‹ uvres complètes de Regnard (volume 5)Chapitre 19 sur 200 · ACTE I, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE VI

COLOMBINT.

Eh! là, là; consolez-vous, madame; vous avez des yeux à défrayer tout un visage. Et de quoi vous embarrassez-vous de votre teint? il ne tiendra qu'à vous de lavoir comme il vous plaira, (^ue ne me laissez- ' vous faire? Je ne veux qu'une petite couche de rouge pour reparer de trente méchantes puits la plus obstinée.

ISABELLE

Ah! fî, Colombine, avec ton rouge! tu me mets au désespoir. Crois-tu que je puisse me résoudre à donner tous les jours un habit neuf à mes appas? J'ai une conscience si délicate, que je me reprocherois les conquêtes qui ne se seroient pas faites de bonne guerre, et je crois que je mourrois de honte d'avoir dix années de plus que mon visage.

Bon, bon, mademoiselle, vous avez là un plaisant scrupule ; la beauté que l'on achète n'est-elle pas à soi? Qu'importe que vos joues portent les couleurs d'un marchand ou les vôtres, pourvu que cela vous fasse honneur? Pour moi, je trouve quelques femmes d'aujourd'hui d'un parfaitement bon goût; de toute l'année elles en ont fait un carnaval perpétuel; elles peuvent aller au bal à coup sûr, sans crainte d'être connues.

ISABELLE

Mon dieu! les femmes ne sont-elles pas assez déguisées sans S€ masquer encore? Et pourquoi veu' 5- 4

5o LE DIVORCE.

lent-elles peindre leur peu de sincérité jusque sur leur visage? Pour moi, je ne suis point de ce nombre-là ; j'aime mieux qu'on me trouve un peu moins jolie, et être un peu plus vraie.

COLOMBINE

Ho! par ma foi, voilà une belle délicatesse de sentiments. Il n'y a plus que le rouge qui se met à la toilette qui marque la pudeur des femmes d'aujourd'hui; elles ne rougiroient jamais sans cela. Et que seroit-ce donc, madame, s'il vous falloit peler avec de certaines eaux, comme la dernière maîtresse que je servois, qui changeoit tous les six mois de peau.

ISABELLE

Bon! tu te moques, Colombine : est-ce que tu as vu cela ?

COLOMBINE

Si je l'ai vu? C'étoit moi qui faisois l'opération; elle me faisoit prendre la peau de son front, que je tirois de toute ma force; elle crioit comme un beau diable, et moi je ri ois comme une folle ; il me sembloit babiller un levraut : mais ce qui est de meilleur, c'est qu'elle portoit toujours sur elle, dans une boîte, la peau de son dernier visage calcinée , et disoit qu'il n'y avoit rien de si bon pour les élevures et les bourgeons.

ISABELLE

Tu veux t'égayer, Colombine.

UN LAQUAIS

Mademoiselle, voilà un homme qui demande à vous parler.

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