‹ uvres complètes de Regnard (volume 4)Chapitre 64 sur 181 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

PÉRION, DARIOLETTE.

pÉRioiy.

Mais je vois sa suivante. Bonjour, accorte etgente Dariolette; quel bon vent a poussé la nef de tes appas à la rade de mon espérance ?

La princesse Elizène, ma tant bonne maîtresse, m'envoie vers vous, son seigneur; elle est navrée à votre sujet, d'une blessure tant profonde qu'elle n'en guérira jamais , si vous n'y mettez la main.

PÉRION

Qu'à cela ne tienne; je les y mettrai plutôt toutes deux.

ii8 LA NAISSANCE D'AMADIS.

DARIOLETTE.

La pauvrette se plaint jour et nuit; elle soupire, elle larmoie , et oncques elle ne vit jouvenceau d aussi bonne affaire que vous.

PÉRION

Je t'assure que si elle me trouve jouvenceau de très Lonne affaire, je la trouve aussi jouvencelle de très bon déblai.

DARI0LI:TTE, découvrant une corbeille de fleurs. Voilà des fleurs qu'elle vous envoie pour marque de sa bienveillance envers vous; elle les a elle-même cueillies de sa main.

PÉRI ON

Ab! Dariolette, m'amie ! ce ne sont pas là les fleurs de son jardin qvte je convoiterois davantage.

DA RIOLETTE.

Je vous assure quelle na rien réservé; elle vous a tout envoyé.

PÉRI ON

Ab! Dariolette! que je serois heureux si j'étois le jardinier d'une aussi jolie plante que ta maîtresse! je la cultiverois, je la labourerois; et devant qu'il fût un an, j'en aurois de la graine.

DARIOLETTE.

Ab! seigneur, ma maîtresse n'est point une fille à monter en graine; on ne 'a laissera pas si long-temps sans 'ui donner un mari. Mais... la... parlez-moi franchement, est-il bien vrai que vous l'aimiez si fort?

SCIlNE IV. 11(1

PÉKION. „.

Oui, Taniour s'est mis en embuscade sur le (yrand chemin de mon cdîur, pom- Tiissaillir et le fh'trousser. Jl est féru si très profondément, que je ne puis m'cxcuser de Ja mort, si dans bref Templatre de se^ faveurs n'y donne alléjjement.

DARIOLETTE.

Il y a tout plein de ces af^onisants-ln , qui tombent en pâmoison à l'aspect des jolies demoiselles. On sait bien ce qu'il faudroit pour les faire revenir; mais la plupart sont des traîtres qui ne cherchent qu'à emprunter certaines choses qu'ils ne rendent jamais.

PÉRI ON

Oh, diable! mes intentions sont dans l'équilibre de la pudeur. Si je pourchasse ta maîtresse, c'est en toute loyauté et droiture. Je ne voudrois que lui dire deux mots.

DARIOLETTE.

Parler à ma maîtresse! Ah! seigneur, cela est impossible.

P É R I O N , lui donoant une bourse.

Tiens, tiens; cela rendra peut-être la chose plus facile.

11 faudroit donc que ce fût la nuit, afin de n'être vu de personne. Car il y a une loi dans ce pays, furieusement sévère contre une fille qu'on rencontre avec un garçon; et le bûcher est toujours prêt pour les brûler tous deux sans autre forme de procès. Dame!

ï^o LA NAISSANCE D AMADIS.

dans les Gaules , on est terriblement roide sur Thoiv rieur.

PÉRION

; On traite les filles plus humainement en mon pays; et si on brûloit toutes celles qui ont délinqué, le bois y manqueroit tous les hivers. Mais tu nas rien à craindre; dès à présent j'épouse ta maîtresse.

DARIOLETTE.

Bon! on voit tant de ces épouseux-Ià qui amusent les filles avec des promesses banales de mariage! Ils n ont pas plus tôt obtenu quelques gracieusetés, que tout le mariage s'en va à vau-l'eau. Pendant ce tempslà, une pauvre fille en a pour son compte.

PÉRION

Comment! tu doutes encore de ma fidélité?

(Il tire son ëpée.)

Je jure par ce fer, dont nul géant n'échappe,

Par qui maint félon fut occis ,

De ne boire jus de la grappe,

Ni de ne manger pain sur nappe, Que d'Elizène enfin je ne sois le mari.

Si j'obtiens l'obligeante étape.

Autrement dit le don d'amoureuse merci.

DARIOLETTE..

Or maintenant éjouissez-vous; je vais tâcher de mettre fin à tant glorieuse entreprise, et envers la minuit je vous ferai ébattre en propos joveux avec voU'e maîtresse.

h^ NAISSANCi: IVAMADIS. lai

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