BH AD AMANT
(^uoi! il y a deux cents ans que je n'ai vu le jour':*
IlOGKIl.
Assurément.
BR ADAM ANTE
Hélas ! je ne trouverai donc pins 1 amant qui m'étoit destiné pour époux?
Oh! pour des amants, vous n'en manquerez pas; mais pour des épouseux, rara avis in terris. Vous étiez donc illle quand vous vous êtes endormie ^
BR A DAMAN TE
Vraiment oui.
ROGER
Et rétes-vous encore?
BR AD AMANTE
Assurément.
ROGER
La chose est problématique, et je crois que tous n'auriez pas dormi si tranquillement. Mais dites-moi, je vous prie, comment faisoit-on Tamour de votre temps?
BRADAMANTE
Le cœur se payoit par le ca ur. Une fille croyoit tout ce que lui disoit son amant, et l'amant ne disoit que ce qu'il pensoit. La tendresse duroit autant que la vie; plus on étoit amoureux, plus on étoit aimé; plus on étoit aimé, plus on étoit fidèle; et on ne consultoit que Tamour pour faire les mariages.
ROGER
Oh ! que ce n'est plus le temps ! Quand on veut se marier aujourd'hui, on va chez le père et la mère, marchander une fille comme une aune de drap : et tel qui croit acheter la pièce tout entière trouve souvent qu'on en a levé bien des échantillons. Mais de votre temps , comment un mari vivoit- il avec sa femme?
BRADA MANTE.
Dans une union charmante; la volonté, les biens, les plaisirs, tout devenoit commun sitôt qu'on s'étoit donné la foi.
ROGER
Oh! que ce n'est plus le temps! Premièrement, dans ce siècle-ci, il n'y a plus de foi à donner, et la communauté ne subsiste que dans les articles du contrat. Un mari n'a rien de commun avec sa femme que le nom et la qualité; il a sa table seul, son carrosse seul , sa chambre seul ; il n'y a que son lit que bien souvent il n'a pas tout seul. Mais, de votre temps, avoit-on trouvé l'art de s'égorger avec la plume! Plai^ doit-on vigoureusement? Qui est-ce qui rendoit la justice?
SCI^NE II. 73
BRADAMA NTK.
C'étoient d anciens et vénérables ma{;istrats, qui passoient la nuit à examiner les procès, et le jour .^ lesju(;cr!
ROGER
Oh! que ce n'est plus le temps! La plus grande partie de nos juges passent présentement la nuit à courir le bal , et le jour à dormir à Taudicnce.
BRADAMANTE
Comment peuvent-ils donc apprendre leur métier?
ROGER
Cela n'empêclie pas qu'ils ne sachent la procédure comme des Césars, surtout en amour; et les arrêts quils rendent auprès des dames sont. Tété, par défaut contre les officiers, et l'hiver, contradictoires avec les financiers. De votre temps , avoit-on des comédies?
BRADAMANTE
Les plus divertissantes du monde : elles étoient agréablement mêlées de danses et de symphonie?.
ROGER
Oh ! que ce n'est plus le temps ! Tout cela est retranché, et nos théâtres seroient terriblement lugubres, si messieurs du parterre ne prenoient soin quelquefois de les égayer avec leur symphonie.
BRADAMANTE
Mais , après avoir satisfait à toutes vos questions , ne puis-je savoir, brave champion, à qui je suis redevable de ma délivrance?
ROGER
A moi, qui suis la fleur de la chevalerie, le redresseur des torts et le syndic de toute la magie. Je vais vous faire voir des effets de ma puissance. Alli Astarotli^ Abracadahra. Barbara celarent darii^ferio baralipton.
(En disant CCS mots, il touche de sa baj^uette les figures enchantées de la suite de Bradamante, qui s'animent au son des violons. )