent des chansons de joie et de remerciement à la bête , de ce qu'ils sont revenus sans accident. Lorsque la viande est cuite , on la divise entre les hommes et les femmes, qui ne peuvent manger des parties postérieures ; mais on leur donne toujours des antérieures. Toute la journée se passe en divertissements ; mais il faut remarquer que tous ceux qui ont aidé à prendre l'ours ne peuvent approcher de leurs femmes de trois jours, au bout desquels il faut qu'ils se baignent pour être purifiés. J'avois oublié de marquer que, lorsque Fours est arrivé près de la cabane, on ne le fait pas entrer par la porte; mais on le coupe en morceaux, et on le jette par le trou qui fait passage à la fumée, afin que cela paroisse envoyé et descendu du ciel. Ils en font de même lorsqu'ils reviennent des autres chasses. Il n'y a rien qu'un Lapon estime plus que d'avoir assisté à la mort d'un ours , et il en fait gloire pendant toute sa vie. Une peau d'ours se
vend ordinairement
Les loups sont presque tous gris-blancs : il s'en trouve de blancs ; et les rennes n'ont point de plus mortels ennemis^ 4fs les évitent en fuyant; mais
ii5o VOYAGE lorsqu'ils sont surpris par leurs adversaires, ils se défendent contre eux des pieds de devant , dont ils sont extrêmement puissants, et de leurs bois , lorsqu'ils sont assez forts pour soutenir le choc ; car les rennes chan^jent tous les ans de bois, et lorsqu'il est nouveau , ils ne peuvent s'en servir. Pour empêcher que les loups n'attaquent les rennes, les Lapons les tiennent à quelque arbre, et il est fort rare qu'ils soient pour lors attaqués; car le loup , qui est un animal fort soupçonneux , appréhende qu'il n'y ait quelque piège tendu, et qu'on ne se serve de ce moyen pour l'y attirer. Une peau de loup peut valoir et il y a peu de personnes , même des grands seigneurs en Suéde, qui n'en aient des habits fourrés ; et ils ne trouvent rien de meilleur contre le froid.
Les renards abondent dans toute la Laponie; ils sont presque tous blancs , quoiqu'il s'en rencontre de la couleur ordinaire. Les blancs sont les moins estimés; mais il s'en trouve quelquefois de noirs, et ceux-là sont les plus rares et les plus chers. Leurs peaux sont quelquefois vendues quarante ou cinquante écus ; et le poil en est si fin et si long, qu'il pend de quel côté l'on veut ; en sorte qu'en prenant la peau par la queue , le poil tombe du côté des oreilles , et se couche vers la tête. Tous les princes moscovites , et les grands de ce pays , recherchent avec soin des fourrures de ces peaux , et après les zibelines, elles sont les plus estimées. Mais, puis-
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que j'ai parlé de zibeline , il faut que je vous dise ce que j'en sais. Ce que nous appelons zibeline, on lappelle ailleurs zabel. Cet animal est de la grosseur de la fouine, et diffère de la martre en ce qu'il est beaucoup plus petit , et qu'il a les poils plus longs et plus fins. Les véritables zibelines sont damassées de noir, et se prennent en Moscovie et en Tartarie : il s'en trouve peu en Laponie. Plus la couleur du poil est noire, et plus elle est recherchée; et vaudra quelquefois soixante écus, quoique sa peau n'ait que quatre doigts de largeur. On en a vu de blanches ou grises , et le grand-duc de Moscovie en a fait présent , par ses ambassadeurs , au roi de Suéde, comme de peaux extrêmement précieuses. Les martres approchent plus des zibelines que toutes les autres bêtes : elles imitent assez la finesse et la longueur du poil ; mais elles sont beaucoup plus grandes. J'en ai rencontré de la grosseur d'un chat ; et il y a peu de pays où elles soient plus fréquentes qu'en Laponie. Sa peau coûte une rixdale ; et celles qui ont le dessus de la gorge cendré sont plus estimées que celles qui l'ont blanc. Cet animal fait un grand carnage de petits-gris , dont il est extrêmement friand , et les attrape à la course sans grande difficulté ; il ne se nourrit pas seulement d'écureuils, il donne aussi la chasse aux oiseaux ; et montant sur le sommet des arbres , il attend qu'ils soient endormis pour se jeter dessus et les dévorer. S'ils sont assez forts pour s'envoler^
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ils s'abandonnent dans Fair avec la martre , qui a ses griffes aussi fortes et aussi pointues qu'aucun autre animal , et se tient dessus le dos de l'oiseau , et le mord en volant , jusqu'à ce qu'enfin il tombe mort. Cette chute est bien souvent aussi funeste à la martre qu'à l'oiseau ; et lorsqu'il s'est élevé bien haut dans l'air , la martre tombe bien souvent sur les rochers , où elle est brisée , et n'a pas un meilleur sort que Tautre.
J'ai parlé ailleurs des jœrts en suédois, et gulones en latin , au sujet des rennes qu'ils fendent en deux. Cet animal est de la grosseur d'un chien ; sa couleur est noire-brune, et on compare sa peau à celle des zibelines : elle est damassée et fort précieuse.
La quantité des poissons de la Laponie fait qu'on y rencontre aussi beaucoup de castors, que les Suédois appellent bauer^ et qui se plaisent fort dans ces lieux, où le bruit de ceux qui voyagent ne trouble point leur repos. Mais le véritable endroit pour les trouver, c'est dans la province de Kimi, et en Russelande. Les rognons de castors servent contre quantité de maladies. Tout le monde assure qu'il n'y a rien de plus souverain contre la peste ; que d'en prendre tous les matins , cela chasse le mauvais air, et entre dans les plus souveraines compositions. Olaùs , grand-prêtre de la province de Pitha , m'en a fait présent, à Torno, de la moitié d'un, et m'a assuré qu'il ne se servoit point d'autre chose pour ses meilleurs remèdes. Il étoit fort habile en phar-
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liiacie. Il m'assura de plus qu'il tiroit une huile de ia queue du même animal, et qu'il n'y avoit riep au monde de plus souverain.
Il se voit aussi un nombre très considérable d'hermines en Laponie , que les Suédois appellent lekat. Cet animal est de la grosseur d'un gros rat, mais une fois aussi long. Il ne garde pas toujours sa couleur; car l'été il est un peu roux , et l'hiver il change de poil, et devient aussi blanc que nous le voyons. Ils ont la queue aussi longue que le corps, qui finit en une petite pointe noire comme de l'encre ; en sorte qu'il est difficile de voir un animal qui soit et plus blanc et plus noir. Une peau d'hermine coûte quatre ou cinq sous. La chair de cet animal sent très mauvais; et il se nourrit de petits-gris et de rats de montagne. Ce petit animal, tout-à-fait inconnu ailleurs, et fort singulier, comme vous allez voir, se trouve quelquefois en si grande abondance, que la terre en est toute couverte. Les Lapons l'appellent lemmucat. Il est de la grosseur d'un rat, mais la couleur est plus rouge , marquée de noir; et il semble qu'il tombe du ciel , parcequ'il ne paroit point que lorsqu'il a beaucoup plu. Ces bêtes ne fuient point à l'approche des voyageurs ; au contraire , elles courent à eux avec grand bruit; et quand quelqu'un les attaque avec un bâton , ou avec quelque autre arme, elles se tournent contre lui, et mordent le bâton , auquel elles demeurent attachées avec les dents, comme de petits chiens enragés.
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Elles se battent contre les chiens , qu'elles ne crai-gnent pas , et sautent sur leur dos , et les mordent si vivement , qu'ils sont obligés de se rouler sur terre pour se défaire de ce petit ennemi. On dit même que ces animaux sont si belliqueux , qu'ils se font quelquefois la guerre entre eux , et que , lorsque les deux armées se trouvent dans des prés qu'ils ont choisis pour champ de bataille , ils s'y battent vigoureusement. Les Lapons, qui voient ces différents entre ces petites bétes , tirent des conséquences de guerres plus sanglantes ailleurs , et augurent de là que la Suéde doit bientôt porter les armes contre le Danois ou le Moscovite , qui sont ses plus grands ennemis. Comme ces animaux ont l'humeur martiale , ils ont aussi beaucoup d'ennemis qui en font des défaites considérables. Les rennes mangent tous ceux qu'ils peuvent attraper. Les chiens en font leur plus délicate nourriture ; mais ils ne touchent point aux parties postérieures. Les renards en emplissent leurs tanières, et en font des magasins pour la nécessité; ce qui cause du dommage aux Lapons , qui s'aperçoivent bien lorsqu'ils ont de cette nourriture, qui fait qu'ils n'en cherchent point ailleurs , et ne tombent pas dans les pièges qu'on leur tend. Il n'y a pas même jusqu'aux hermines qui ne s'en engraissent. Mais ce qui est admirable dans cet animal , c'est la connoLssance qu'il a de sa destruction prochaine , prévoyant qu'il ne sauroit vivre pendant Thiver. On
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en prend une grande partie pendue au sommet des arbres, entre deux petites branches qui forment une fourche. Une autre, à qui ce genre de mort ne plaît pas, se précipite dans les lacs; ce qui fait qu'on en trouve souvent dans le corps des brochets, qu'ils ont nouvellement engloutis : et ceux qui ne veulent pas être homicides d'eux-mêmes * , et qui attendent tranquillement leur destin , périssent dans la terre , lorsque les pluies , qui les ont fait naître , les font aussi mourir. On chasse grande quantité de lièvres, qui sont pour l'ordinaire tout blancs , et ne prennent leur couleur rousse que les deux mois les plus chauds de Tannée.
Il n'y a guère moins d'oiseaux que de bêtes à quatre pieds en Laponie. Les aigles , les rois des oiseaux , s'y rencontrent en abondance. Il s'en trouve d'une grosseur si prodigieuse , qu'ils peuvent , comme j'ai déjà dit ailleurs , emporter les faons des rennes, lorsqu'ils sont jeunes , dans leurs nids , qu'ils font au sommet des plus hauts arbres; ce qui fait qu'il y a toujours quelqu'un pour les garder.
Je ne crois pas qu'il y ait de pays au monde plus abondant en canards , en cercelles , plongeons , cygnes , oies sauvages , et autres oiseaux aquatiques, que celui-ci. La rivière en est partout si couverte , qu'on peut facilement les tuer à coup de
(*) Cette leçon est confoime aux premières e'ditions. Dans les éditions modernes, on a corri{Té ainsi : Et ceux qui ne veulent pas être
LES AUTEURS DE LEUaJVIOBT, et Cjui ^ CtC.
bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu pendant tout notre voyage, sans ces animaux , qui faisoient notre nourriture ordinaire ; et nous en tuions quelquefois trente ou quarante pour un jour, sans nous arrêter un moment, et nous ne faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont passagers , et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aller chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques ruisseaux qui ne soient point glacés ; mais ils reviennent au mois de mai faire leurs œufs en telle abondance, que les déserts en sont tout couverts. Ils leur tendent des filets, et la peau des cygnes écorchés leur sert à faire des bonnets ; les autres leur servent de nourriture. Il y a un oiseau fort commun en ce pays, qu'ils appellent loom^ et qui leur fournit leurs plus beaux ornements de tête. Cet animal est d'un plumage violet et blanc, perlé d'une manière fort particulière. Il est de la grosseur d'une oie , et se prend quelquefois dans les filets que les pêcheurs mettent pour prendre du poisson , lorsque Fardeur de la proie l'emporte trop , et qu'il poursuit quelque poisson sous l'eau. On garnit aussi de sa peau les extrémités des plus beaux gants. Les coqs de bruyère , les gelinotes , s'y trouvent en abondance. Mais il y a dans ce pays une certaine espèce d'oiseau que je n'ai point vu ailleurs, qu'ils appellent snyearipor ^ et que les Grecs appeloient la^opos ^ de la grosseur d'une poule. Cet oiseau a
pendant l'été son plumage gris de la couleur du faisan, et l'hiver il est entièrement blanc, comme tous les animaux qui vivent en ce pays ; et la nature ingénieuse les rend de la même couleur de la neige, afin qu'ils ne soient pas reconnus des chasseurs , qui les pourroient facilement apercevoir s'ils étoient d'une autre couleur que la neige , dont la terre est toute couverte. J'ai fait ailleurs la description de cet oiseau. Il est d'un goût plus excellent que la perdrix , et donne par ses cris une marque assurée qu'il doit bientôt tomber de la neige, comme il est aisé de voir par son nom, qui signifie oiseau de neige. Les Lapons leur tendent des filets sur cette neige , et forment une petite haie , au milieu de laquelle ils laissent un espace vide , où les lacets sont tendus , et par où ces oiseaux doivent passer.
Il est impossible de concevoir la quantité du poisson de la Laponie. Elle est partout coupée de fleuves , de lacs , et de ruisseaux ; et ces fleuves , ces lacs , et ces ruisseaux , sont si pleins de poissons, qu'un homme peut, en une demi-heure de temps, en prendre autant qu'il en peut porter avec une seule ligne. C'est aussi la seule nourriture des Lapons , ils n'ont point d'autre pain ; et ils n'en prennent pas seulement pour eux , ils en font tout leur commerce, et achètent ce qu'ils ont de besoin avec des poissons , ou avec des peaux de bétes ; ce qui fait que la pêche est toute leur occupation t
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car, soit qu'ils veuillent manger, ou entretenir le luxe, qui ne laisse pas de régner dans ce pays, ils n'ont point d'autre moyen de le faire. Il est vrai que les riches ne pèchent jamais. Les pauvres pèchent pour eux, et ils leur donnent en échange, ou du tabac , ou de Feau-de-vie, ou du fer, ou quelque autre chose de cette nature. Sans m'arrêter à parler de tous les poissons qui sont en ce pays , je dirai qu'il n'y en a point de plus abondant en saumons. Ils commencent à monter au mois de mai, et pour lors il est extrêmement gras , et beaucoup meilleur que lorsqu'il s'en retourne au mois de septembre. Il y a des années oii dans le seul fleuve de Torno on en peut pécher jusqu'à trois mille tonnes , qu'on porte à Stockholm et à tous les habitants de la mer Baltique et du golfe Bothnique. Les brochets ne se trouvent pas en moindre abondance que les saumons : ils les font sécher, et en portent des quantités inconcevables. J'ai décrit ailleurs la manière dont ils se servent pour le pêcher la nuit, à la lueur d'un grand feu qu'ils allument sur la proue de leurs barques. Les truites y sont assez communes ; mais il y a une sorte de poisson qui m'est inconnu, qu'ils appellent sielj il est de la grosseur d'un hareng, et d'une grande délicatesse. Après avoir demeuré quelques jours avec ces Lapons , et nous être instruits de tout ce que nous voulions savoir d'eux , nous reprîmes le chemin qui nous conduisoit chez le prêtre ; et le même jour.
mercredi 27 d'août, nous partîmes de chez lui, et vînmes coucher à Cokluanda ^ où commence la Bothnie, et où finit la Laponie. Mais , monsieur, je ne sais si vous n'aurez pas trouvé étrange que je vous aie tant parlé des Lapons , et que je ne vous aie rien dit de la Laponie ; je ne sais comment cela s'est fait, et je finis par où je devrois avoir commencé. Mais il vaut encore mieux en parler tard que de n'en rien dire du tout, et avant que d'en sortir , je vous en dirai ce que j'en sais.
On ne peut dire quel nom cette province a eu parmi les anciens géographes , puisqu'elle n'étoit pas connue , et que Tacite et Ptolomée ne connoissoient pas de province plus éloignée que la iSeWsinie^ que nous appelons présentement Bothnie, ou Biarmie j, et qui s'étend à l'extrémité du golfe Bothnique. Ce que l'on sait aujourd'hui de la Laponie , c'est qu'elle se peut diviser en orientale et occidentale. Elle regarde l'occident du côté de l'Islande, et obéit au roi de Danemarck. Elle est orient du côté qu'elle confine à la mer Blanche, où est le port d'Archangel; et celle-là reconnoît le grand-duc de Moscovie pour son souverain. Il faut ajouter une troisième , qui est au milieu des deux , et qui est beaucoup plus grande que toutes les deux autres ensemble ; et celle-là est sous la domination du roi de Suéde, et se divise en cinq provinces différentes, qui ont toutes le nom de Laponie, et qu'on appelle Uma La^marcli^ Pitha Lapmarch^ Lula
LapmarcJi ^ Torna Lapinarch , et Kimi Lapmarch. Elles prennent leurs noms des fleuves qui les arrosent, et ces mêmes £euves le donnent encore aux villes où ils passent, si on peut donner ce nom à un amas de quelques maisons faites d'arbres.
La province de Torno Lapmarch ^ qui est justement située au bout du golfe Bothnique , est la dernière du monde du côté du pôle arctique, et s'étend jusqu'au cap du nord. Charles IX, roi de Suéde, jaloux de connoître la vérité et l'étendue de ses terres, envoya, en différents temps de l'année 1600, deux illustres mathématiciens , l'un appelé Aaron Forsius ^ Suédois , et l'autre Jérôme Bircholto j, Allemand de nation. Ces gens firent le voyage avec toutes les provisions et les instruments nécessaires, et avec un heureux succès; et rapportèrent, à leur retour, qu'ils n'avoient trouvé aucun continent au septentrion au-delà du soixante et treizième degré d'élévation ; mais une mer glaciale immense , et que le dernier promontoire qui avançoit dans l'O^ céan étoit Nuchus ^ ou Norkap ^ assez près du château Wardhus ^ qui appartient aux Danois. C'est dans cette Laponie que nous avons voyagé; et nous avons remonté le fleuve qui l'arrose jusqu'à sa source.
Nous arrivâmes le lendemain à Jacomus Mastujig , qui n'étoit distant du lieu où nous avions couché que de deux lieues : nous en fîmes trois ou quatre à pied pour y arriver , et nous ne perdîmes
pas nos pas. Il y a dans ce lieu une mine de fer très bonne, mais qui est abandonnée presque, à cause du grand éloi{jnement. Nous y allions pour y voir travailler aux forges, où, ne voyant rien de ce que nous souhaitions , nous fûmes plus heureux que nous n'espérions l'être. Nous allâmes dans la mine, d'où nous fîmes tirer des pierres d'aimant tout-àfait bonnes. Nous admirâmes avec bien du plaisir les effets surprenants de cette pierre, lorsqu'elle est encore dans le lieu natal. Il fallut faire beau- ,çoup de violence pour en tirer des pierres aussi considérables que celles que nous voulions avoir, et le marteau dont "on se servoit, qui étoit de la grosseur de la cuisse , demeuroit si fixe en tombant sur le ciseau qui étoit dans la pierre, que celui qui frappoit avoit besoin de secours pour le retirer. Je voulus éprouver cela moi-même ; et ayant pris une grosse pince de fer, pareille à celles dont on se sert à remuer les corps les plus pesants, et que j'avois de la peine à soutenir, je l'approchai du ciseau, qui l'attira avec une violence extrême, et la soutenoit avec une force inconcevable. Je mis une bous» sole que j'avois , au milieu du trou où étoit la mine, et l'aiguille tournoit continuellement d'une vitesse incroyable. Nous prîmes les meilleures, et nous ne demeurâmes pas davantage en ce lieu. Nous allâ^ mes retrouver nos barques , et vînmes coucher à Tuna Hianda^ chez, un de nos bateliers , qui nous fit voir ses lettres d'exemption de taille qu'il avoit
du roi , pour avoir trouvé cette mine de fer. Ce
paysan s'appeloit Las Larszon , Laurentius à Lau-
rentio.
Le lendemain dimanche nous fîmes une assez bonne journée, et arrivâmes le soir à Konges , où nous avions demeuré un jour en passant. Nous achetâmes là des traîneaux, et tous le barnois qui sert à atteler le renne. Ils nous coûtèrent un ducat la pièce. Nous ne partîmes le lundi que sur le midi, à cause que nous fûmes obligés d'attendre les barques qu'il faut aller quérir assez loin , et passer un long espace de chemin , pour éviter les cataractes qui sont extrêmement violentes en cet endroit. Nous couchâmes cette nuit-là à Pello , où nous eûmes le plaisir de voir, en arrivant, cette pêche du brochet dont je vous ai déjà parlé , et qui me parut merveilleuse. Il ne faut pas s'étonner si les habitants de ce pays cherchent tous les moyens possibles pour prendre du poisson : ils n'ont que cela pour subsister; et la nature, qui donne bien souvent le remède aussitôt que le mal , refusant ses moissons à ces gens, leur donne des pêches plus abondantes qu'en aucun autre endroit. Nous vînmes le lendemain , premier de septembre , coucher chez le préfet des Lapons , Allemand de nation , dont j'ai déjà parlé, et le lendemain nous arrivâmes à Torno , après avoir passé plus de quarante cataractes. Ces cataractes sont des chutes d'eau très impétueuses , et qui font en tombant un bruit épou-
Maniable. Il y en a quelques unes qui durent l'ès-^ pace de deux et trois lieues, et c'est un plaisir le plus grand du monde de voir descendre ces torrents avec une vitesse qui ne se peut concevoir, et faire trois ou quatre milles de Suédfe, qui valent douze lieues de France, en moins d'une heure. Plus la cataracte est forte , et plus il faut ramer avec vigueur pour soutenir sa barque contre les vagues : ce ni fait qu'étant poussé du torrent , et porté de la famé, vous faites un grand chemin en peu de temps.
Nous arrivâmes à Torno le mardi , et nous y vînmes à la bonne heure, pour voir les cérémonies des obsèques àe Joannes Tornœus ^ dont je vous ai parlé auparavant, qui étoit mort depuis deux mois. C'est la mode en Suéde de garder les corps des défunts fort long-temps. Ce temps se mesure suivant la qualité des personnes ; et plus la condition du défunt est relevée, et plus aussi les funérailles sont reculées. On donne ce temps pour disposer toutes choses pour ces actions, qui sont les plus solennelles qui se fassent en ce pays; et si l'on dit que les Turcs dépensent leurs biens en noces, les Juifs en circoncisions, les Chrétiensjén procès, on pourroit ajouter, les Suédois en funérailles. En effet, j'admirai la grande dépense qui se fît pour un homme qui n'étoit pas autrement considérable, et dans un pays si barbare et si éloigné du reste du monde. On n'eut pas plus tôt appris notre arrivée, que le gen-
dre du défunt travailla aussitôt à une harangue latine qu'il devoit le lendemain prononcer devant nous, pour nous inviter aux obsèques de son beaupère. Il fut toute la nuit à y rêver, et oublia tout son discours lorsqu'il fut le matin devant nous. Si les révérences disent quelque chose, et sont les marques de l'éloquence, je puis assurer que notre harangueur surpassoit le prince des orateurs ; mais je crois que ses inclinations servoient plus à cacher sa confusion qui paroissoit sur son visage , qu'à rendre son discours fleuri. Comme nous savions le sujet de sa venue, nous devinâmes qu'il venoitpour nous prier d'assister à la cérémonie ; car nous n'en pûmes rien apprendre par son discours : et quelque temps après , le bourguemestre de la ville , avec un officier qui étoit là en garnison, vinrent nous prendre dans la même chaloupe pour nous passer de l'autre côté de l'eau, et nous mener à la maison du défunt. Nous trouvâmes à notre arrivée toute la maison pleine de prêtres vêtus de longs manteaux noirs , et de chapeaux qui sembloient , par la hauteur de leur forme , servir de colonnes à quelque poutre de la maison. Le corps du défunt ^ mis dans un cercueil couvert de drap , étoit au milieu d'eux. Ils l'arrosoient des larmes qui dégouttoient de leurs barbes humides , dont les poils séparés formoient différents canaux, et distilloient cette triste humeur , qui servoit d'eau bénite. Tous ces prêtres avoient quitté leurs paroisses , et étoient
Venus de fort loin. Il y en avoit quelques uns éloignes de plus de cent lieues; et on nous assura que si cette cérémonie se fût faite l'hiver, pendant lequel temps les chemins en ces pays sont plus faciles, il n'y auroit eu aucun prêtre, à deux ou trois cents lieues à la ronde , qui ne s'y fût trouvé , tant ces sortes de cérémonies se font avec éclat. Le plus ancien de la compagnie fit une oraison funèbre à tous les assistants ; et il falloit qu'il dît quelque chose de bien triste, puisqu'il s'en fallut peu que son air pitoyable ne nous excitât à pleurer nousmêmes , qui n'entendions rien à ce qu'il disoit. Les femmes étoient dans une petite chambre, séparées des hommes , qui gémissoient d'une manière épouvantable, et entre autres la femme du défunt, qui interrompoit , par ses sanglots, le discours du prédicateur. Pendant que Ton prêchoit dans cette salle, on en faisoit autant dans l'église en finlandois ; et quand les deux discours furent finis , on se mit en chemin pour conduire le corps à l'église. Sept ou huit bourgeois le chargèrent sur leurs épaules , et il n'y eut personne des plus apparents qui ne voulût y mettre la main ; et je me souvins pour lors de ce que dit Virgile à l'entrée du cheval dans Troie, quand il dit qu'il n'y avoit ni jeune ni vieux qui ne voulût aider à tirer cette machine dans leur ville : Funemque manu contingeré gaudent. Nous suivions le corps comme les plus
apparents, et ceux qui menoient le deuil; et la
veuve étoit ensuite , conduite par-dessous les brasde deux de ses filles : Tune s'attristoit beaucoup , et l'autre ne paroissoit pas émue. On mit le corps au milieu de l'église , en chantant quelques psaumes ; et les femmes , en passant près du défunt , se jetèrent sur le cercueil, et Tembrassèrent pour la dernière fois. Ce fut pour lors que commença la grande et principale oraison funèbre , récitée par Joannes Plantinus, prêtre d'Urna , qui eut une canne d'argent pour sa peine. Je ne puis pas dire s'il Tavoit méritée ; mais je sais qu'il cria beaucoup , et que pour rendre tous les objets plus tristes , il s'étoit même rendu hideux , en laissant ses cheveux sans ordre, et pleins de plusieurs bouts de paille qu'il n'avoit pas eu le temps d'ôter. Cet homme dit toute la vie du défunt , dès le moment de sa naissance jusqu'au dernier soupir de sa vie. Il cita les lieux et les maîtres qu'il avoit servis , les provinces qu'il avoit vues , et n'oublia pas la moindre action de sa vie. C'est la mode en ce pays de faire une oraison funèbre aux laquais et aux servantes , pourvu qu'ils aient un écu pour payer l'orateur. Je me suis trouvé à Stockholm à Tenterrement d'une servante, où la curiosité m'avoit conduit. Celui qui faisoit son oraison funèbre, après avoir cité le lieu de sa naissance et ses parents , s'étendit sur les perfections de la défunte , et exagéra beaucoup qu'elle savoit parfaitement bien faire la cuisine , distribuant les parties de son discours en autant de ra-
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^oûts qu'elle savoit faire , et forma cette partie de son oraison , en disant qu'elle n'avoit qu'un seul défaut , qui étoit de faire toujours trop salé ce qu'elle apprêtoit , et qu'elle montroit par là l'araour qu'elle avoit pour la prudence , dont le sel est le symbole , et son peu d'attache aux biens de ce monde, qu'elle jetoit en profusion. Vous voyez par là , monsieur , qu'il y a peu de gens qui ne puissent donner matière de faire à leur mort une oraison funèbre , et un beau champ à un orateur d'exercer son éloquence. Mais celui-ci avoit une plus belle carrière. Joannes Tornœus^ étoit un homme savant ; il avoit voyagé , et avoit même été en France précepteur du comte Charles Oxenstiern. Quand l'oraison funèbre fut finie, on nous vint faire encore un compliment latin , pour demeurer au festin. Quoique nous n'entendissions pas davantage à ce second compliment qu'au premier, nous n'eûmes pas de peine à nous imaginer ce qu'il nous vouloit dire : nos ventres ne nous disoient que trop ce que ce pouvoit être; et ils se plaignoient si haut qu'il étoit près de trois heures qu'ils n'avoient mangé, qu'il ne fut pas plus difficile à ces gens d'entendre leur langage qu'à nous le leur. On nous mena dans une grande salle , divisée en trois longues tables ; et c'étoit le lieu d'honneur. 11 y en avoit cinq ou six autres encore plus pleines que celle-ci , pour rece^ voir tous les gens qui s'y présentoient. Les préludes du repas furent de l'eau-de-vie de bière, et une
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autre liqueur qu'ils appellent calchat^ faite avec de la bière, du vin, et du sucre, deux aussi méchantes boissons qui puissent entrer dans le corps humain. On servit ensuite les tables, et on nous fit asseoir au plus haut bout de la première table, avec les prêtres du premier ordre , tels qu'étoient le père prédicateur et autres. On commença le repas dans le silence, comme partout ailleurs, et comme le sujet le demandoit : ce qui fit dire à Plantin , qui étoit à côté de moi, qu'ils appeloient les conviés, Nelli. N signifie , Neque vox , nec sermo egreditur ex ore eorum ; loquebantur variis linguis ; in omnem terram exwit sonus eorum. Toutes ces paroles étoient tirées de TËcriture, et je ne crois pas qu'on les puisse mieux faire venir qu'à cet endroit ; car on ne peut se figurer une image plus vive des noces de Cana, que le tableau que nous en vimes représenter devant nos yeux, plus beau et plus naturel que celui de Paul Véronèse. Les tables étoient couvertes de viandes particulières , et , si je l'ose dire , antiques ; car il y avoit pour le moins huit jours qu'elles étoient cuites. Des grands pots de différentes matières, faits la plupart comme ceux qu'on portoit aux sacrifices anciens, paroient cette table, et faisoient par leur nombre une confusion semblable à celle que nous voyons aussi aux anciens banquets- Mais ce qui achevoit cette peinture , c'étoit la mine vénérable de tous ces prêtres armés de barbe , et les habits finlandois de tous les conviés, qui sont
aussi plaisants qu'on les puisse voir. Il y avoit entre antres un petit vieillard avec de courts cheveux, une barbe épaisse, et chauve sur le devant de la tête. Je ne crois pas que l'idée la plus vive de quelque peintre que ce soit puisse mieux représenter la figure de saint Pierre. Cet homme avoit une robe verte, doublée de jaune, sans façon, et faisant l'effet d'une draperie , retroussée d'une ceinture. Je ne me lassai point de contempler cet homme, qui étoit le frère du défunt. Pendant que je m'arrétois à considérer cet homme, les autres avoient des occupations plus importantes , et buvoient en l'honneur du défunt et à la prospérité de sa famille , d'une manière surprenante. Les prêtres , comme les meilleurs amis , buvoient le plus vigoureusement; et après avoir bu des santés particulières, on en vint aux rois et aux grands. On commença d'abord par la santé des belles fdles, comme c'est la mode par toute la Suéde, et de là on monta aux rois. Ces santés ne se boivent que dans des vases proportionnés par leur grandeur à la condition de ces personnes royales; et pour m'exciter d'abord, on me porta la santé du roi de France , dans un pot qui surpassoit autant tous les autres en hauteur, que ce grand prince surpasse les autres rois en puissance. C'eût été un crime de refuser cette santé. Je la bus, et vidai ce pot fort courageusement. Il n'y avoit pas d'apparence, étant en Su<^de, d'avoir bu la santé du roi de^rance, et d'oublier celle du roi
de Suède. On la but dans un vase qui n'étoit guère moins grand que l'autre; et après avoir fait suivre plusieurs santés à celle-ci , tout le inonde se tut pour faire la prière. Il arriva malheureusement dans ce temps, qu'un de notre compagnie dit un mot plaisant, et nous obligea à éclater de rire si long-temps, et d'une manière si haute, que toute l'assemblée , qui avoit les yeux sur nous , en fut extrêmement scandalisée. Ce qui étoit de plus fâcheux , c'est que tout le monde avoit été découvert pendant le repas à cause de nous , et qu'on avoit emporté nos chapeaux, en sorte que nous n'avions rien pour cacher le ris dont nous n'étions pas les maîtres, et plus nous nous efforcions à l'étouffer, et plus il éclatoit. Cela fit que ces prêtres , croyant que nous nous moquions de leur religion, sortirent de la salle et n'y voulurent plus rentrer. Nous fûmes avertis par un petit prêtre, qui étoit plus de nos amis que les autres, qu'ils avoient résolu de nous attaquer sur la religion. Nous évitâmes pourtant de parler avec eux sur cette matière , et nous les allâmes trouver dans un autre lieu oii étoit passée l'assemblée pour fumer, tandis qu'on levoit les tables. On apporta pour dessert des pipes et du tabac , et tous les prêtres burent et fumèrent jusqu'à ce qu'ils tombassent sous la table. Ce fut ainsi qu'on arrosa la tombe de Joannes Tornaeus, et que la fête finit. Olaiis Graan , gendre du défunt, se traîna le mieux qu'il put pour nous conduire à notre ba-
teau , le pot à la main ; mais les jambes lui manquèrent : il s'en fallut peu qu'il ne tombât dans la rivière; et, par nécessité, deux hommes le ramenèrent par-dessous les bras.
Nous croyions que toute la cérémonie fût terminée , quand nous vîmes paroître le lendemain matin Olaûs Graan , suivi de quelques autres prêtres , qui nous venoit prier de nous trouver au lendemain. Je vous assure, monsieur, que cela me surprit : je n'avois jamais entendu parler de lendemain qu'aux noces , et je ne croyois pas qu'il en fût de même aux enterrements. Il fallut se résoudre à y aller une seconde fois, et nous eûmes une conférence avec Olaiis Graan , pendant le bon intervalle qu'il souffrit entre l'ivresse passée et la future.
Cet Olaûs Graan, gendre du défunt, est prêtre de la province de Pitha , homme savant, ou se disant tel, géographe, chimiste, chirurgien, mathématicien , et se piquant surtout de savoir la langue françoise, qu'il parloit, comme vous pouvez juger par ce compliment qu'il nous fit: La grande ciel ( nous répéta-t-il plusieurs fois ) conserve a)ous et "votre applicabilité tout le temps que dous verrez vos gris ches^eux. Il nous montra deux médailles, l'une de la reine Christine , et l'autre étoit un sicle des Juifs , qui représente d'un côté la verge de Moïse, et de Tautre une coupe d'où sort une manière d'encens. Entre toutes les autres qualités, il prétendoit avoir celle de posséder en perfection la pharmacie,
et pour nous le prouver, il lira de plusieurs poches quantité de boîtes de toutes grandeurs , de confortatifs, et assez pour lever une boutique d'apothi- Caire. Il me donna un morceau de testicule de castor, et m'assura qu'il tiroit une huile admirable de la queue de cet animal, qui servoit à toutes sortes de maladies. Quand notre conversation fut finie , on nous reconduisit où nous avions étc le jour précédent, où chacun, pour faire honneur au défunt, but épouvantablement , et ceux qui purent, s'en retournèrent chez eux.
Nous demeurâmes à Torne, à notre retour de Laponie , pendant huit jours. Le mercredi et le jeudi se passèrent à l'enterrement. Le vendredi, samedi, et dimanche , ne furent remarquables que par les visites continuelles que nous reçûmes , où il falloit faire boire tout le monde. Le lundi le bourguemestre nous donna à dîner ; et le mardi , à la pointe du jour, le vent s'étant mis à l'ouest, nous fîmes voile. Le vent demeura assez bon tout le reste du jour. La nuit il fut moins violent ; mais le lendemain mercredi nous eûmes un calme. Le jeudi ne fut pas plus heureux, et nous demeurâmes immobiles comme des tours. Nous jetâmes plusieurs fois la sonde pour donner fond; mais n'en trouvant aucun , il fallut faire notre route dans des appréhensions continuelles d'aller échouer en terre. Le vendredi, le brouillard étant dissipé , nous fîmes un peu de chemin à la faveur d'un vent est et nord-est, et passa-
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mes les petites îles de Querken. Mais le lendemain , le vent s'étant fait contraire , nous fûmes obligés de retourner sur nos pas. et de relâcher dans un port appelé Ratait. Nous y passâmes une partie de ce jour à chasser dans une île voisine, et le soir nous allâmes à l'église, éloignée d'une demi-lieue. Le prêtre nous y donna à souper ; mais la crainte qu'il avoit que des jeunes gens frais revenant de Lapmarck n'entreprissent quelque chose sur son honneur, il s'efforçoit, afin que nous ne passassions pas la nuit chez lui, de nous faire entendre que le vent étoit bon , quoiqu'il fût fort contraire. Nous revînmes donc à notre barque toute la nuit , après avoir acheté un livre chez lui ; et le dimanche matin le major du régiment de cette province nous envoya quérir dans sa chaloupe par deux soldats. Nous y allâmes, et nous trouvâmes tous ses officiers , avec un bon dîner , qui nous attendoient. Il fallut boire à la suédoise, c'est-àdire vider les cannes d'un seul trait ; et quand on en vint à la santé du roi, on apporta trois verres pleins sur une assiette, qui furent tous vidés. J'avoue que je n'avois pas encore expérimenté cette triplicité de verres , et que je fus fort étonné de voir qu'il ne suffisoit pas de boire dans un seul. Il jBSt encore de la cérémonie de renverser son verre sur lassiette , pour faire voir la fidélité de celui qui }3oit. Nous noiis en retournâmes à notre vaisseau, ^tlç lendemain, sur les dix heures, nops allâmes
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voir de quel côté venoit le vent. Il étoit est, et l'ignorance de notre capitaine et de notre pilote leur faisoit croire qu'ils ne pou voient sortir hors du port de ce vent. Je leur soutins le contraire , et je fis tant que je les résolus à se hasarder de sortir. Nous le fîmes heureusement , et sur le midi le vent se mit nord-est si fort, qu'ayant duré toute la nuit et le lundi suivant jusqu'à midi, nous fîmes pendant vingt-quatre heures plus de cent lieues. Mais le vent étant tombé tout d'un coup , nous demeurâmes à huit lieues d'Agbon, lieu où nous devions descendre pour aller par terre à Coperberyt. Nous ne le pûmes faire que le lendemain ; et , ayant trouvé heureusement à la côte de petites barques qui venoient de la foire d'Hernesautes , nous vînmes coucher à Withseval , petite ville sur le bord du golfe Bothnique, et le lendemain nous prîmes des chevaux de poste , et fîmes une très rude journée , soit parla difficulté du chemin, ou soit qu'ayant été longtemps sans courir la poste, nous en ressentissions plus la fatigue. Nous nous égarâmes la nuit dans des bois ; et s'il est toujours fâcheux d'errer pendant les ténèbres, il l'est incomparablement davantage en Suéde , dans un pays plein de précipices et de forêts sans fin , où Ton ne sait pas un mot de la langue, et où l'on ne trouve personne pour demander le chemin, quand on la sauroit. Néanmoins, après avoir beaucoup avancé notre route par une pluie épouvantable , à la faveur d'une petite chandelle , plus
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agréable mille fois dans cette nuit obscure , que le plus beau soleil dans un des plus charmants jours de Tété , nous arrivâmes à la poste ; et le vendredi suivant , étant fort rebutés de la journée précédente, nous ne fîmes que trois lieues, et coucha^ mes à Alta. Le samedi fut assez remarquable pour l'aventure qui nous arriva. Nous partîmes à six heures du matin pour faire quatre milles de Suéde, qui font douze lieues de France, et, après avoir marché jusqu'à deux heures après midi , nous arrivâmes à une misérable cabane, que nous ne crûmes point être le lieu où nous devions prendre d'autres chevaux , qui Tétoit néanmoins ; et n'ayant trouvé personne à qui parler, nous poursuivîmes notre route par des chemins qu'il n'y a que ceux qui y ont été qui en puissent concevoir la difficulté. Nous croyions être fort proche de la poste , et nous marchâmes jusqu'à quatre heures au soir sans rencontrer une seule personne pour demander le chemin , ni le moindre toit pour nous mettre à couvert. Surcroît de malheur, la pluie vint en telle abondance, qu'il plut cette nuit-là pour trois mois qu'il y avoit qu'il n'étoit pas tombé une seule goutte d'eau. L'espérance qui nous flattoit que nous pourrions bien rencontrer quelque maison de paysan , faisoit que , ' malgré la lassitude épouvantable dont nous étions accablés , nous ne laissions pas de marcher ; mais enfin la pluie vint si forte , et la nuit si noire , que nos chevaux rebutés, et qui n'avoient mangé non
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plus que nous depuis le matin , demeurèrent tout d'un coup, sans qu'il fût possible de les faire avancer davantage. Nous voilà donc tristement demeurés au milieu des bois , sans avoir quoi que ce soit au monde, que le ventre des chevaux pour nous mettre à couvert, et on le pouvoit faire sans danger ; car les pauvres bêtes éioient si accablées , qu'elles passèrent la nuit sans remuer , et sans manger non plus que leurs maîtres. Toute notre consolation fut que nous fîmes un bon feu qui nous réchauffa un peu. Mais il nV avoit rien de si plaisant que de nous voir dans cet équipage, tous extrêmement tristes et défaits, comme des gens qui n'avoient mangé depuis vingt-quatre heures , et qui baissoient languissamment la tête pour recevoir la pluie qu'il plaisoit au ciel faire tomber sur nous avec largesse. Ce qui acheva de rendre l'aventure plaisante, fut que le lendemain nous ne fûmes pas plus tôt à cheval à la pointe du jour, que nous découvrîmes à deux portées de mousquet une petite maison que nous avions tant cherchée , et dans laquelle nous allâmes boire un peu de lait, A quelque chose, comme on dit, malheur est bon; car cet égarement fut cause que nous arrivâmes le lendemain dimanche à Coperberyt , où nous ne fussions arrivés que le jour d'après. Nous découvrîmes cette ville par la fumée qui en sortoit, et qui ressembloit plutôt à la boutique de Vulcain qu'à toute autre chose. On ne voit de tous côtés que fourneaux . que
feux, que charbons, et cyclopes affreux. Il faut descendre dans cette ville par des trous. Pour vous en faire concevoir l'horreur , on nous mena premièrement dans une chambre pour y changer d'habit, où nous prîmes un bâton ferré pour nous soutenir dans les endroits dangereux. Nous descendîmes ensuite dans la mine , dont la bouche est d'une largeur et d'une profondeur surprenante. A peine voiton les travailleurs , dont les uns élèvent des pierres , les autres font sauter des terres, d'autres font des feux pour détacher la mine , et chacun enfin a son emploi différent. Nous descendîmes dans ce fond par quantité de routes qui y conduisoient , et nous commençâmes pour lors à connoître que nous n'avions rien fait, et que ce n'étoit qu'une disposition à de plus grands travaux. Nos guides allumèrent leurs flambeaux , qui avoient bien de la peine à percer les ténèbres épaisses qui régnoient dans ces lieux souterrains. On ne voit de tous côtés , et à perte de vue, que des sujets d'horreur, à la faveur de certains feux sombres, qui ne donnent de lumière qu'autant qu'il en faut pour distinguer ces objets affreux ; la fumée vous offusque , le soufre vous étouffe. Joi&nez à cela le bruit des marteaux et la vue de ces ombres , ces malheureux , qui sont tout nus , et noirs comme des démons , et vous avouerez avec moi qu'il n'y a rien qui représente mieux l'enfer que ce tableau vivant , peint des plus noires et des plus sombres peintures qu'on se puisse
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imaginer. Nous descendîmes plus de deux lieueâ dans terre par des chemins épouvantables, tantôt sur des échelles tremblantes , tantôt sur des plan-» ches légères, et toujours dans de continuelles ap^ préhensions. Nous aperçûmes dans notre chemin quantité de pompes qui élevoient l'eau , et des machines assez curieuses, que nous n'eûmes pas le temps d'examiner. Nous vîmes seulement quantité de ces malheureux qui travailloient à ces pompes. Nous pénétrâmes jusqu'au fond avec une peine terrible; mais quand il fallut remonter, le soufre nous avoit tellement suffoqués, que ce fut avec des travaux inconcevables que nous regagnâmes la première descente. 11 fallut nous jeter à terre plusieurs fois, et les genoux nous manquant , on étoit obligé de nous porter sur les bras. Nous arrivâmes enfin , après d'épouvantables fatigues, à la bouche de la mine : ce fut là que nous commençâmes à respirer de la manière que feroit une ame qu'on tireroit du purgatoire. Un objet pitoyable se présenta pour lors à notre vue ; on reportoit un de ces malheureux , qui venoit d'être écrasé par la chute d'une petite pierre que la chute avoit rendue dangereuse. Ces pauvres gens exposent leur vie à bon marché : on leur donne seize sous par jour ; et il y a environ six ou sept cents hommes qui travaillent continuellement à ces travaux. Je ne sais si Ton doit plus plaindre le sort des malheureux qui travaillent dans cet enfer, que l'avarice des hommes, qui,
pouf entretenir leur luxe, déchirent les entrailles de la terre, confondent les éléments, et renversent toute la nature. Boëce avoit bien raison de dire de son temps :
Heu ! primus quis fuit ille, Auri qui pondéra tecti , Gemmasque latere volentes, Pretiosa pericula fodit ?
Et Pline dit que les Romains, qui avoient plus besoin dliommes que d'or, ne voulurent point permettre qu'on ouvrît des mines qu'on avoit découvertes en Italie. Les Espagnols vont chercher en Guinée des malheureux qu'ils destinent à travailler à leur roc de Potosi ; et il y a des pays oii Ton y envoie ceux qui ont mérité la mort , et qui creusent tous les jours leurs tombeaux. On trouve dans cette mine de Coperberyt du soufre vif, du vitriol bleu et vert, et des octaèdres; ce sont des pierres curieuses , taillées naturellement en figure octogone. Nous partîmes le même jour pour aller à la mine d'argent qui est à Salsberyt; nous y arrivâmes le lendemain mardi. Son nom véritable est Sala ; son aspect est un des plus riants de la Suéde. Le jour suivant nous allâmes à la mine , qui en est distante d'un quart de mille. Cette mine a trois larges bouches, comme des puits, dans lesquels on ne voit point de fond. La moitié d'un tonneau, soutenu d'un câble , sert d'escaher pour descendre dans cet 1. 14
abîme. L'eau fait aller cette machine d'une manière curieuse ; elle fait la roue, et tourne des deux côtés pour monter et pour descendre. La grandeur du péril se conçoit aisément : on est à moitié dans un tonneau, dans lequel on n'a qu'une jambe : un satellite , noir comme un diable , le flambeau à la main, descend avec vous, et entonne tristement une chanson lugubre , qui est faite exprès pour cette descente. Cette manière d'aller est assez douce ; mais on ne laisse pas d'y être fort mal à son aise , quand on se voit au bout d'un câble , et qu'on connoît que sa vie dépend entièrement de sa force ou de sa foiblesse. Quand nous fûmes au milieu, nous commençâmes à sentir un grand froid, qui, joint aux torrents qui tomboient de toutes parts , nous fit sortir de la léthargie où nous étions. Nous arrivâmes enfin au fond de ce gouffre , après une demiheure de marche; là nos craintes commencèrent à se dissiper, nous ne vîmes plus rien d'affreux; au contraire , tout brilloit dans ces régions souterraines, et après être descendus encore fort avant, soutenus par des échelles extrêmement hautes , nous arrivâmes à un salon qui est dans le fond de la mine , soutenu de colonnes de ce précieux métal ; quatre galeries spacieuses y venoient aboutir; et la lueur des feux qui brûloient de toutes parts , et qui venoient frapper sur l'argent des voûtes et sur un clair ruisseau qui couloit à côté , ne servoit pas tant à éclairer les travailleurs , qu'à rendre ce séjour
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plus magnifique cp'on ne peut dire, et semblable aux palais enchantés de Pluton, que les poètes ont mis au centre de la terre, oi^i elle conserve ses trésors. On voit sans cesse dans ces galeries des gens de toutes les nations, qui recherchent avec tant de peine ce qui fait le plaisir des autres hommes. Les uns tirent des chariots , les autres roulent des pierres, les autres arrachent le roc du roc; et tout le monde a son emploi. C'est une ville sous une autre ville : là il y a des cabarets, des maisons, des écuries, et des chevaux; et ce qu'il y a de plus admirable, est un moulin à vent, qui va continuellement dans cette caverne, et qui sert à élever les eaux. On remonte avec la machine dans laquelle on est descendu , pour aller voir les différentes opérations pour faire l'argent. On appelle stuf les premières pierres qu'on tire de la mine , lesquelles on fait sécher sur un fourneau qui brûle lentement , et qui sépare l'antimoine, l'arsenic et le soufre d'avec la pierre , le plomb et l'argent qui restent ensemble. Cette première opération est suivie d'une seconde, et ces pierres sèches sont jetées dans des trous où elles sont pilées et réduites en boue par le moyen de gros marteaux que l'eau fait agir. Cette boue est délayée dans une eau qui coule incessamment sur une planche mise en glacis, et qui, emportant le plus grossier, laisse l'argent et le plomb dans le fond sur une toile. La troisième sépare l'argent d'avec le plomb , qui^nd en écume ; et la quatrième
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sert enfin à la perfection, et à le mettre en état de souffrir le marteau. On ne s'imagine pas qu'il y ait tant de dispositions pour avoir un métal qui n'est que l'excrément de la terre. Les Espagnols ne s'arrêtent point, au Potosi, à toutes ces différentes fontes pour purifier l'argent , depuis qu'ils ont trouvé la manière de l'épurer avec le vif-argent , qui, étant ennemi de tous les autres métaux, qu'il détruit, excepté l'or et l'argent, les sépare de tout ce qu'ils ont de grossier et de terrestre , pour s'unir entièrement à eux. On trouve du mercure dans cette mine, et ce métal, quoique quelques uns ne lui donnent pas ce nom-là, parcequ'il n'est pas malléable , est peut-être un des plus rares effets de la nature ; car étant liquide et coulant de lui-même , c'est la chose du monde la plus pesante; et il se convertit en la plus légère , et se résout en fumée , qui , venant à rencontrer un corps dur, ou une région froide, s'épaissit aussitôt, et reprend sa première forme, sans pouvoir jamais être détruit. La personne qui nous conduisit dans les mines, nous fit voir ensuite chez lui quantité de pierres curieuses qu'il avoit ramassées de toutes parts ; entre autres un gros morceau de cette pierre ductile , qui blanchit dans le feu loin de se consumer, et dont les Romains se servoient pour brûler les corps des défunts. Il l'a trouvée dans cette mine, et nous en fit présent à chacun d'un petit morceau. Nous partîmes le même jour de cette petite ville pour aller à
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Upsal , où nous arrivâmes le lendemain mercredi d'assez bonne heure.
Celte ville est la plus considérable de toute la Suéde , pour son académie et sa situation : c'est là où on envoie étudier tous ceux qui veulent être de Fétat ecclésiastique, dans lequel les nobles ne peuvent entrer; et c'est une politique de ce royaume, afin de ne pas diminuer le nombre des gentilshommes, qui servent ailleurs plus utilement. Nous vîmes la bibliothèque , qui n'a rien de considérable que le Codex argenteus , manuscrit, écrit en lettres gothiques d'argent, par un évêque nommé Ulphila^ en Mésie, ou Asie mineure, trouvé dans le sac de Prague, et enlevé par le comte de Gonismarck, qui en fît présent à la reine Christine. Nous allâmes ensuite dans l'église, où nous vîmes le tombeau de saint Éric, roi de Suéde, qui eut la tète coupée. On nous donna sa tète et ses os à manier, qui sont tout entiers dans une caisse d'argent. On voit dans une grande chapelle derrière le chœur le mausolée de Gustave P'" et de ses deux femmes , dont il y en a une armée d'un fouet, à cause de sa cruauté. On nous montra dans la sacristie une ancienne idole , Thor^ que les Suédois adoroient, et un très beau calice, présent de la reine Christine. Il y a quantité de savants hommes , entre autres Rudbekius j médecin , qui a fait un livre très curieux qu'il nous fit voir lui-même. Cet homme montre , par tout ce qu'il y a d'auteurs , comme Hérodote , Platon ,
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Diodore Sicilien , que les dieux viennent de son pays. Il en donne des raisons fortes; il nous persuada, par le rapport qu'il y a dans sa langue à tous les noms des dieux. Hercule vient de Her et Coule ^ qui signifie capitaine. Diana vient du njot gothique dia^ qui signifie nourrice. Il nous fit voir que les pommes Hespérides avoient été dans ce lieu, qui rendoient immortels ceux qui en avoient tâté. Il nous fit voir que cette immortalité venoit de la science qui faisoit vivre les hommes éternellement. Il nous montra un passage de Platon, qui , parlant aux Romains , leur dit qu'ils ont reçu leurs dieux de Grèce , et que les Grecs les ont pris des barbares. Il s'efforça de nous persuader que les colonnes d'Hercule avoient été en son pays , et quantité d'autres choses que vous croirez, si vous voulez.
Nous vîmes dans son cabinet cjuantité d'ouvrages de mécanique. Un des hâtons ruténiques pour connoitre le cours du soleil, que les Suédois , à ce qu'il dit, ont connu avant les Égyptiens et les Chaldéens. Toutes les lettres runiques sont faites en forme de dragon , qu'il dit être le même qui gardoit le jardin des Hespérides. Les lettres runiques , dont les Suédois se servoient , n'étoient que seize en nombre. Ovenius est encore un célèbre médecin. Rcdeleius et Loxenius sont renommés; le premier, pour les antiquités , et l'autre pour le droit. Columhus pour rhistoire; et Scheffer^ qui a écrit des La-
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pons, étoit fort estimé pour la logique. On voit dans la vieille ville d'Upsal quantité d'antiquités , comme les tombeaux des rois de Suéde, et le temple de Janus Quadri- Front j, qui a donné lieu d'écrire à Rudbekius. Nous nous mîmes dans une petite barque qui partoit pour Stockholm , pour de certaines raisons ; et le vent qui étoit bon s'étant changé , étant encore à la vue d'Upsal , nous marchâmes deux grands milles de Suéde , qui valent cinq ou six lieues de France, et arrivâmes à la poste, où nous prîmes des chevaux qui nous conduisirent pendant toute la nuit jusqu'à Stockholm , où nous entrâmes à quatre heures du matin le samedi 27 septembre, où nous terminâmes enfin notre pénible voyage, le plus curieux qui fut jamais , que je ne voudrois pas n'avoir fait pour bien de l'argent , et que je ne voudrois pas recommencer pour beaucoup davantage.
JN ous partîmes de Stockholm le 3 octobre i683, pour aller trouver notre vaisseau aux Dalles, qui étoit parti deux jours devant nous. Nous fûmes escortés de tous nos bons amis j usqu'à une lieue de la ville : là, prenant congé d'eux, nous marchâmes une bonne partie de la nuit, et arrivâmes le lendemain aux Dalles ; c'est le lieu où se paient les droits que le roi de Suéde prend sur toutes les marchandises qui entrent ou qui sortent. C'est là où commencent les rochers dont Stockholm est environné, et dans lesquels il est assez difficile de marcher. Notre galiote n'y étoit pas encore , mais elle parut le lendemain sur le midi. Elle étoit de Stettin , qui appartient au roi de Suéde, dans la Poméranie, et qui donna pendant ces dernières guerres tant d'exercice aux troupes de l'électeur de Brandebourg, qui demeurèrent neuf mois devant les murailles , qui n'étoient défendues que des seuls bourgeois. Elle a depuis été rendue au roi de Suéde, comme toutes les autres places qu'il avoit perdues , et que le roi
de France lui a fait rendre. Nous partîmes le lendemain dimanche à la pointe du jour, poussés d'un assez bon vent , qui se cliangea bieatôt après , et nous obligea d'aller relâcher à Landsor, proche du iieu d'où nous étions partis. Nous eûmes assez de peine à nous retirer entre deux rochers qui nous servirent d'abri ; car la tempête étoit extrêmement violente, et pensa cent fois nous briser contre les pierres dont cette mer est toute pleine. Le jour quatrième d'octobre est célèbre pour nous en malheurs ; il y avoit trois ans que ce même jour , dédié à saint François, mon patron, nous fûmes pris des Turcs sur la Méditerranée, à la vue de Nice. Il est difficile d'oublier ces jours-là, lorsqu'ils se marquent dans notre mémoire avec des couleurs si vives et si fortes. Nous demeurâmes trois jours en cet endroit ; et le vent étant un peu moins mauvais, nous nous mîmes à la voile, et vînmes jusqu'à la vue de Wisby, capitale de l'île de Gotland. Cette île, qui est la plus fertile de toute la Suéde, a été donnée en apanage à la reine Christine , qui l'a échangée depuis avec celle d'Oëland, contre la ville et seigneurie de Norcopin dans. . . . On voit un livre des ordonnances de Wisby , dont on s'est servi pour compiler les ordonnances du négoce de mer.
La fortune, qui sembloit ne nous être favorable que pour nous mieux faire sentir les disgrâces , ne fut pas long-temps à nous faire sentir de ses caprices ordinaires : il s'éleva la nuit une tempête si
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horrible, qu'après avoir été pendant un fort long temps dans des horreurs continuelles , nous fûmes contraints, sitôt qu'il fut jour, daller à toutes voiles relâcher encore une fois en Suéde , à Westerw^ich, en la province de Smaland. Nous vîmes là deux choses dignes de pitié. La première fut la destruction générale de la ville, que les Danois avoient brûlée dans les dernières guerres , et qui étoit encore pleine de désolation : on commençoit à la rebâtir. L'autre étoit plus récente , et nous fit encore davantage réfléchir sur le péril que nous avions couru ; nous vîmes les tristes débris d'un vaisseau anglois qui venoit de périr , chargé de sel , dont léquipage avoit eu bien de la peine à se sauver.
Nous demeurâmes dans ce misérable endroit pendant six jours, que le vent contraire nous empêchoit de sortir : j'allai tous les jours passer quelques heures sur des rochers escarpés , où la hauteur des précipices et la vue de la mer n'entretenoient pas mal mes rêveries: j'en ai écrit quelques unes dans le voyage de Suéde. Nous sortîmes enfin à la voile , mais nous n'eûmes assez de bon temps que pour nous porter en pleine mer, et nous mettre hors d'état de nous relâcher en quelque endroit que ce fût. La tempête nous prit avec tant de violence, que notre capitaine , des plus ignorants qui fût à la mer, eut cinquante fois envie de se laisser échouer sur quelque banc de sable.
Nous demeurâmes dans des appréhensions con-
tinuelles pendant plus de huit jours, qu'un brouillard épais nous empêchoit de distinguer d'avec la nuit; et enfin nous arrivâmes à la vue du fanal de Dantzick, où notre capitaine vint sottement mouiller, et s'approcha de si près, que, deux heures après , le vent s'étant fait nord-ouest épouvantable , il s'en vint nous donner une des chaudes alarmes que nous aurons de notre vie. Il entra dans la chambre où nous dormions, en pleurant et criant comme un désespéré, et nous assurant notre perte prochaine , et qu'il n'y avoit que Dieu qui nous pût délivrer du péril où nous étions. Il est fâcheux d'éveiller des gens qui dorment tranquillement, pour leur apprendre une nouvelle de cette nature; et il fut encore plus horrible , lorsqu'étant sortis sur le tiliac, nous vîmes la mer en fureur, dont le bruit se mêlant avec celui que faisoit le vent , ne nous présageoit rien que de funeste ; mais ce fut le comble de la désolation , lorsque le câble étant rompu nous vînmes échouer sur un banc de sable pendant la nuit la plus obscure. Il n'y a point de termes qui puissent exprimer le trouble d'un homme qui se trouve dans ce misérable état; pour moi, monsieur, je ne me ressouviens d'autre chose , sinon que, pendant tout le reste de la nuit, je commençai plus de cinq cents Pater , et n'en pus jamais achever aucun. Enfin le jour vint, le plus agréable que j'aie jamais vu de ma vie, et ayant mis bannière ployée pour témoigner le péril dans lequel nous étions ^ on nous
vint quérir avec des chaloupes , et on nous mit dans la ville.
Dantzick est situé sur la raer Baltique, à l'embouchure de la Yistule. Les plus grands vaisseaux viennent dans les rues qui sont faites en canaux; son entrée est défendue par une très bonne citadelle qu'on appelle Miind. Elle est sous la protection du roi de Pologne; mais, quelque ostentation que ces messieurs fassent de leur liberté , ils n'en ont que le nom, et leur protecteur peut bien passer pour le maître. Ils ont depuis quatre ans perdu quantité de leurs privilèges , à l'occasion d'un certain docteur Strof^ qui excita comme une espèce de sédition. Le roi y vint, et pour châtier les rebelles, il leur fit payer quantité d'argent. Les bourguemestres lui rendirent une starostie, appelée Poschij, qui étoit engagée pour vingt mille ducats. Il ordonna de plus que tous les procès qui excéderoient la somme de mille livres ressortiroient à la cour à Varsovie.
Dantzick est appelé Gedanum en latin , et le mot allemand est dérivé du mot de Dantzen , qui signifie danser. La cause de cette étymologie vient que certains paysans s'assembloient ordinairement au lieu où elle est bâtie, et ayant dessein d'y bâtir une ville , ils demandèrent cette place à un évêque à qui elle appartenoit, lequel leur accorda autant de terre qu'ils en pourroient entourer en se tenant par la main , et faisant un rond en forme de danse.
Dantzick paie soixante mille écus ou environ au roi de Polo^jne : il a des commis aux portes pour partager les douanes. Le gouvernement de la ville est triple. Le premier état est de quatre bourguemestres , qui sont tirés des familles patrices , et de treize conseillers. Les bourguemestres président l'un après l'autre , d'année à année , et le sont toute leur vie, aussi bien que les conseillers. Le second est de vingt-quatre échevins, et le troisième de cent hommes.
Le trafic principal de cette ville est en blés, qui descendent de Pologne sur la Vistule , de cire , d'acier, et d'ambre, qui se pêche sur son rivage jusqu'à Memel. Il est vrai que cette pêche appartient au marquis de Brandebourg, qui l'afferme plus de soixante mille écus. Lorsque le vent est grand, c'est alors que la pêche est meilleure , et c'est pour lors aussi que les gardes , que les fermiers entretiennent , rôdent sur la côte avec plus d'exactitude ; et il est défendu sur peine de la vie d'en prendre le moindre morceau. Il est tendre quand il n'a pas pris l'air ; et on y peut graver un cachet : il y a plusieurs morceaux dans lesquels on trouve des mouches. Je me suis étonné quand on m'a parlé du grand trafic qui se faisoit de cette marchandise ; et comme je m'en étois peu servi, je croyois que les autres n'en consumoient pas davantage que moi ; mais j'appris en même temps qu'un des grands trafics des HoUandois aux Indes étoit en ambre , où
il s'en consume furieusement. Un grand seigneur indien brûlera quelquefois dans une magnificence pour plus de vingt mille écus d'ambre ; et Fodeur n'en est seulement pas agréable : elle est aussi fort saine, et est bonne pour guérir les maux de tète.
Ils trafiquent aussi en cendres , en miel , et en litharge.
Les fortifications de la ville sont fort bien entretenues , et servent autant à l'embellissement qu'à la défense de la ville. La porte appelée Hœdor est d'une très juste symétrie, et je n'en ai guère vu de mieux proportionnée. Nous remarquâmes dans la ville les rues, qui sont assez larges, mais embarrassées par de grands balcons qui en occupent la moitié. On voit au mibeu de la grande place une fontaine qui représente un Neptune de bronze. Les maisons sont fort propres et bien meublées.
L'arsenal est assez grand, et garni de plusieurs belles pièces de canon ; mais la grande église est un vaisseau également admirable par l'élévation de la voûte , comme par la charpente. Il y a un certain trou dans leqiiel les luthériens ont jeté tous les saints et tous les ornements qu'ils trouvèrent dans l'église catholique, qu'ils appellent l'enfer.
Les catholiques ont trois ou quatre églises servies par des Jésuites , des Jacobins, des Carmes, et des Carmélites; et je ne fus jamais plus surpris que la première fois que j'entendis la messe. Lorsque le prêtre fut sur le point de lever Dieu, je fus plutôt
instruit de Taction qu'il aiioit faire, par le cliquetis des soufflets que se donnoient les assistants , que par le bruit de la sonnette, qu'il étoit impossible d'entendre. Il y a peu de gens plus dévots en apparence que les Polonois ; ils sont très religieux observateurs des jeûnes commandés par l'église : ils ne mangent point de beurre les jours maigres , mais seulement de l'huile de graine de lin. On ne peut avoir de viande les vendredis, et il y auroit du péril d'en manger en Massovie ; et un Polonois croiroit faire une bonne action s'il tuoit un homme en cet état.
Il y a de remarquable à Dantzick le moulin à trente roues y qui rend un ducat toutes les heures à la ville. Dans la grande église est un tableau merveilleux d'un peintre flamand, qui, allant à Rome, fut pris des corsaires turcs, et depuis repris des chrétiens. Il s'appeloit Jean du Chêne, d'Anvers; et il a si bien représenté le jugement, qu'on ne peut rien s'imaginer de plus fort ; je n'ai jamais vu de peinture plus achevée : il est vrai que la justesse du dessin ne s'y trouve pas dans toute sa proportion. On dit qu'un électeur de Brandebourg en voulut donner cinquante mille écus. Nous montâmes au haut du clocher, d'où nous aperçûmes toute la ville , et la mer qui en est à une demi-lieue. Elle approche assez de la grandeur d'Orléans; mais les maisons y sont plus serrées , et il y a beaucoup plus de peuple.
Pour les clames , il leur faut rendre justice ; je n'ai guère vu de pays où elles fussent plus généralement belles. Elles y sont toutes fort blanches et ont beaucoup d'agrément. Les femmes de messieurs Matliis sont des plus jolies, et particulièrement la jeune, qui peut passer pour une beauté achevée.
Nous remarquâmes la danse polonoise , qui est toute particulière. Les valets marchent devant, et les maîtres les suivent : ils ne font presque que marcher.
Il y a des bœufs en ce pays d'une grosseur et grandeur prodigieuse : ils viennent de la Podolie , qui appartient aux Turcs, ou de l'Ukraine, dont la meilleure partie leur appartient aussi. Cette province d'Ukraine est habitée par les Cosaques. Le pays est si bon, qu'il suffit d'y semer une fois pour trois ou quatre ans : ce qui tombe de l'épi en le coupant suffit pour semer les terres , et ceux qui veulent les ensemencer deux fois recueillent de même ; il y a peu de meilleurs pays : il est présentement habité par des Cosaques.
Nous apprîmes à Dantzick que M. de Béthune étoit fort aimé des Polonois , et extrêmement généreux. Dans l'élection du roi d'à présent , pas un général de Lithuanie s'opposoit à sa promotion , et vouloit le prince de Lorraine , ou celui de Neubourg *. Le prince de Lorraine a épousé une prin-
(*) Cette leçon est conforme à l'édition de ijSi. Dans les éditions faites depuis, on lit : Dans l'élection du roi d'à présent, pas un gêné-
cesse , Marie , douairière , reine de Pologne : mais il n'étoit pas porté par la France.
Le roi Michel Coribut Wesncwiscky fut élu roi comme par dépit de ce qu'on ne pouvoit s'accorder avant que d'élire un roi *. Il recevoit une pension de cinq mille livres de la reine pour son entretien. Il mourut fort à point, car les Polonois étoient délibérés à le déposséder. Ses funérailles furent faites avec celles du roi Casimir, qui mourut à Paris.
On a proposé plusieurs fois M. le prince de Condé dans les diètes pour être roi ; mais les Polonois le craignent trop : ils appréhendent extrêmement qu'il ne voulût entreprendre quelque chose sur la liberté polonoise, dont ils sont extrêmement jaloux. Le comte de Saint-Paul mourut deux jours trop tôt, et n'eut pas le plaisir de se voir roi pendant sa vie. Il avoit été reçu d'un commun consentement : mais le ciel en avoit ordonné autrement. Les Polonois firent quelque difficulté pour couronner la reine , à cause que la douairière étoit encore vivante, et vouloient soulager l'état, qui ne pouvoit pas entretenir deux reines ; mais le roi fît si bien qu'elle fut couronnée peu de temps après lui.
Les starosties sont des gouvernements de province; le roi les donne aux gentilshommes, et ne peut leur ôter.
rai de Lithuanie ne s'opposoit à sa promotion, mais les autres vouloient le prince de Lorraine, ou celui de Ncubourg.
(*) Cette leçon est conforme à l'édition de i y do et à toutes les éditions modernes. Dans l'édition de lySi , on lit ; Avant que d'être roi.
, • Les villes envoient des députés aux diètes que le roi convoque quand il lui plaît; et le moindre de ces gentilshommes et de ces envoyés peut rompre une diète : car il y a une loi en Pologne qui dit que les affaires s'y doivent faire non pluralitate votorunij sed neinine contradicente .
Les waivodies ou palatinats sont plus que les starosties : ils sont subdivisés en starosties.
La Palatine de M. Vaubrenic, appelée Boncoschlj fut abusée par un gentilhomme polonois, qui l'abandonna, et fut reçue et menée en France par lui. Madame la marquise de Bressoi, sa tante, fut chassée de la cour et éloignée de la ville par les menées de la reine, qui appréhendoit les engagements du roi , et qui sentôit quelques atteintes de jalousie ; l'histoire dit que c'étoit Seùikamer „ dite la Wolget.
Nous vîmes , le jour que nous partîmes , le grand M. Évelius, professeur en astronomie, un des savants hommes du siècle , et qui reçoit des pensions de quantité de princes , et particulièrement du roi très chrétien. Cet homme nous fit voir tous les ouvrages que le feu avoit épargnés. Il nous raconta, les larmes au yeux, les pertes qu'il avoit faites , il y avoit deux ans, par un incendie terrible qui avoit consumé plus de quarante maisons , et qui avoit malheureusement commencé par la sienne.
Il y a près de cinquante ans que ce grand homme travaille et le jour et la nuit. La nuit il s'emploie à observer les astres sur le haut de la maison avec
des lunettes de plus de cent quatre-vingts pieds de longueur, et le jour à réduire en écrit ce qu'il a remarqué pendant la nuit. Entre plusieurs choses extrêmement doctes dont il nous entretint , nous apprîmes qu'il étoit de Fopinion de Copernic ; et il nous dit que c'étoit une chose tout-à-fait absurde de croire que le ciel tournât autour de la terre, par plusieurs démonstrations dont il nous convainquit. Il nous montra à ce sujet un globe terrestre et céleste, qui prouvoit merveilleusement ce qu'il disoit.. Il nous dit, pour une de ses meilleures raisons, qu'il remarquoit toujours en un temps une même distance entre la terre et les étoiles fixes, qui sont attachées , aussi bien que le soleil , au firmament , et que dans un autre temps il s'en trouvoit beaucoup plus éloigné : ce qui lui faisoit connoître que le mouvement étoit dans la terre , et non dans les cieux ; et là-dessus, lui ayant dit que cette opinion étoit condamnée parmi nous comme hérétique, il nous dit que le Père confesseur de Sa Sainteté , lui avoit écrit à ce sujet , et qu'd lui témoignoit que l'église condamnoit cette opinion jusqu'à ce qu'elle fût prouvée; mais que lorsque quelqu'un l'auroit éclaircie, il ne trouveroit aucune difficulté à suivre l'opinion la plus probable. Dans les observations qu'il fit d'abord dans ce mouvement de la terre, et dans cette approche ou cet éioignement des étoiles , il crut s'être trompé , comme il nous dit, dans son calcul; mais ayant pendant cinquante
ans de suite remarqué la même chose , il ne faisoit aucun doute de son opinion.
Il nous dit aussi avoir trouvé la libration de la lune , que personne avant lui n'avoit connue , et nous assura que cette connoissancelui avoit été d'un très grand secours pour tous ses ouvrages, dont la quantité surpasse l'imagination. Il en a dédié presque à tous les princes de la terre, pleins de planches faites de sa propre main : il nous les fit toutes voir, et aussi quinze gros volumes , comme la vie des saints , pleins de lettres que lès plus savants de l'univers lui avoient écrites sur quantité d'opinions.
La lune est un corps rond , plein de bosses et de concavités : il l'a dessinée plusieurs fois , et a donné des noms particuliers aux montagnes et aux endroits remarquables qu'il y a observés ; il y a même remarqué des mers, non pas qu'il y ait de l'eau dans la lune, mais une certaine matière qui paroît tout de même que de l'eau. Il travaille présentement à faire un nouveau globe sphérique , dans lequel il doit faire paroître toute la science qu'il s'est acquise pendant plus de cinquante ans : il y est aidé par le roi, à qui il prétend le dédier. Il nous montra les plus beaux instruments de géométrie que j'aie jamais vus, et un morceau d'ambre, sur lequel il a imprimé lui-même un cachet , sortant de la mer, lorsqu'il étoit encore assez mou pour souffrir Fempreinte; car du moment qu'il a eu l'air, il demeure dur comme nous le vovons.
Le marquis de Brandebourg a lait présent d'une chaise d'ambre à Fempereur, qu'on dit être la plus belle chose du monde, et un miroir à M. le Dauphin , qui passe pour un chef-d'œuvre. Ce prince est sans difficulté le plus puissant de toute l'Allemagne. Son pays a plus de deux cents milles d'Allemagne d'étendue; et la seule province de Prusse, dont il n'a qu'une partie , lui rapporte vingt-six mille écus par mois. Il fit un festin cet été dernier, lorsqu'il étoit à Pirmont, dans lequel il dépensa, à ce qu'on dit, cinquante mille écus : il s'y trouva quarante personnes royales , c'est-à-dire de familles royales ou souveraines. Les deux reines de Danemarck et le prince George s'y trouvèrent. Sa cour est plus splendide que pas une autre d'Allemagne; et si la qualité de roi lui manque, le cœur, la cour, et les revenus d'un roi, ne lui manquent pas.
L'électeur de Brandebourg s'appelle Frédéric Guillaume , grand chambellan de l'empire , et a épousé Louise Henriette, fille du prince d'Orange Frédéric Henri. Il a un prince d'environ quinze ans , qu'on appelle Court-Prince ; il est de la religion calviniste. Nous logeâmes à Dantzick chez Payen, in Schjper Gulden Hans. Nous y connûmes M. Macé, horloger , qui avoit demeuré long-temps à Constantinople , et qui y acheta sa femme , qui est de Dantzick : l'histoire en est assez plaisante. Ce Polonois
nommé qui a son frère référendaire , et qui avoit
été avec son père ambassadeur à la Porte.
z3o VOYAGE
Nous entretenions correspondance avec le Transilvain Michel Apaffi , et la France lui donnoit beau- . coup d'argent pour donner passage sur ses terres à soixante mille François , et autant deTartares, qui faisoient diversion des troupes de l'empereur, et que nous soudoyions dans ces dernières guerres. Le duc de Transilvanie est élu par les états du pays , et confirmé par le Turc, auquel il paie tribut. Il jure à son avènement qu'il maintiendra dans le pays l'exercice libre des cinq religions, qui sont, catholiques romains, grecs, luthériens, calvinistes, et anabaptistes. Il reçoit tribut des princes de Moldavie et de Valachie.
Le défunt prince de Transilvanie s'appeloit Ragotski, du royaume de Hongrie; et son prédécesseur, Bethlem Gabor, qui épousa Catherine de Brandebourg.
Nous partîmes de Dantzick le mercredi 29 octobre pour Varsovie, dans une petite calèche couverte, pour vingt -quatre écus de la monnoie du pays , qui font environ vingt livres de France. IMous passâmes en sortant par un très grand faubourg, d'une lieue d'Allemagne de long, qu'on appelle Schotland. Le chemin est très beau , et le pays très bon, et les hôtelleries fort misérables; mais on ne s'aperçoit point de cette misère , parceque c'est la mode en Pologne de porter tout avec soi, et même son lit ; car on ne trouve dans les hôtelleries que ce qu'on y porte. Cette manière a sa commodité et son
DE POLOGNE. 23i
incommodité; ce qu'il y a d'incommode est le long attirail qu'il faut traîner après soi ; mais aussi il y a cela de commode , que Ton mange toujours quelque chose de bon, et que Ton est toujours couché dans son lit; ce qui est une grande commodité pour un voyageur qui est bien aise d'avoir la nuit le repos, après avoir fatigué tout le jour : cette seule pensée lui adoucit les difficultés du chemin.
La raison pourquoi on ne trouve rien en Pologne, c'est que les gentilshommes viennent tout enlever chez le paysan , et le paient le plus souvent en coups de bâton. Tous les paysans sont nés esclaves, et la puissance des seigneurs est si grande, qu'elle s'étend même jusqu'au droit de vie et de mort; et lorsqu'un gentilhomme a tué un de ses
paysans , il en est quitte pour payer le qui
vaut environ sept francs de notre monnoie , et cela sert à le faire enterrer.
Les terres ne se vendent pas à l'argent , mais par la quantité de paysans qui demeurent dessus. Ils sont obligés de travailler cinq jours la semaine pour leur seigneur, et le sixième pour eux et pour leur famille, qui est misérable plus qu'on ne sauroit dire. Il arrive bien souvent que les seigneurs ayant besoin d'argent, vendent la liberté à leurs vassaux pour une certaine somme d'argent ; mais sans cela , il ne lui est pas permis d'aller habiter ailleurs, et un paysan qui seroit trouvé en fuite seroit infailliblement massacré de son maître. Cette domina-
tion s'étend sur les femmes comme sur les hommes , et même un peu plus loin; et si le paysan a une jolie fille, le gentilhomme ne manque pas de prendre le droit du seigneur.
Nous passâmes par Graudenz , assise sur la Vistule , le magasin des grains qui descendent sur cette rivière à Dantzick , à Culm , oii nous entendîmes la messe le jour de la Toussaint , dans une fort belle église ; et à Thorn, ville d'un aspect fort agréable, et qui pour cela est appelée die Schenste^ la jolie.
Thorn est une ville libre sous la protection du roi de Pologne, comme Dantzick, et elle est la capitale de la Prusse royale. Elle est presque dans le milieu du chemin de Dantzick à Varsovie. Le gouvernement est presque semblable à celui de Dantzick, excepté que les quatre bourguemestres s'y renouvellent tous les ans , quinze jours avant Pâques, au dimanche de Juclica. Ces quatre bourguemestres sont élus ; mais le burgrave , qui est le chef, est nommé par le roi de Pologne. Nous allâmes voir la maison de ville, qui est assez magnifique ; et dans la salle des magistrats sont les portraits des rois de Pologne, depuis Casimir IV, qui régna quarante-cinq ans. A celui-ci succéda Joannes Alhertus ^ qui tint le trône huit ans, et fut suivi d'Alexandre, qui vécut cinq ans dans la royauté , et Sigismond V y resta quarante et un ans après lui. On élut ensuite Sigismond Auguste,
qui demeura roi pendant vin(>t- quatre ans; mais son successeur Henri III , qui fut depuis roi de France , n'y fut que trois mois. Ce prince reçut deux couronnes, et avoit pour devise, Manet ultima cœlo; et d'autres changèrent cœlo en claustro. Après lui vint Etienne, qui rogna dix ans , et Sigismoud III, roi de Suéde et de Pologne, lui succéda. Le premier royaume lui fut enlevé par Charles IX, son oncle, pendant qu'il étoit en Pologne. Ce prince fut élu roi de Suéde, et s'obhgea dans son élection de venir passer chaque cinquième année à Stock' holm; mais n'ayant pu tenir sa parole, à cause des guerres continuelles qu'il avoit à soutenir contre les Turcs, les Tartares , et les Moscovites, il délibéra d'y envoyer un sénat, composéde quarante Jésuites, qui représenteroit sa cour : ce sénat fut reçu magnifiquement à Dantzick , et s'embarqua pour Stockholm ; mais la nouvelle en étant venue , le conseil s'assembla, où présidoit Charles, oncle du roi, qui dissuada les Suédois de recevoir un gouvernement de prêtres , et le vaisseau étant à la rade, il alla avec une vingtaine de vaisseaux , sous prétexte de le recevoir, et ayant fait une salve un peu trop forte sur le vaisseau de la société , il le coula à fond, sans vouloir sauver aucun Jésuite , dont il se moquoit en leur criant , çuils fissent des miracles comme au Japon ^ et quils marchassent sur les eaux^ Sigisraond perdit ainsi sa couronne de Suéde, que son oncle recueillit j et sachant bien qu'il n'y
a point de meilleur moyen pour fomenter une guerre sous le manteau de la religion , il chassa tous les prêtres, et introduisit en leur place les luthériens. Tl soutint une guerre en i6o4, contre son oncle, qui dura deux ans; mais le roi de Pologne ne put rien faire à cause de la diversion qu'il falloit faire contre les Tartares , qui le pressoient vivement d'un autre côté.
Cela n'a pas empêché que les rois de Pologne, depuis Sigismond III, n'aient joui du titre de rois de Suéde jusqu'à Jean Casimir, dans sa dernière pacification , qui se fit à Oliva , proche de Dantzick , où il fut arrêté que Jean Casimir, étant le dernier de sa branche , condescendroit à jouir seulement de ce titre durant sa vie envers tous les princes du monde, qui lui donneroient ce titre, à la réserve des Suédois.
Sigismond eut deux fils, qui tous deux succédèrent à la couronne : l'aîné étoit Uladislas IV, qui régna quinze ans. Ce fut sous son régne que se fit cette célèbre entrée des Polonois dans Paris, pour demander la princesse Marie pour leur reine. Uladislas étant mort , son frère Casimir fut élu en sa place, et épousa la veuve de son frère, et régna dixneuf ans, au bout desquels il remit la couronne, et alla passer le reste de ses jours en France , où il est mort. A celui-ci succéda Michel Coribut Wesnowiscky. Ce prince étoit bon , mais trop ; et les gentilshommes le méprisèrent si fort qu'ils lui mirent
en tête de se retirer dans un couvent , comme il auroit fait , si la mort n'a voit prévenu ses desseins. La reine en étoit consentante , parcequ'elle devoit épouser le comte Saint-Paul, que la plupart souhaitoient pour succéder à la couronne. Ce fut sous lui que Sobieski, qui n'étoit pour lors que grandmaréchal, gagna la fameuse bataille de Cochin en Ukraine , entre le Niester et le Prut. Les Turcs étoient campés et bien retranchés sous la forteresse; et les Polonois , étant au nombre de près de quatre-vingt mille hommes, ayant passé le Niester le dimanche, se vinrent camper les jours suivants presque à la vue des Turcs. Le jeudi et le vendredi se passèrent en quelques escarmouches, et le soir de ce même jour, les Polonois chargèrent les ennemis. Cette attaque dura toute la nuit, et le samedi matin la défaite commença et ne dura que deux heures, pendant lesquelles on tua plus de trente-huit mille Turcs , sans faire quartier à pas un. Ussain Bâcha, qui commandoit Tarmée turque, eut bien de la peine à se sauver avec deux mille hommes, qui restèrent seuls de toute l'armée , composée de plus de quarante mille hommes, et qui évitèrent par la fuite d'avoir le même sort que leurs compagnons. Le butin fut grand, et on l'abandonna tout entier aux soldats, excepté la tente d'Ussain, qui fut gardée fort exactement et envoyée au roi. Il n'y avoit rien de si superbe que cette tente : elle pàroissoit plutôt une ville qu'un pavillon de guerre^
et tous les officiers y étoient logés. Ussain Bâcha repassa la rivière avec près de six mille hommes , mais le pont tomba lorsque toute l'armée étoit dessus, et plus de quatre mille furent noyés, sans qu'il restât autre çspoir à ceux qui évitoient la cruauté de l'eau , que d'être taillés en pièces par leurs ennemis.
Le roi Michel reçut cette nouvelle avec bien de la joie , et cela causa sa mort, qui arriva huit jours après. Il y eut de grandes factions après sa mort , comme il arrive toujours en Pologne en semblables ► occasions. Sobieski étoit pour lors grand-maréchal et grand-général , et fit jurer à toute l'armée, avant que de la quitter , qu'elle donneroit sa voix pour M. le Prince , quoiqu'il ne fût point aimé de la petite noblesse. M. de Beauvais fut envoyé de France i et soit que ce ne soit pas l'intérêt de la France que M. le Prince devienne roi , ou qu'il trouvât trop de difficulté dans l'esprit de la noblesse, il fit, en plein sénat , la plus belle harangue qu'on ait jamais entendue, faisant connoître à la république que, soit en reconnoissance des services passés , soit dans l'espérance de ceux qu'elle devoit recevoir dans la suite, rien ne lui étoit plus utile que l'élection de Sobieskjj qui en effet fut élu roi , et couronné ensuite à Cracovie, sous le nom de Jean III.
La douairière du roi Michel a depuis épousé le prince de Lorraine , qui avoit plus de part que pas un autre à la couronne de Pologne, si la brigue de
France eût été moins forte, et s'il n'étoit pas tout-àfait de ses intérêts d'éloi^jjner ce prince du trône, qui , par cette nouvelle puissance , seroit en état d'entreprendre contre la France pour le recouvrement de son duché.
Quoique la Pologne soit liée à la France d'amitié, sans avoir néanmoins beaucoup à démêler avec elle , il est plus de ses intérêts de se tenir bien avec l'empereur , dont elle appréhende l'accroissement en Hongrie. On a vu , il y a environ deux ans, que les Polonois n'ignoroient pas cette maxime , lorsque M. de Béthune étoit en cette cour pour fomenter la rébellion des Cosaques, à force d'hommes et d'argent. La reine fit arrêter des reciues que M. de Béthune faisoit passer chez les rebelles, vers les montagnes de Hongrie, par le palatin de Russie, pour faire connoître par là que la Pologne n'avoit aucune part à tout ce qui se faisoit de ce côté-là , et que tout venoit de la part de la France, qui , par le défaut d'argent , laissa débander les troupes que commandoit M. de Guénégaut. Ces troupes étoient composées de quelques François, de Tartares, et de la plus grande partie des rebelles , qui , voyant qu'il y avoit prés de deux ans qu'ils n'avoient reçu de paie , se mutinèrent contre les généraux, contre lesquels ils tirèrent, et les arrêtèrent prisonniers dans un village oii ils vouloient les massacrer.
Cette action du palatin de Russie, faite par For-
dre de la reine , causa beaucoup d'altération dans l'esprit de M. de Béthune, qui fut un très long temps sans aller à la cour, aussi bien que madame la marquise , qui ne se pouvoit pas bien accorder avec la reine. M. de Béthune rie voulut pas moins de mal au palatin de Russie , petit général de la couronne , pour Faction qu'il avoit faite , et lui fit même comme un défi, en lui disant que, s'ils étoient l'un et l'autre à la tête de cinq cents chevaux , on verroit qui l'emporteroit : cependant ils se sont raccommodés ensemble , et le palatin a fait présent depuis d'un beau cheval turc à M. de Béthune.
M. de Béthune étoit fort aimé des Polonois ; il n^ a jamais eu d'homme qui ait mieux soutenu son caractère en Pologne que lui : il tenoit toujours une table ouverte , et avoit plus de cent personnes avec lui. Il logeoit au palais Casimir, bâti par la princesse Marie.
Les diètes se tiennent de trois en trois ans; deux se tiennent à Varsovie et une à Grodno ou W^ilna, les deux plus remarquables villes de Lithuanie. Cette province a tous les mômes officiers comme la Pologne, et le général Spas est grand-général de Lithuanie. Il se disoit dans le pays qu'il pourroit bien arriver que les Lithuaniens en feroient un roi. Ils se voient méprisés des Polonois et du roi même, qui n'a pas pour eux les même égards : on appréhende qu'ils ne se rendent aux Moscovites. Ils demandent la guerre dans toutes les diètes; mais eux,
non plus que les Polonois , ne sont guère en état de la faire.
Quand la guerre est déclarée, vous voyez toute la petite noblesse monter à cheval et se rendre à Farmée : elle y demeure tant que leurs provisions durent, qui consistent en une centaine de petits fromages durs comme du bois , une tinette de beurre , et quelque autre chose de cette nature ; et lorsque cela est consommé, et qu'ils ont mangé l'argent de leurs chevaux , ils s'en retournent chez eux , et sont ainsi fort peu en état de continuer la guerre.
La dernière diète s'est tenue Tannée passée, et fut rompue par un petit gentilhomme , qui fut d'avis contraire. Ce fut pendant ce temps qu'arriva l'affaire de messieurs les ambassadeurs, qui, revenant du château , furent insultés par quelques Polonois , qui avoient voulu prendre Fépée d'un page; celui-ci mit l'épée à la main , et quelques gentilshommes des carrosses ayant mis pied à terre, entre autres M. le marquis de Janson , apaisèrent tout. Les Polonois allèrent chercher du secours , et revinrent, avec près de trois cents personnes, fondre de nouveau sur les gens des ambassadeurs, avec des aubouches et des bardiches , en criant : Zabi „ zahi , fransleul ; tue ^ tue. Ceux-ci sortirent du carrosse et entrèrent chez le palatin de Russie , où ils se défendirent le mieux qu'ils purent contre cette multitude , que la présence des ambassadeurs ne pou voit arrêter, et qui n'empêcha pas que plu-
34o Voyage
sieurs des gentilshommes ne furent blessés ; et quelques uns demeurèrent comme morts sur la place.
Le roi vint le lendemain matin, incognito, chez messieurs les ambassadeurs, qui logeoient à Sainte- Croix , aux pères de la mission , pour pacifier les choses. Le palatin de Russie y vint aussi , et offrit tous ses gens aux ambassadeurs , pour en faire telle justice qu'il leur pîairoit. On envoya des envoyés de toutes parts à ces diètes : il y en avoit de Perse, de Turquie , et de Moscovie. Le Moscovite étoit conduit dans le carrosse du grand-maréchal, attelé des chevaux du roi. Le Turc y étoit pour les limites qu'il fit planter , avec près de trente mille hommes , à sept lieues de Léopold, comme il voulut; car on n'est pas en état de lui rien contester : cela fit bien du tort à plusieurs personnes qui avoient des biens de ce côté-là, qu'on promit de récompenser d'ailleurs. Cette manière est assez bonne de planter des limites à la tête d'une armée.
La première charge de la couronne est celle de général, possédée par le prince Niire , neveu du roi , quoique plus âgé.
La seconde est celle de grand-maréchal , possédée par Lubomirsky.
Le palatin de Russie est petit-général.
Le chevalier de Lubomirsky est grand-enseigne.
Monsieur de Morstain, grand-trésorier du royau me , sans être obligé à rendre compte : il est puis-
DE POLOGNE. it^i
samment riche , quoiqu'il ait été très mal à son aise il n'y a pas huit ans.
Toutes ces charges se vendent par les possesseurs; mais si elles viennent à vaquer par la mort, le roi en dispose.
L'archevêque de Gnesne, qui est aujourd'hui
est primat et premier prince du royaume , légatné , et gouverne tout l'état pendant l'interrègne qui dure une année. La monnoie se frappe à son coin.
Il n'y a presque plus dans l'Europe que le royaume de Pologne qui soit électif. Le roi proposa dans la dernière diète de faire accepter son fils pour successeur ; mais les Polonois dirent qu'ils ne le reconnoissoient que comme fils du grand-maréchal, et non pas du roi , parcequ'il naquit lorsque le roi n'étoit encore que grand- maréchal. Les troupes se lèvent et se paient aux dépens de la république, qui n'entretient pendant le temps de paix que cinq ou six mille hommes pour garder les frontières des incursions des Tartares. Ils ont quelques régiments dehussards, qui sont des gens armés d'une manière toute particulière. Il n'y a point de hussard qui ne coûte plus de deux mille livres à équiper. Ils ont de gros chevaux, et portent une peau de tigre sur l'épaule, les flèches et le carquois derrière le dos, la cotte de n^aille sur la tête, le sabre, les pistor lets, et la demi-lance. Les valets de ces gens précèdent l'escadron à cheval une lance à la main ; et ce
qui est assez particulier, c'est qu'ils ont des ailes attachées au dos, et vont fondre dans Toccasion au milieu des ennemis, et épouvantent les chevaux des ennemis, qui ne sont pas accoutumés à ces visions , et font jour à leurs maîtres qui les suivent de près. La république a aussi quelques Tartares, qu'elle entretient en temps de paix , qui sont comme les Suisses , et se donnent à ceux qui les veulent soudoyer. Ce sont au reste les plus méchantes troupes du monde , et ils firent bien connoître que leurs chevaux étoient meilleurs qu'eux, lorsque apercevant les Suédois qui passoient la Vistule , ils aimèrent mieux les éviter que de les attendre , et abandonnèrent le roi Casimir , qui n'eut que le temps de faire monter la reine en carrosse, qui voyoit de son château les Suédois qui passoient le fleuve et qui entrèrent dans Varsovie ; et de l'autre les Polonois et les Tartares qui fuyoient plus vite que le vent. Ils ravagèrent toute la ville, conduits par Charles Gustave , père du roi d'à présent , qui permit aux soldats qui vouloient emporter la belle colonne qui est à l'entrée de la porte de Varsovie, de le faire *, s'ils pou voient l'enlever sans la rompre.
Dans la dernière diète il fut résolu que l'on n'y allumeroit point de chandelle, afin que l'on ne vît point ceux qui dormoient , parcequ'il arrivoit bien souvent que comme les Polonois vont à la diète
(*) Ces mots, de le faire , ne se trouvent point dan» la première édition.
sur les trois ou quatre heures, en sortant de tabie, où ils ont bu plus que de raison , on prenoit le temps, pour faire passer quelques articles, de les proposer lorsque ceux qu'on savoit d'un sentiment contraire dormoient ; ce qui passoit , n'étant disputé de personne : c'est pourquoi ils ont voulu bannir la lumière de leur assemblée, pour y augmenter davantage la confusion, si elle peut être plus grande , et pour ne pas voir ceux qui dorment.
Varsovie est en Mazovie , capitale de la haute Pologne , et le lieu où se tiennent les diètes , de trois en trois ans. Cette ville est assise sur la Vistule , qui vient de Cracovie , et qui apporte bien des commodités de Hongrie, et particulièrement du vin le plus excellent qu'on puisse boire. Il n'y a rien de remarquable que la statue de Sigismond III , mise par son fils Uladislas, qui est à l'entrée de la porte, sur une colonne de jaspe sur laquelle les Suédois tirèrent plusieurs coups de canon. La figuré est dorée de plus d'un ducat d'épais. La ville est très sale et très petite , et ne consiste proprement qu'en sa grande place , au milieu de laquelle est la maison de ville, et autour quantité de boutiques d'Arméniens , fort richement garnies d'étoffes et de marcUandises à la turque , comme arcs, flèches, carquois, sabres, tapis, couteaux, et autres. Il y a une très grande quantité d'églises et dé couvents. ISous vîmes le palais Casimir, bâti par la reine défunte, et présentement si délaissé, que tout y fond;
Nous y vîmes plusieurs de ces chaises par le raoyeiif desquelles on monte et on descend d'une chambre à l'autre. Ce fut de ce palais que la reine vit les Suédois passer la rivière qui en mouille les murs ; et c'étoit là que demeuroit M. de Béthune.
Nous allâmes rendre visite à M. Lubomirsky, grand-maréchal, qui est un des plus riches princes de Pologne. Son père étoit généralissime, et eut de grandes jalousies contre Potosky, autre général, qu'ils assoupirent néanmoins par le mariage que fit Lubomirsky de son fils avec la fille de Potosky. Elle est morte , et ce prince a depuis épousé la fille du chambellan. Lubomirsky, père de celui-ci, prit les armes contre son roi , et battit ses troupes plusieurs fois. Il étoit accusé de favoriser l'Autriche pour l'élection future, et d'appuyer ce grand parti de la confédération.
Ce seigneur nous fit voir toute sa maison avec une bonté particulière. Il Ta achetée depuis cinq ou six ans, et l'a eue à très grand marché, elle s'appelle Jesdoua^ et n'est qu'à une portée de canon de la ville. Ce prince fait travailler continuellement dans son jardin à des ermitages et à des bains qui seront très beaux. Son palais est plein de quantité de beaux originaux , qu'il a amassés avec grand argent. Sa galerie est fort curieuse. Il nous fit voir une grande pièce qui lui étoit venue depuis peu d'Augsbourg, dans laquelle il y avoit une horloge , un carillon , un mouvement perpétuel , et
quantité d'autres choses : le tout étoit fait en forme d'un grand cabinet d'argent.
Il nous fît voir l'endroit où son grand-père avoit remporté la première bataille contre les Turcs, à Choczim , où Osman étoit en personne , et où il demeura plusieurs milliers d'ennemis sur la place. Ce lieu est heureux pour les Polonois ; ils y ont remporté deux signalées victoires, et particulièrement la dernière, qui a beaucoup contribué à la paix.
Nous allâmes au château , qui n'a rien de beau que les chambres du sénat, et celle de marbre, où est dépeinte la prise de Smolensko par les Polonois sur les Moscovites, où ils firent un grand carnage, et prirent deux fils du grand-duc, qu'ils amenèrent prisonniers à Varsovie, où ils sont morts; et on leur a fait bâtir une chapelle qu'on appelle encore la chapelle des Moscovites , qui est devant le lieu où nous logions. Il y a dans le château une très belle tapisserie relevée d'or, qui fut apportée de France par le roi Henri. Une partie fut engagée aux habitants de Dantzick , par Casimir, pour subvenir aux nécessités de l'état.
Le palais de M. Morstain, grand -trésorier du royaume, est le plus superbe de tous, tant par la belle entente du dessin , que par la richesse des meubles qui l'ornent. Ce seigneur nous reçut chez lui avec toute l'affabilité possible ; il nous fit voir tous les appartements de son palais, et quantité de tableaux
qui sont dans sa galerie. Nous saluâmes madame la trésorière , qui est Écossoise , que nous trouvâmes avec le général de Béarn , qui a servi la France en Hongrie. Monsieur Morstain a acheté en France la terre de Monlrouge, de M. le marquis de Vitry. Il prétend que son fils, qu'on appelle M. de Château-Yiîain , et la reine en dérision , Petit-Vilain , demeure en France, et possède tous les biens qu'il y a achetés ; et ce qui restera en Pologne sera pour une grande fille qu'il a prête à marier. Il nous pria de manger chez lui.
On voit aussi la maison du palatin de Lublin.
Le général Spas est grand-général de Lithuanier il s'opposoit fort à l'élection de Sobiesky; mais on le gagna à force d'argent.
Il est défendu de tirer le sabre pendant les diètes , soùs de grosses peines, et de se battre en Pologne, à trois lieues loin, où est le roi et le grandmaréchal.
M. de Beauvais ne proposa dans sa harangue que le prince de Neubourg pour être élu , et ne se soiicioit pas qui fût roi, pourvu que ce ne fût pas le prince de Lorraine. Les élections des rois se font dans la campagne, où on bâtit une cahute de planches. On a vu au couronnement du roi d'à présent ce qu'on n'avoit jamais vu, et ce qu'on ne verra peut-être jamais , un roi suivre le corps de deux autres dans la sépulture du roi Michel et du roi Casimir. Le couronnement se fait à Gracovie.
Le roi Michel étoit un petit génie, il ne se plaisoit qu'à avoir des images et des montres; et demandant une montre à la reine, il dit qu il voudroit en faire des boutons à son justaucorps. Quand il fut élu roi , la reine lui faisoit une pension de cinq mille livres, M. Serycant lui en prétoit un tiers.
Les Polonois sont extrêmement fiers, et se flattent beaucoup de leur noblesse, qui la plupart est obligée de labourer la terre , tant elle est misérable. Un petit noble porte son sabre en labourant la terre , et l'attache à quelque arbre; et si quelque passant ne le traitoit pas de Mouche- Panier,, et l'appelât seulement Panier j qui signifie comme maître, il lui feroit mauvais parti.
Au reste ils sont fort civils , et ont toujours les premiers la main au bonnet. Ils sont grands observateurs des jeûnes, et font des abstinences plus qu'on ne leur en commande. Quelques Polonois ne mangent point de viande le lundi et le mercredi ; pour le vendredi , presque tous ne mangent point de beurre, et le samedi rien qui ait été bouilli, mais seulement rôti. Cette dévotion s'étend aussi sur les animaux ; et notre valet ayant donné quelque chose de gras à un chien un samedi , l'hôtesse vouloit le maltraiter, croyant faire une action méritoire.
Les Polonois font des dépenses considérables en enterrements , et les diffèrent Ion g- temps par magnificence. Il y a des grands seigneurs que l'on
n'enterre que cinq ou six ans après leur mort , et sont en dépôt dans des chapelles ardentes qui coûtent beaucoup. Le jour de Tenterrement on fait entrer des hommes armés comme des anciens chevaliers, qui viennent comme à cheval dans Féglise, et viennent en courant rompre leur lance au pied du cercueil.
La maison des pères de la Mission, où les ambassadeurs logeoient, est assez étendue. Ils font bâtir une église qu'on appelle Sainte-Croix; mais elle demeure là jusqu'à ce que quelque honnête hommô achève de ses deniers ce que les pères ont commencé. Ils furent établis avec des religieux de Sainte-Marie par la reine défunte; ils se sont beaucoup agrandis, et l'évêque de Cracovie les établit présentement dans son diocèse. Le supérieur n'y étoit pas ; nous y vîmes le père Mumasan.
Les rebelles de Hongrie se sont révoltés au sujet de la religion, contre lempereur, qui ne vouloit pas leur permettre la liberté de conscience.
Michel Apaffi est prince de Transilvanie. Il jure à son avènement de maintenir quatre religions dans ses états. Le plus grand plaisir de ce prince est de boire; et qui le peut faire est sûr de faire sa fortune. La capitale de Transilvanie est Cuisvar.
Le jeune prince, de six ou sept ans, est élevé dans les inclinations de son père, et porte toujours une bouteille à son côté en forme de bandoulière. M. Acakias a été résident fort long-temps en ce
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pays ; c'est présentement M. du Verdet. Le chevalier de Bourges, qui en venoit avec M. Acakias, qui étoit resté malade à Léopold , nous assura que dans un repas qu'il avoit fait au résident , il avoit fait attacher les cheveux à un esclave, et ayant passé un bâton au travers, il avoit pris plaisir, pour divertir la compagnie , de le faire brandiller pendant tout le repas. Il le fit ensuite courir tout nu pendant dix-huit lieues, à côté du carrosse de la princesse Teîechi : c'est le grand-ministre de l'état, et par les mains de qui tout passe. Le prince n'ouvre pas seulement une lettre et ne songe qu'à boire. Ce Telechi est l'homme le plus barbare qui soit au reste du monde ; il y a plus de fers dans sa maison que dans Marseille. Telechi est le chef de l'armée et celui qui entretient les rebelles. Ce prince de Transilvanie rend quatre-vingt mille écus de tribut au Turc. Il a payé cette année double tribut, à cause que quelque Turc a été tué sur les terres du Transilvain.
Betblem-Gabor fut le premier qui se rendit tributaire de la Porte pour dix faucons. Son successeur, Michel Basons , fut obligé de payer dix mille écus , et Ragotzky en paya vingt, et celui-ci quatre-vingts. Nous fîmes le chemin de Javarow à Javarouf eri six jours; il y a quarante lieues ou environ. Javarouf est le lieu le plus vilain, non seulement de la Pologne, mais de tout le monde. La cour y demeuroit cet hiver-là ^ à cause de la grossesse de la reinct
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qui y devoit faire ses couches. La cour s'arrête peu en un lieu : elle voyage continuellement et le plus agréablement du monde ; car toute la Pologne est le plus beau pays de chasse que j'aie jamais vu , et ce voyage est une chasse continuelle. Nous eûmes l'honneur de saluer le roi , et de baiser la main à la reine , qui nous reçut avec la bonté qui est ordinaire à ce prince pour tout le monde , et particulièrement pour les étrangers. Il prit un plaisir singulier à nous faire réciter des particularités de notre voyage de Laponie , et ne cessoit point de nous interroger. La reine n'étoit pas moins curieuse, et s'informoit de toutes choses. Cette princesse est une des plus accomplies de l'Europe : elle a environ trente-huit ans; et la nature a pris plaisir de lui faire part de tous ses dons. Elle est la plus belle personne de la cour, la mieux faite, et la personne du monde la plus spirituelle : il suffit de la voir pour le connoître ; mais on en est encore bien mieux persuadé lorsqu'on a eu l'honneur de l'entretenir. C'est elle qui a mis la couronne sur la tête du roi ; et l'ambition, qui est le noble défaut des grandes âmes , étoit dans cette princesse au souverain dcr gré. Ce fut elle qui inspira au roi de tâcher à monter sur le trône ; et elle n'épargna pour cela ni argent ni promesses, et fit tant qu'elle en vint à bout, malgré les fortes brigues du prince de Lorraine : il est vrai que l'arrivée de M. de Beauvaisne servit pas peu. Il arriva la veille qu'on devoit finir.
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la diète, et proclamer le lendemain le prince de Lorraine roi. Il fît tant , dans le peu de temps qu'il avoit, qu'il ménagea si bien les esprits qu^on prolongea la diète pour quelques jours, pendant lequel temps il eut le loisir d'agir aussi heureusement qu'il a fait.
La famille royale est la plus accomplie qui se puisse voir. Le prince aîné s'appelle Louis Henri Jacob. Le roi de France , la reine d'Angleterre et son grand-père, Font tenu sur les fonts. Ce prince est sur sa quatorzième année , et promet tout ce qu'on peut espérer d'un grand prince : il est bien fait , danse bien , et parle quatre langues comme sa naturelle; l'allemand, le latin, le françois , et le polonois. Il dit qu'il veut, pour satisfaire le roi, qui sait parfaitement ces langues, apprendre toutes les langues de l'Europe. La princesse, âgée de sept ou huit ans, est très jolie, et a été couronnée dans le ventre de sa mère. Le prince Alexandre, âgé de six ans, est le plus aimable prince qu'on puisse voir; il y a encore le prince Amour, âgé de trois ou quatre ans. La reine est présentement grosse, et a eu quatorze enfants, et ne laisse pas d'être aussi fraîche qu'une femme de vingt ans, et se porte parfaitement bien. J'ai eu l'honneur de tenir le jeu du roi à l'hombre, de jouer avec lui, et pour comble de faveur, de manger avec lui à sa table, monsieur l'ambassadeur étant à sa droite, et moi à sa gauche. Le grand-écuyer y étoit avec le stamilat
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de Nous accompagnâmes ce jour- là le roi à la
chasse. La Pologne est un pays fait exprès pour ce divertissement : le mot le fait assez entendre; car Foin y d'où il vient, signifie campagne en langue esclavone. Mais les chasses ne se font pas de même qu'en France. On fait une enceinte de filets qu'on borde de soldats pour faire sortir le gibier par l'ouverture qu'on a laissée. On fait entrer dans cette enceinte quantité de chiens et de piqueurs pour les appuyer, qui font sortir tout ce qu'il y a dedans. Chacun prend son poste , éloigné l'un de l'autre de deux portées de mousquet, et lorsqu'il paroît quelque chose, soit loup, renard, chevreuil, etc., on lâche tant de lévriers, qu'il faut que l'animal soit bien fin s'il les évite. Nous fîmes une très grande chasse ce jour-là: en moins de quatre heures on prit plus de dix chevreuils, trois loups , cinq ou six renards , quantité de lièvres ; mais ce qui rendit la chasse belle et sanglante, ce fut un sanglier de la grosseur d'un cheval, qu'on tua après qu'il eut tenu fort long-temps contre les chiens ; il en tua quelques uns et en estropia plusieurs, blessa des hommes et des chevaux ; mais enfin on lui tira un coup d'arquebuse dont il mourut. On l'amena sur une charrette au roi , et tout le monde avoua qu'on n'avoit jamais vu un si furieux animal. Il fallut un chariot pour reporter tous les chiens estropiés, comme on reporte les blessés après un combat.
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Nous vîmes à la cour M. le marquis de Vitri, ambassadeur extraordinaire, qui nous reçut avec une bonté particulière. Nous n'eûmes point , pendant tout le temps que nous fûmes à la cour , d'autre maison ni d'autre table que la sienne. Nous vîmes chez lui M. de Valalé, son écuyer; M. Noblet , qui partit pour France le lendemain que nous fûmes arrivés; MM. Pelissier et Devilles, secrétaires ; M. le marquis d'Arquien , à qui la reine donne vingt mille livres par an ; c'est le rendez-vous de tous les François pour le plaisir et pour le jeu; M. le comte de Matigny son fils, qui est capitaine de dragons , et à qui la reine donne deux mille écus. Nous vîmes dans la maison de M. d'Arquien , M. d'Alerac, M. de Valalé, etc.
La reine a trois gentilshommes françols, M. de Ryon, M. des Forges, et M. de Yillars, qui a été exempt des Suisses de Monsieur. Il a fait une course en France.
Nous connûmes à la cour M. le grand-écuyer, M. Jalonsky, vice-chancelier de la reine, homme d'esprit ; M. Sarnosky , secrétaire du roi ; M. Dalanty, Italien, secrétaire du roi; M. Dumon de i'Espine, valet-de-chambre.
C'est la coutume en Pologne de faire des présents aux jours de fêtes. La princesse Radzivil s'appelle Catherine. Sa fête vint dans le temps que nous y étions; la reine lui fit un présent, et voulut qu'on dansât le soir a la cour.
Ces sortes de danses ne finissent jamais ; et , depuis que l'on commence jusqu'à ce que l'on finisse, tout le monde danse ensemble, sans discontinuer, et le cavalier fournit avec la dame sans s'arrêter.
Ils ont une manière de danse à la russienne, qui est fort plaisante. M. le chevalier Lubomirsky , grand-enseigne du royaume , la danse parfaitement bien.
On ne danse jamais davantage qu'aux mariages où le roi fait toute la dépense, pendant six ou sept jours que la femme ne demeure point chez son mari; et lé jour qu'on lui met entre les mains il traite tout le monde.
Les Polonois sont fiers ^ se flattant beaucoup de leur noblesse , et employant tout ce qu'ils ont pour avoir un beau cheval , un habit propre , et un sabre magnifique. Ils sont assez bien faits ; mais les femmes ne leur ressemblent pas : à peine en trouvet-on à la cour deux qui soient supportables. Ils se plaisent dans la quantité de valets ; et les petits nobles qui n'ont pas de quoi vivre s'attachent auprès des grands.
Les femmes ne sortent guère, et vont embrasser la cuisse de leurs maris lorsqu'ils rentrent dans la maison. C'est la manière de saluer la plus ordinaire en Pologne , et on ne salue point les femmes de qualité autrement qu'en leur embrassant la cuisse, il y en a de qui les embrassades sont un peu fortes , ^t qui sont bien aises de sentir ce qu'ils embrassent»
Elles sont fort superbes en habits, et portent toutes de l'or et de l'argent. Leur habillement est un justaucorps d'homme sans être boutonné , et une jupe; elles portent des bottes comme les hommes.
Il n'y a pas au monde un pays plus plat que la Pologne : nous l'avons presque traversée tout entière , sans avoir trouvé une seule montagne ; ce qui fait que le pays étant plat , il y a peu de ruis~ seaux, qui ne peuvent y couler, ce qui rend l'eau fort rare ; mais en récompense ils font de très bonne bière , et particulièrement celle de Varca , qui est renommée dans le pays pour la meilleure. Toutes ces grandes plaines sont semées de blé, et en fournissent à toute l'Europe.
Il n'y a point de place fortifiée dans la Pologne que Léopold, qui confine aux Turcs; encore sont ce des fortifications à la polonoise , que les François détruiroient de leurs regards. C'est par cette raison qu'ils prétendent assurer leur liberté ; et n'ayant point de lieu pour se mettre à couvert , il faut qu'ils fassent des remparts de leurs corps. Ils sont sûrs de battre les Turcs quand ils voudront , comme ils ont toujours fait; mais avec cela, ils ne laissent pas de perdre leur pays contre eux. Les Tartares sont les ennemis qu'ils redoutent davantage. Ce ne sont point des gens qui cherchent la gloire dans les combats; ils ne demandent que le butin dont ils vivent. Leurs troupes ne sont point en ordre : ils viennent fondre sur le camp des ennemis, pren-
nent tout ce qu'ils peuvent, et au premier coup de tambour, que le capitaine a à l'arçon de sa selle, ils se retirent, et reviennent un quart d'heure après d'un autre côté : en sorte qu'on les a toujours sur le dos ; et par ce moyen ils désespèrent les ennemis, qu'ils molestent et arrêtent continuellement. Ils ont cela de particulier, qu'ils combattenten fuyant^ et tirent des flèches par-dessus leurs têtes, qui vont retomber sur les ennemis. Ils font des courses fréquentes en Pologne , lorsqu'on ne leur paie pas les dix mille cousuques qu'on est obligé de leur fournir tous les ans, qui sont des robes faites de peaux de mouton. Les Tartares, venant en course, feront des trente et quarante lieues en une nuit, mettant un petit sac plein de paille attaché à la tête de leurs chevaux, qui ne s'arrêtent point pour manger, et un morceau de viande qui cuit sous la selle ; en sorte que n'étant point avertis de leurs marches, ils prennent tout ce qu'ils trouvent dans la campagne, hommes, femmes, enfants, qu'ils vont vendre ensuite à Constantinopîe , par la mer Noire : mais ils ont cela , qu'ils n'attaquent jamais ies lieux qui sont enclos; et quarante mille Tartares n'attaqueront pas un méchant village, pourvu qu'il soit seulement fermé de planches , parcequ'ils appréhendent les embûches , et qu'ils ne veulent pas s'engager.
Les Polonois tâchent à ménager l'alliance des Tartares , et s'en servent , pourvu que ce ne soit
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pas contre lé Turc, pour lequel ils se déclarent toujours , comme étant Mahométans , et s'étant rendus tributaires du grand-seigneur, à la charge que si la race ottomane venoit à manquer, le kani des Tartares succéderoit à l'empire.
Le roi Casimir en avoit plus de vingt mille, quand les Suédois entrèrent en Pologne; mais ils n'attendoient pas l'ennemi , et du moment qu'ils le savoient à dix lieues seulement près d'eux, ils fuyoient comme s'ils l'avoient eu à dos^
La république entretient toujours sur les frontières sept ou huit mille hommes de troupes réglées, pour empêcher les courses des Tartares. Le roi n'entretient point ces troupes-là, mais seulement les éduques, les semelles, et les janissaires. Les premiers sont habillés de bleu, avec de gros boutons et plaques d'étain , et un bonnet de feutre en tête. Ils ont le fusil et la bardiclie , qui est une arme faite de cette figure... , et qu'on dit être très bonne. Les semelles sont d'autres soldats armés de même : mais tous les janissaires sont Turcs, habillés comme des janissaires, tels que j'en ai vu en Turquie. Il arriva pendant la dernière diète une chose asse^ particulière : une compagnie turque , de la garnison de Caminiek , déserta tout entière , avec les armes, son drapeau, les caisses, et ses officiers, et vinrent offrir leurs services au roi de Pologne. Le roi agit pour lors en grand prince , et avec son in^ trépidité ordinaire; car, malgré les solficitations de
la reine et de tout son conseil , qui lui persuadoit de ne point prendre ces gens à son service , dans la conjoncture des affaires, où il y avoit pour lors un ambassadeur turc à la cour , qui faisoit appréhender, comme il y avoit bien du vraisemblable, que ce ne fussent des espions (la suite a fait voir néanmoins qu'il étoit plus éclairé que tous les autres), il les a encore à présent, et leur donne double paie. Mais c'est une chose fort extraordinaire , de voir une compagnie tout entière déserter avec les officiers.
La plus belle milice des Polonois sont les hussards, les tavaches, et les pansars, qui sont tous nobles. L'armure des hussards est quelque chose de singulier. Le roi a encore une compagnie d'environ cent reyters, qui le suivent partout.
Nous vîmes , à Vauroni , M. Acakias , qui revenoit de Transi! vanie , qui nous instruisit de ce pays, qu'il dit être distingué en Transilvains et en Saxons; que les premiers étoient les maîtres , et que les autres étoient comme les esclaves. Les Saxons sont des gens venus du pays de Saxe , et qui sont là comme les juifs , quoiqu'ils soient plus gens de bien que les autres. Les Transilvains voyagent sans donner un sou , en logeant chez les Saxons; et lorsqu'en chemin faisant les nobles Transilvains ont pris quelque gibier, ils envoient un de leurs valets au marché avec, et les maîtres demandent du gibier pour le repas. Le pauvre Saxon est obligé de
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Tâller acheter du valet de ces maîtres, et de le payer ce qu'ils veulent. Tout le monde presque parle latin dans ce pays.
La langue polonoise est esclavone, comme en Moscovie et Tartarie ; et il y a autant de différence entre ces langues, qui n'ont pourtant qu'une même source, comme entre Fespagnol et l'italien, qui dérivent du latin. Les langues vivantes dont on se sert dans l'Europe, peuvent se réduire à deux; car je ne parle point des langues mortes, comme la grecque, l'hébraïque, et la ladne ; et la langue arabi' que étant en Asie ce qu'est la latine en Europe, et avec cette langue on peut aller depuis le Bosphore jusqu'aux terres des Indiens les plus reculés. Il n'y a donc que deux langues matrices qui ont leurs dialectes ; et ces langues sont la teutone et l'esclavone. L'esclavone est familière à Constantinople, et a pour principaux dialectes la russinique pour les Moscovites , la dalmatique pour les Transilvains et pour les Hongrois , la bohémienne et la polonoise, et quelques autres qui ont cours sur les Valaques , Moldaves , et petits Tartares.
La teutone a trois principaux dialectes, le germanique , le saxon , et le danois ; et de ceux - ci sortent d'autres idiomes, comme l'anglois, le flamand, le suédois, etc. La langue grecque est morte, et moins corrompue que la latine, et se parle dans les îles de l'Archipel, dans l'Achaïe, et dans la Morée. Il y a plusieurs autres petites langues matrices, qui
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ont fort peu d'étendue; comme Falbanoise en Epire et en Macédoine ; celie des Bulgares pour la Servie, la Bosnie, et Bulgarie; celle des Cosaques ou petits Tartares, le long des rives du Tanaïs; celle des Finlandois et Lapons; celle des Irlandois; la biscaïenne , et la bretonne.
Nous partîmes de la cour après avoir pris congé de leurs majestés, le vendredi, et fûmes conduits par le sieur de Valalé. Nous passâmes le lendemain par Jéroslans, qui donne le nom à un duché dont la moitié appartient à la reine. Nous vîmes quelques petites villes qui n'ont rien de remarquable. Nous fûmes, pendant le chemin, attaqués de trois voleurs. Nous étions dans notre carrosse enfermés de toutes parts, à cause du vent : notre cocher, à qui ils dirent d'arrêter, n'en voulut rien faire et nous fit signe de prendre nos pistolets, ce que nous fîmes promptement, et sortîmes du carrosse le pistolet à la main, et le valet avec un bon fusil, qui les coucha en joue. Quand ils virent cette disposition, ils demeurèrent tout court, et nous regardèrent sans oser approcher. Nous continuâmes notre chemin à pied, le pistolet à la main; et comme il étoit tard, nous arrivâmes peu de temps après à rhôtellerie, où ils envoyèrent deux de leurs compagnons, qui vinrent comme des passagers pour examiner notre contenance. Ils virent que nous apprêtions nos armes et que nous fûmes toute la nuit sur pied. Nous ne les Gonnoissioïls point pour ce qu'ils étoient; et comme
il étoit déjà tlard , nous n avions pu les remarquer , à cause de robscurité. Ils sortirent deux heures devant le jour, et nous nous disposions à partir, quand le cocher nous dit qu'il les avoit vus se joindre à quatre autres , aux environs de la maison , et qu'ils avoient gagné le bois qui étoit à cent pas de là. Nous ne jugeâmes pas à propos de partir qu'il ne fût jour : et nous attendions qu'il fît clair, quand nous entendîmes passer quatre chariots avec deux bœufs chacun» Nous nous servîmes de cette occasion pour passer dans le bois; et comme il faisoit clair de lune, nous fîmes prendre à tous les charretiers des bâtons blancs, qui paroissoient au clair de la lune comme si c'eût été des fusils. Nous passâmes ainsi sans qu'ils osassent nous attaquer, quoique nous entendissions siffler de tous côtés. On nous dit , à la première ville , que ce bois en étoit tout plein, et qu'il étoit difficile d'y passer sans être volé.
Nous arrivâmes à Cracovie le jeudi matin ; nous eûmes de la peine à trouver à nous loger, car il n'y a point d'hôtellerie. Nous trouvâmes un Italien qui nous mena chez lui. Cet homme nous étourdit d'abord de son grand bruit , comme tous ceux de sa nation; il ne nous parloit que par millions, et par son équipage, ses chevaux et sa calèche. Nous ne fûmes pas long-temps à reconnoître le pèlerin pour le plusfourbe qui fut jamais. Sitôt que nous nous mîmes à table, il alla emprunter trois cuillères de bois che^
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son hôte , el nous dit qu il avoit donné I(3S siennes d'argent à blanchir. On parla de sortir après le dîné, et lui demandant s'il n'avoit point d'épée, il nous dit qu'il étoit malheureusement tombé le jour d'auparavant, qu'il l'avoit cassée en tombant, et l'avoit donnée au fourbisseur. En considérant nos pistolets , il nous dit qu'il en avoit une paire qu'il avoit achetée à Amsterdam, qui tiroient deux coups, qui étoient chez l'armurier pour être nettoyés. Il nous avoit dit qu'il nous méneroit dans sa calèche pourvoir les mines; mais quand ce vint au fait et au prendre, il nous dit que sa calèche étoit peinte de frais , et qu'il y avoit quatre de ses chevaux qui étoient boiteux. Mais ce qui fut de plus plaisant, c'est qu'il ne cessoit pas de nous dire qu'il ne prétendoit aucun argent pour le temps que nous logerions chez lui ; et quand il fallut aller au marché , il vint nous demander un écu , disant qu'il avoit changé tout son argent en lettres-de-change sur messieurs Pessalouki de Vienne. ïl avoit, disoit-il, un procès qui lui importoit, de dix mille francs, deux maisons dans la ville qui lui venoient de sa femme; et néanmoins il vouloit s'en retourner avec nous le jour suivant, sans dessein de retourner jamais. Et lui demandant pourquoi il quittoit un si beau bien et de si belles espérances : Oh! dit- il ^ cela ne m embarrasse pas; je ferai tout cela demain : je gagnerai mon procès j je vendrai mes maisons. Nous reconnûmes fort bien toutes ses fourberies, mais
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nous voulûmes nous en divertir jusqu'au bout; et pour pousser la raillerie plus loin , je lui demandai s'il vouloit me donner des lettres-de-cliange pour ^' ienne , que je lui donnerois de l'argent. A cette proposition, la joie commença à éclater sur le visage de notre fourbe; il se mit en devoir de faire les plus belles lettres-de-cbange que le plus célèbre banquier fit jamais : mais, par malheur, il ne se trouva ni encre ni papier dans la maisoo. Je lui demandai ensuite à voir les chevaux. Mon coquin vit bien qu'il étoit pris pour dupe , et qu'il avoit affaire à des gens aussi fins que lui. Je n'ai jamais vu un homme si consterné; et nous prenions plaisir à nous servir des termes dont il usoit ordinairement : Italiani non sono miga crilloni- et nous disions France au lieu ai Italiani. Nous lui remîmes en face une infinité de fourberies, de mensonges, de contrariétés, et nous eûmes le plaisir de confondre le plus grand fourbe du monde.
Cracovie est la première ville de la haute Pologne; infiniment plus belle, plus grande et plus marchande que Varsovie. Elle est située sur la Vistule , qui prend sa source assez près de là. Son académie est fort estimée ; elle fut fondée , il y a environ trois cents ans, par Casimir I, qui demanda des professeurs aux collèges de Sorbonne de Paris, qui furent les auteurs de cette haute réputation qu'elle s'est acquise. La pièce la plus recommandable de Cracovie est le château, situé sur une petite colline.
Il est de grande étendue , mais sans forme ni sans aucune architecture. Ses chambres sont spacieuses, et ses plafonds superbement dorés , qui pourroient rendre ce séjour fort propre pour y loger un roi. On voit dans l'église du château les tombeaux des rois , qu'on n'enterre point qu'un autre ne soit élu. On enterra en même jour le roi Casimir et le roi Michel, quand le roi d'à présent fut couix)nné à Cracovie , où ils viennent tous prendre la couronne.
Le corps de saint Stanislas est dans une châsse d'argent au milieu de l'église, sous un baldaquin. Ce saint, qui fut tué par un roi de Pologne, est cause que les Polonois vont la tète rasée, et qu'ils ne mangent point de beurre le vendredi , et quelques uns le samedi : cela leur fut imposé pour pénitence, par un pape, pendant cent ans, et cette coutume s'est tournée en loi ; car, bien que le temps de la pénitence soit expiré , ils ne laissent pas d'observer toujours ce jeûne et cette coutume de se raser la tête.
Il y a peu de villes, je ne dis pas en Pologne, mais dans toute l'Europe , où il y ait plus d'églises, de, prêtres , et particulièrement de moines , qu'à Cracovie. Ils n'y sont pas moins riches et moins Inspectés qu'en Italie; c'est ce qui fait qu'il y en a tant. Pour les églises, il faut rendre justice aux Polonois, et dire qu'ils sont extrêmement jaloux qu'elles soient belles et bien desservies. L'or y reluit de tous côtés ; et on s'étonnera de voir une église
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dorée jusqu'à la voûte, dans un méchant village où l'on n'aura pas pu trouver un morceau de pain. Les plus belles églises de Cracovie sont le Dôme, dédié à sainte Marie , qui est au milieu de la place; les Jésuites en ont aussi une très belle, faite nouvellement à l'italienne; les Minimes et les Bernardins. La grande place est très spacieuse , où les plus principales rues aboutissent, et particulièrement la grande, qui va rendre à Casimir, le séjour de tous les Juifs, qui ont là leur république, leur synagogue, et leur justice. Ces messieurs ne sont pas moins maltraités en Pologne qu'en Italie ou en Turquie, oii ils sont l'excrément du genre humain , et l'éponge qu'on presse de temps en temps , et lors particulièrement que l'état est en danger. Quand ils ne seroient pas distingués par une marque particulière, en Italie par un chapeau jaune , en Allemagne par l'habit , eu Turquie par le turban , en Pologne par la fraise , il seroit impossible de ne les pas reconnoître à leur air excommunié et à leurs veux hagards. Quelque riches qu'ils soient , ils ne sauroient sortir de cette vilenie dans laquelle ils sont nés , et qui fait horreur à ceux qui les ont vus, particulièrement en Pologne, dans les carchemais ou hôtelleries qu'ils tiennent dans toute la Russie noire, où ils sont trente ou quarante dans une petite chambre : les enfants sont nus comme la main, et les pères et mères ne sont qu'à moitié habillés. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une nation plus fé-
conde; on trouve dans une boîte pleine de pailicy dans un même berceau , quatre ou cinq enfants de la même mère, qui paroissent comme de petits corbeaux dans un nid, tant ils sont noirs et hideux .
Le tribut que les Juifs de Cracovie rendent à la république est de vingt mille écus. Ils donnent outre cela tous les ans trois cents ducats au roi , deux cents à la reine, cent au prince, et quantité d'autres menues dépenses qu'ils sont obligés de faire tous les jours. Il y a quelques villes d'Allemagne où on ne les souffre point , et lorsque leurs affaires les y appellent , ils donnent un ducat pour la première nuit qu'ils couchent à la ville , deux pour la seconde , et trois pour la troisième.
Il en est de même à Varsovie, où ils n'ont point permission de demeurer que pendant les diètes ; mais il n'y a sorte d'infamie qu'on ne leur fasse , et lorsqu'il s'en rencontre quelqu un hors de ce temps, on lâche les écoliers dessus , qui ont droit sur leurs personnes; en sorte qu'il est aisé de s'imaginer s'ils passent bien leur temps entre les mains de ces messieurs.
Nous allâmes saluer M. le palatin de Cracovie, le premier du royaume, nommé Vicliposki, grandchancelier de la couronne, et beau-frère du roi. Nous avions des lettres à lui rendre de la part de M. l'ambassadeur, et d'autres pour madame la grande-chanceiière, de la part de la reine, et de
M. le marquis aArquien son pure. Ce seigneur nous pria de manger chez lui : on y servit quantité de beaux poissons, car c'étoit v,n samedi, mais la plupart a Fliuile; sur quoi il faut remarquer que les Polonois ne trouvent point Fhuiîe bonne si elle ne sent bien fort, et disent, lorsqu'elle est douce, comme nous la voulons, qu'elle ne sent rien. La table des grands de Pologne est servie confusément. Les plats sont sans ordre et sans symétrie, et on les sert couverts. L'écuyer est au bout de la table avec une grande cuillère, qui sert tout le monde : il ne faut pas manquer d'avoir son couteau et sa fourchette dans sa poche, car autrement on court risque de se servir de ses doigts. M. le grand-chancelier a une fort jolie fille d'environ treize ou quatorze ans, et deux garçons qui ia suivent de près.
Ce seigneur eut la bonté de nous envoyer un carrosse pour aller aux mines de sel de Vicliska, qui sont à une bonne lieue de Cracovie. Ce fut là où nous allâmes admirer les effets de la nature dans ses différentes productions. On voit au milieu de la place de la ville un liangard sous lequel on n'est pas plus tôt entré qu'on aperçoit une grande roue que des chevaux font tourner, et qui sert à élever les pierres qu'on tire de la mine. Proche de cette roue est un trou carré de la largeur d'un très grand puits , et revêtu de toutes parts de grosses pièces de bois enclavées les unes dans les autres. Ce fut par là que nous descendîmes dans cet abîme; mais
avant que de faire ce voyage, on nous revêtit d'une manière de surplis. On remua quantité de cordes et de sangles qu'on attacha au gros câble les unes sur les autres. Cinq ou six hommes se disposèrent pour descendre avec nous, et allumèrent quantité de lampes, et d'autres entourèrent la bouche du trou , et commencèrent à chanter l'endroit de la Passion où sont ces paroles, Expiravit Jésus j et continuèrent encore sur un ton plus effroyable le De profwidis. J'avoue que pour lors tout mon sang se glaça : tous les préparatifs de cet enterrement vivant m'effrayèrent si fort, que j'eusse voulu être bien loin du lieu où je me trouvois; mais les choses étoient trop avancées, il fallut s'enterrer tout vivant et descendre dans cette sépulture. Un de nos guides se mit au bout du câble, la lampe à la main; je me mis ensuite sur ma sangle, au-dessus de sa tête; un de ces fossoyeurs se mit au-dessus de moi; mon camarade étoit au-dessus de celui-ci, et étoit surmonté d'un autre, la lampe à la main; celui-ci d'un autre, en sorte que nous étions plus d'une douzaine les uns sur les autres , enfilés à ce câble comme des grains de chapelet, dans une posture qui n'étoit point du tout agréable; car non seulement on court, le risque que le gros câble rompe, mais encore on appréhende que les cordes qui vous portent ne viennent à manquer, et que celles des autres qui tomberoient sur vous ne viennent à rompre.
î^ous descendîmes bien cent toises de cette ma-
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iiière, et nous nous trouvâmes ensuite dans un lieu vaste et extrêmement élevé, au milieu duquel nous trouvâmes une chapelle où on dit bien souvent la messe. On nous conduisit de là dans des routes sans fin, d'où Ton avoit arraché le sel, qu'on tne en grosses pierres que trois chevaux ont bien de la peine à traîner. Cette pierre est de couleur cendrée, et reluit comme des diamants. Elle n'est pas dure, et les petits morceaux qui sortent en la coupant se mettent dans des tonnes, et sont ainsi vendus. Cette pierre est infiniment plus salée que notre sel de gabelle, et devient blanc lorsqu'on le pile : mais ji s'en fait d'une eau qu'on tire dans des outres du fond de la mine, lequel étant cuit, il devient le plus blanc et le plus beau qu'on puisse voir. Nous descendîmes de cette carrière dans une autre, car il y en a sept les unes sur les autres; et quand nous fûmes près de la dernière, nous trouvâmes un ruisseau d'eau douce, la meilleure que j'aie jamais bue. C'est une chose des plus curieuses que j'aie vues de ma vie, de voir sortir et couler une eau sur des pierres de sel, sans en prendre le goût. On trouve aussi d'autres ruisseaux, mais les eaux en sont toutà-fait salées. Après avoir bien descendu l'espace de deux heures , nous arrivâmes à la dernière carrière où Ton travailloit. On abattit pour nous une pierro que cinquante chevaux n'auroient pas traînée, et un seul homme arracha cette pierre du rocher d'une manière fort aisée. Quand cette pterre est tombée ,
ils la coupent en morceaux ronds de la figure d'une tonne, afin de la pouvoir rouler dans la carrière. Nous trouvâmes dans ce fond quantité d'hommes et de chevaux, qui travailloient à élever l'eau par le moyen des roues qui sont faites pour cela.
On trouve dans cette mine du sel de différents prix, et des veines meilleures les unes que les autres. Le moindre s'appelle ziclona„ le second zibi-* coaj, et le meilleur de tous ockavata. Le premier se vend douze guldens de sckelons la tonne , qui pèse six cents livres, le second treize, et le dernier seize. Celui-là est semblable et transparent comme le cristal, et se coupe en petits carrés unis comme des glaces.
Nous fûmes près de quatre heures à marcher dans cette mine; et on nous assura qu'un homme ne pouvoit pas aller en tous les endroits de la mine en quinze jours de temps, tant elle a d'étendue. On voit pendre, tout le long des voûtes de cette carrière, de Feau de sel pétrifiée comme les glaçons qui pendent aux gouttières; et lorsque cela a pris un corps dur assez pour être travaillé, on en fait des chapelets et d'autres petits ouvrages.
Nous remontâmes par le même escalier que nous étions descendus, et je fus encore plus incommodé en remontant qu'en descendant; car la corde qui me portoit n'étant pas bien attachée au câble, glissoit de temps en temps , et me causoit de grandes frayeurs ; et sans faire le fin , j'avoue que j'étois fort
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mal à mon aise , et je promis de ne plus retourner dans ces lieux souterrains. C'est assez d'avoir fait
ce voyage une fois en sa vie.
Nous demeurâmes trois ou quatre jours, après lesquels nous partîmes pour Vienne. Nous passâmes par Zator-Ozuiensùi j et autres places de Pologne. En sortant de ce pays nous fûmes attaqués par trois voleurs, qui firent arrêter notre carrosse d'assez loin pour nous donner le temps de sortir le pistolet à la main ; et ayant vu notre contenance déterminée , ils s'arrêtèrent , et réservèrent à prendre mieux leur avantage. Le lendemain ils envoyèrent deux des leurs dans Fliôtellerie où nous passâmes la nuit, qui y vinrent comme des passagers; et le lendemain ils partirent deux heures avant le jour, et allèrent trouver leurs camarades , qui les attendoient à deux pas de la maison. La servante les vit se joindre à quatre autres, et prendre le chemin du bois voisin. Elle nous en avertit, et nous ne laissâmes point de partir à la faveur de la lune, avec quelques charretiers qui passèrent par bonheur par là. Nous passâmes tout le bois à pied, le pistolet à la main.