‹ uvres complètes de Regnard (volume 4)Chapitre 91 sur 181 · ACTE I, SCÈNE XI. i · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE XI. i

AIII-K(^U IN.

Voilà le Idvrier; prenez garde à vous.

LA JE UNK FII.LK.

C'est lui qui m'a apporté de Flandre les cornettes et les engageantes que vous voyez.

ARLEQUIN

Des cornettes et des engageantes! Quand une fillc^ est prise par la tête et par les bras, elle a bien de la peine à se défendre; je vous en avertis.

LA JEUNE FILLE

Je voudrois savoir de vous si... Mais... n'y a-t-il là personne?

ARLEQUIN

Non, non; parlez hardiment.

LA JEUNE FILLE

Je voudrois savoir si... Mais... je nose vous le dire. '

ARLEQUIN

Ah! que de si et de mais!

LA JEUNE FILLE

Je voudrois donc savoir si je serai mariée cette année.

ARLEQUIN

Je ne puis pas vous dire cela bien positivement; mais je sais qu'il ne tiendra qu'à vous de vous faire passer un vernis de mariage.

LA JEUNE FILLE

Oh! fi, monsieur; le vernis me fait mal à la tête.

l66 • LA FOIRE SAINT-GERM AIN.

ARLEQUIN

Pour VOUS dire cela bien sûrement, il faudroit sa voir auparavant si vous êtes fille.

LA JEUNE FILLE

Si je suis fille?

ARLEQUIN

Mais fille-fille. Il y en a bien qui usurpent ce nomlà : de tous les titres, c'est le plus aisé à falsifier; et telle porte un losange en écusson, qui pourroit entourer ses armes de bien des cordons de veuve. A la prova. Mettez votre main dans la Bouche de Vérité : si vous êtes aussi fille que vous le dites, elle répondra à votre demande; mais si vous nêtes que demifille , elle vous mordra si fort, quelle ne vous lâchera peut-être pas de dix ans.

LA JEUNE FILLE

Qu'est-ce que c'est, s'il vous plaît, qu'une demifille?

ARLEQUIN

Mais, une demi-fille , c'est une fille qui... dans l'oC' casion... Avez-vous jamais vu des castors?

LA JEUNE FILLE

Oui, monsieur.

ARLEQUIN

Eh bien! il y a des castors et des demi-castor». Une demi-fille, c'est comme qui diroit un demi-castor; il y entre un certain... mélange, qui fait... que... Tout le monde vous dira cela. Mettez, mettez seule^ ment votre main dans la Bouche de Vérité.

AGTi: 1, SCÈNE XI. xCyj

LA J fcUNK FILLE.

Oli! monsieur, je ne crains rien; y eùt-il vingt bouches, j'y niettrois mon bras jusqu'au coude. ARLEQUIN.

Allons, voyons. Qu'est-ce? Vous résistez? C'est-àdire qu'il y a du demi-castor.

LA JEUNE FILLE

Ce n'est pas que j'aie peur; mais si votre bouche étoit une gourmande, qui m'allât mordre sans sujet.

ARLEQUIN

Ne craignez rien; c'est une bouche fort sobre, et qui ne mord que bien à propos.

( La jeune fille approche sa inain ; la bouche remue comme si elle vouloit mordre. ) LA BOUCHE DE VÉRITÉ chante.

Prends garde à mes dents ,

Crains ma colère ;

J'ai mordu ta mère

A quinze ans ;

Car en ce temps

Une fille n'est guère

Plus fille que sa mère.

LA JEUNE FILLE

Je suis la très humble servante de la Bouche de Vérité; mais j'ai trop peur de ces vilaines dents-là.

ï68 LA FOIRE SAÎNT-GEKM AIN.

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