‹ uvres complètes de Regnard (volume 5)Chapitre 57 sur 200 · ARLEQUIN, ISABELLE · texte numérisé non relu

ARLEQUIN, ISABELLE

(Arlequin fait une déclaration d'atnour à Isabelle , et, pour la persuader, il entre dans le détail de ses bonnes qualités. )

Je suis doDx, pacifique, aisé à vivre, l'humeur satinée, veloutée : j'ai vécu six ans avec ma première femme, sans avoir le moindre petit démêlé.

ISABELLE

Cela est assez extraordinaire.

ARLEQUIN

Une fois seulement, après avoir pris du tabac, je voulois éternuer, elle me fit manquer mon coup : de dépit, je pris un chandelier, je lui cassai la tête, et elle mourut un quart d'heure après.

ISABELLE

Ah ciel ! est-il possible !

ARLEQUIN

Voilà le seul différent que nous ayons jamais eu ensemble, et qui ne dura pas long-temps, comme vous voyez.

ISABELLE

Cela est fort expéditif, je vous l'avoue.

ARLEQUIN

Quand une femme doit mourir, il vaut bien mieux que se soit de la main de son mari que de celle d'un médecin, qu'il faut bien payer, et qui vous la traînera

SCZ-NE ÎH. ii3

feixmois ou un an. Je naitne poiut à voir lanpuir le monde; et puis l'on /jap;ne son argent parles niaifis.

ISARELLi:.

Et vous n'avez point d'horreur d'avoir commis un fcrime aussi hoir que celui-là?

ARLEQUIN

Moi? point du tout : je suis accoutumé au san{;; Mon père a fait mille combats en sa vie, oii il a toujours tué son homme. Il a servi le roi trente-de u.v années.

ISABELLE

Sur terre, ou sur mer?

ARLEQUIN

En l'air.

ISABELLE

Comment, en l'air? je n'ai jamais ouï parler de ces officiers-là.

ARLEQUIN

C'est que, comme il étoit fort charitable, lorsqu il rencontroit quelque agonisant que l'on menoit à la Grève ^ il se mettoit avec lui dans la charrette, et l'ai dtjit à mourir du mieux qu il pouvoit,

ISABELLE

Ah l'horreur !

ARLEQUIN

Tous ses confrères les médecins (car il avoit pris ses licences dans leur école) disoient qu'il n'y avoit jamais eu un homme aussi adroit , et qu'on ne vovoit point de besogne faite comme la sienne; aussi îV Voient-ils fait recteur de la faculté.

ii4 LA DESCENTE D'ARLEQUIN, etc.

ISABELLE

Voilà, je vous assure, des talents bien merveilleux; mais comme ce sont, sans doute, des talents de famille, vous deviez prendre la charge de monsieur votre père.

ARLEQUIN

Je m'y sentois assez d'inclination ; mais vous savez qu il faut qu'un gentilhomme voie le pays : j'ai couru par toutes les sept parties du monde, et me voilà enfin à vos pieds, divine princesse, pour vous dire que je me pendrai assurément, si vous n'êtes unie avec moi par le lien conjugal.

Page 1