SCÈNE VI
B O N A V EN T U R E , les acteurs précedent5. LA COUSINE.
Que monsieur Bonaventure vient à propos ! il n'y avoit point de temps à perdre.
LE MARQUIS
Diable ! comme il sent son avoine 1
BONAVENTURE
Pour l'ordinaire, mademoiselle, je suis assez ponctuel au repas; mais, pour ce soir, deux mille carrosses m'ont barré depuis l'Hôtel de Bourgogne jusqu'ici.
LA COUSINE
C'est-à-dire que vous venez de la comédie italienne ; car c'est la rage de Paris. Oh çà, dites-nousen quelque chose : il n'y a point d'homme qui raconte si bien que vous.
BONAVENTURE
Ah! mademoiselle, je fais gloire d'obéir à vos or-
sri'iNr: vr. xV^
(1res; mais il est bien dillicile de parler et de souper tout ensemble, et j ai /jrand'Faim.
r. K MARQUIS.
Les babiles gens trouvent du temps pour tout. Quand j'etois bel-esprit, cadédis ! j'étois quelquefois quatre jours sans souper.
BONAVENTURE
Et moi, quand j'étois gascon, lorsque Ton me donnoit un repas, c étoit pour toute ma semaine.
LA COMTKSSE, à Bonaventure.
Dites-nous donc quelque chose, monsieur.
BONAVENTURE
11 n'y a que deux mots. Le sujet de la pièce, c'est qu'il y a deux filles, dont Tune est cadette. A cette heure , ces deux fdles ,.•• parceque leur père , M. Brocantin, est un curieux ;... cela fait que la petite voudroit bien être mariée.
LA COUSINE
Oh ! vous voilà dans le fd de l'histoire.
BONAVENTURE
Bon! de toute une comédie, je nen perdrois pas un mot. Cette fille donc, c'est l'aînée, ne veut point d'un médecin nommé M. Bassinet. Or, il y a là-dedans un garçon qu'on appelle Pierrot ; et puis il survient un vicomte avec un singe, qui est le plus beau rôle de la pièce.
LE MARQUIS
C'est-à-dire que le singe épouse M. Drocantin.
234 LA CRITIQUE, etc.
BON AVENTURE
Point du tout. M. Brocantin , c est le père des filles : mais il y a là un nommé Octave , qui est un drôle;... avec cela, deux filous...
Ah! j'entends, j'entends. Octave, c'est le prévôt qui poursuit les filous.
BON AVENTURE
Oh î ce n'est point cela. Qui diable vous parle de prévôt? Vous n'avez donc pas été à cette comédie-là ?
LE MARQUIS
Est-ce que je m'amuse à voir une comédie? Je suis toujours dans les coulisses à badiner avec les actrices; mais j'ai envoyé mes porteurs au parterre, qui m'ont dit que la pièce ne valoit pas le diable. On peut les en croire , car ce sont , ma foi , les meilleurs porteurs de Paris.
BONAVENTURE
Et moi, je vous dis qu'elle est fort bonne. Au commencement, il y a trois robes-de-chambre qui font le sujet de la comédie; et comme çà à la fin , le prince des curieux fait le dénouement, avec un perroquet; et je vous soutiens que voilà le sujet de droit fil.
LA COUSINE
Il faut que monsieur Bonaventure n'en ait vu que le quart.
BONAVENTURE
A VOUS dire le vrai, les gens de qualité qui com-
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)loient le llu-âtic lu'oii onl carlu'; doux actes : mais je l'y ai rwn pcniii; \vah<> aiis et leurs lapons valent )ien la comédie.
LE MARQUIS,^ Claudine.
Allons, fille, le fruit.
DON A VENT U II E , à Claudine, qui veut desservir.
Tout beau! je n'ai pas encore commencé.
CLAUDINE
Oh ! dame, monsieur, dans une auberge, on n'en- ;raisse pas à faire des récits.
LA COUSINE
Vous vous racquitterez sur le dessert.
BONAVENTURE
Je suis votre serviteur, mademoiselle; je ne me oucherai pas bredouille ; il me faut de la viande. LE MARQUIS, à Bonavenlure.
Oh ! cela est juste. Tenez, allez vous mettre au lit
vec cela. ( H lui donne un manche d'éclanche.) BONAVENTURE.
Comment donc! est-ce que vous me prenez pour m chien , beau marquis de balle affamé ? Il n'y a [ue deux jours qu'il est ici, il faut voir comme l'au- )erge est amaigrie!
LE MARQUIS
Hé! l'ami, les épaules vous démangent.
BONAVENTURE
Comment! à moi, petit hobereau?
(Le marquis lui jette une poigne'e de salade au nez : Bonaventurc renverse la table ; le marquis tombe le nez dans un plat de
236 LA CRITIQUE, etc.
LA COUSINE
Vous avois-je pas bien dit, ma cousine, que cette enragée de comédie-là nous porteroit guignon?
LA COMTESSE
Ah ! ma cousine, jamais je ne porterai mon fruit à terme.