‹ uvres complètes de Regnard (volume 5)Chapitre 11 sur 200 · ACTE I, SCKNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCKNE II

MEZZETIN

En vérité , je suis ravi de te voir. Je parlois toutà-l'heure de toi. Tu arrives fort à propos pour rendre service à monsieur Aurélio, dans une affaire de conséquence.

ARLEQUIN

Qui? monsieur Aurélio, mon ancien maître? celui qui a tant de noblesse, et qui n a jamais le sou?

MEZZETIN

Lui-même : il est aussi gueux à présent comme il étoit du temps que tu le servois.

ARLEQUIN

Tant pis ; car je ne suis pas aussi sor que je Tai été, moi; et je ne m'emploierai jamais pour qui que ce soit, qu'auparavant je ne sois assuré de la récompense.

MEZZETIN

Va, va, le seigneur Aurélio est honnête homme. Sers-le bien, et ne te mets point en peine; tes gages te seront bien payés ; et si l'affaire que j'ai en tête réussit, je te réponds d'ime bonne récompense. Mais tire-moi d'un doute : il a couru un bruit que tu avois été pendu, et je te croyois déjà bien sec.

Eh! point du tout; je me porte le mieux du monde : il est vrai que j'ai eu quelque petite indisposition, et que j'ai été sur le point de mourir de la courte haleine ; mais je m'en suis bien guéri.

Conte-moi donc ta maladie.

ARLEQUIN

Oui-dà. Tu sais bien que j'ai toujours aimé les grandes choses : dès le temps même que nous avions l'honneur de servir ensemble le roi sur ses galères...

MEZZETIN

Ne parlons point de cela; je sais que tu as toujours été homme d'esprit.

ARLEQUIN

Je n'eus pas plus tôt quitté la rame , que je me jetai malheureusement dans les médailles.

MEZZETIN

Comment, dans les médailles? dans les antiques?

ARLEQUIN

Non, dans les médailles; c'est-à-dire que quand je navois rien à faire, pour me désennuyer, je m'amusois à mettre le portrait du roi sur des pièces de cuivre, que je couvrois d'argent, et que je donnois à mes amis pour du pain, du vin, de la viande, et autres choses nécessaires : mais comme il y a toujours des envieux dans le monde (voyez, je vous prie, comme on empoisonne les plus belles actions de la vie!), on fut dire à la justice que je me mêlois de faire de la fausse monnoie.

MEZZETIN

Quelle apparence?

ARLEQUIN

D'abord la justice m'envoya prier de lui aller parler.

ACTi: ï, SCIlM: II. 3;

MKZZETIN.

Qui envoya-t-elle? des pages?

ARLEQUIN

Nenni, diable! c étoicnt tous {jens de distinction et qualifiés. Ils avoicnt des épécs, des plumets bleus, des mousquetons.

MEZZETIN

Je vous entends; poursuivez.

ARLEQUIN

Ces messieurs montèrent donc dans ma cbambre, et, le plus honnêtement du monde, me prièrent, de la part de la justice, de lui aller parler tout-à-l'heure; quil y avoit un carrosse à la porte, qui m'attendoit.

MEZZETIN

Et vous?

ARLEQUIN

Et moi, j'eus beau dire que j'avois affaire, que je né pouvois pas sortir, que j irois une autre fois, il me fut impossible de résister aux honnêtetés et aux empressements de ces messieurs-là.

MEZZETIN, à part.

Aux honnêtetés des pousse-culs.

ARLEQUIN

Oh, pour cela , rien n'est plus vrai; je n'ai jamais vu de gens plus honnêtes. L'un m'avoit pris par un bras, aussi m'avoit fait l'autre, en me disant le plus obligeamment du monde : Oh! puisque nous avons été assez heureux que de vous trouver, vous ne nous

échapperez pas, et nous aurons le plaisir de vous emmener avec nous; et à force de civilités, ils m'entraînèrent dans leur carrosse, et me conduisirent à la justice. D'abord que je fus arrivé, on me présenta à cinq ou six visages vénérables, qui étoient assis sur des fleurs- de-lis.

MEZZETIN

Fort bien ! et ces messieurs ne vous prièrent-il.? point de vous asseoir?

ARLEQUIN

Assurément. Celui qui étoit au milieu d'eux me dit : N'est-ce point vous, monsieur, qui vous mêlez de médailles? A quoi je répondis fort modestement : Oui, monsieur, pour vous rendre mes très humbles services. Vous êtes un honnête homme, ajouta-t-il; tout-à-l'heure nous allons parler à vous ; asseyez-vous toujours en attendant.

MEZZETIN

Et oii t'asseoir? dans un fauteuil?

Bon! sur une petite chaise de bois qu'on avoit mise à côté de moi. Ces messieurs donc j après s'être parlé à Foreille, me demandèrent encore si véritablement c'étoit moi qui avois cet heureux talent? je leur répliquai qu'oui, que je leur demandois excuse si je ne faisois pas aussi bien que je l'aurois souhaité; mais que j'avois grande envie de travailler, et qu'avec le temps, j'espérois devenir plus habile.

ACTi: I, scÈtSr: ii. 39

MEZZKTIN.

Fort bien. Et eux parurent tort contents de votre déclaration?

ARLEQUIN

Vous lavez dit. Je remarquai que mon discours les avoit rcjouis; mais cela n empêcha pas qu ils ne me condamnassent sur l'heure à être pendu et étranglé à la Croix du Trahoir.

MEZZETIN

Quel malheur!

ARLEQUIN

Quand j'entendis qu'on m'alloit pendre, je commençai à crier : Mais, messieurs, vous n'y pensez pas. Me pendre , moi ! je ne suis qu'un jeune homme qui ne fais que d'entrer dans le monde ; et d'ailleurs, je n'ai pas l'âj^e compétent pour être pendu.

MEZZETIN

C'étoit une bonne raison celle-là.

ARLEQUIN

Aussi y eurent-ils beaucoup d'égard; et, pour faire les choses dans l'ordre , ils me firent expédier une dispense d'âge. Me voilà donc dans la charrette. Je ne disois mot; mais j'enrageois comme tous les diables. Nous arrivons enfin à la Croix du Trahoir, au pied de cette fatale colonne qui devoit être le non plus ulti^à de ma vie , et qu'on appelle vulgairement la potence. Comme j'étois fort fatigué du voyage, j'avois soif. je demandai à boire : on me proposa si je voulois de la bière. Je dis que non, et que cela pourroit par la

4a LE DIVORCE.

suite me donner la gravelle; je priai seulement les archers de me laisser baire à la fontaine. On se range en haie; je m'approche de la fontaine; je donne un coup d'œil autour de moi, et zest, je m'élance la tête en avant dans le robinet de la fontaine. Les archers, surpris, courent à moi, et me tirent par les pieds; et moi je m'enfonce toujours avec les mains, de manière que j'entrai tout entier dans le tuyau de la fontaine , et il ne resta aux archers que mes souliers pour les pendre. Du robinet de la fontaine, je descendis dans la Seine ; de là, je fus à la nage jusqu'au Havre-de-Grace; au Havre-de-Grace, je m'embarquai pour les Indes , d'où me voilà présentement de retour; et voici mon histoire achevée.

MEZZETIN

Il ne me reste qu'une difficulté , qui est de savoir comment, gros comme tu es, tu as pu te fourrer dans le robinet de la fontaine.

ARLEQUIN

Va , va, jnon ami, quand on est près d'être pendu , on est diablement mince.

MEZZETIN

Tu as, ma foi , raison. Va m'attendre au Petit Trianon; dans un moment je suis à toi, et je te mènerai chez M. Aurélio. Mais d'où vient que tu n'enfonces point tes pieds jusqu'au fond de tes bottes , et que tu marches sur la tige ?

ARLEQUIN

Je le fais exprès pour épargner les semelles.

(Il s'en va )

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