LE VICOMTE, COLOMBINE
LE VICOMTE
Ces marauds-Ià ne sont jamais contents. J'en ai déjà tué quinze ou seize; mais je ne serai point satislîiit que je n'en aie achevé le quarteron.
COLOMBINE
En vérité, monsieur le vicomte, il faut bien vous aimer, pour vous regarder après une si longue négligence à me venir voir.
LE VICOMTE
Ma foi, mademoiselle, les heures d'un joli homme sont bien comptées. Les femmes se pressent aujourd'hui ; elles savent que les quartiers d'hiver seront diablement courts cette année ; je n'ai pas un moment à moi.
COLOMBINE
Et que faites-vous donc toute la journée?
LE VICOMTE
A peine ai-je quitté la toilette, qu'il faut aller dîner chez Rousseau. Un officier ne peut pas être moins de cinq à six heures à table; et avant qu'il ait fumé dix ou douze douzaines de pipes, il est heure de s'y remettre pour souper.
COLOMBINE
Quoi ! monsieur, vous prenez donc du tabac
174 L'HOMME A BONNES FORTUNES, comme ces vilains soldats? Fi! je ne pourrois jamais m'y accoutumer.
LE VICOMTE
Vous n'avez qu'à vous mettre cinq ou six mois dragon dans ma compagnie, vous fumerez de reste. Bon! vous moquez-vous? les gens du grand volume ont-ils d'autres occupations? C'est, morbleu! au feu d'une pipe qu'il faut qu'un homme de qualité allume sa tendresse.
COLOMBINE
Eh! monsieur le vicomte, avez-vous filmé aujour^ d'hui?
LE VICOMTE
Est-ce que j'y manque jamais? Mais j'ai la précaution, quand je vais en femme, de me rincer la bouche avec trois ou quatre pintes d'eau-de-vie. Vous ne sauriez comme, après cela, on soupire tendrement. (Il fait un rot.)
COLOMBINE
Ah! fi, fi, monsieur le vicomte! je n'aime point ces soupirs-là. Les gens que je vois n'assaisonnent pas leurs douceurs de tabac et d'eau-de-vie.
LE VICOMTE
C'est que vous ne voyez que des courtauds de boutique, ou des gens de robe. Croyez-moi, la belle ^ il n'est rien tel que de s'accrocher à l'épée. Les fastidieux personnages que vos robins! Ont-ils le sens commun ? ils font l'amour par articles , comme s'ils dressoient un proccs-verbaL
ACTF. lî, sr.MNi: V. 175
COLOMBINE
C'est ce que je dis tous les jours à deux grands baquiers d'avocats, qui sont sans cesse autour de moi à me faire endever.
LE VICOMTE
Oh! ma foi, le plumet est en amour ce que la moutarde est à la sauce-robert; il n'y a que cela de piquant.
COLOMBINE
Je ne sais pas pourquoi mon père a tant d'aversion pour les gens d'épée.
LE VICOMTE
C'est que votre père est un sot.
COLOMBINE
Il dit qu'ils sont tous débauchés, et qu'ils n'ont jamais le sou.
LE VICOMTE, en riant.
Débauchés? Ah! ah! débauchés! Ils aiment le vin, le jeu, et les femmes; mais, du reste, il n'y a point de gens mieux réglés. Pour de l'argent, je crois que tant que les femmes en auront, nous n'en manquerons guère.
COLOMBINE
Je crois, monsieur le vicomte, que, fait comme vous êtes, vous voyez bien des femmes de condition.
LE VICOMTE
Je veux être déshonoré, vous êtes la seule bourgeoise avec qui je déroge : mais, à vous parler franchement, toutes les femmes que je vois, au prix de
vous, c'est, ma foi, de la piquette contre du vin de Sillery.
COLOMBINE
Vous dites la même chose de moi quand vous êtes auprès d'une autre. Dites la vérité.
LE VICOMTE
Si vous voulez que je vous parle sans fard, cela est vrai; et je vais, au sortir d'ici, à deux ou trois rendez-vous, oii il faudra bien dire que vous êtes une guenon comme les autres. Mais, à propos de guenon, quand nous marierons-nous ensemble? Je suis diablement pressé. Ecoutez, il ne faut pas laisser morfondre Famour d'un officier; cela n'est pas de longue haleine. Quel âge avez-vous bien?
COLOMBINE
Je ne sais pas; mais mon père dit qu'il y a quatorze ans que ma mère étoit grosse de moi.
LE VICOMTE
Quatorze ans! Je ne croyois pas que vous eussiez vaillant plus de dix ou douze années*
COLOMBINE
Vraiment! j'ai bien plus que tout cela. Vous croyez donc parler à une petite fille? Vous vousltrompez. Je sais déjà bien des choses : j'ai déjà lu cinq ou six comédies de Molière, et j'en suis au troisième tome de Cyrus';je fais du point à la turque, et j'apprends à chanter.
LE VICOMTE
Vous apprenez à chanter? Et qui est votre maître?
ACTi: II, SCMNE V. 177
COLOMBINE
d'est im noinilic TOptra.
LE VICOMTE
Diable! un habile homme. Oh! puisque vous savez clianter, il laiit (jue vous me dôcochiez un petit air.
COLOMBINE
Ah! monsieur, je vous prie de m'excuser; j ai aujourd'hui quelque chose qui m'en empêche.
LE VICOMTE
Qu'avez-vous donc? Est-ce que vous êtes enrhumée? Tenez, voilà du tabac en machicatoire; il n'y a rien de si bon pour le rhume.
COLOMBINE
S'il n'y avoit que cela , je ne laisserois pas de chanter.
LE VICOMTE
Qu'avez-vous donc autre chose?
COLOMBINE
Je n'ai rien; c'est que...
LE VICOMTE
Quoi donc?
COLOMBINE
C'est que... Voilà-t-il pas? Ces vilains hommes, ils veulent tout savoir. C'est que ma voix ne paroît rien quand je n'ai pas mes fontanges argent et jaune.
LE VICOMTE
Comme si les fontanges faisoient quelque chose à la voix! Courage, mignonne; je vous soufflerai en tout cas.
i;8 L'HOMME A BONNES FORTUNES.
COLOMBINE
Je le veux bien; mais vous allez voir comme je vais trembler. La, la, la... Mon dieu! je suis faite comme je ne sais quoi...
(Elle chante.)
Jeanneton, m'aimez- vous bien?...
Hélas ! quel conte !
Pourquoi ne vous aimerois-je pas?
Mon dieu ! quel conte !
Vous qui m'avez fait tant de bien,
Quel fichu conte !
LE VICOMTE
Je veux être un fripon, si cela n'est divin. Voilà une voix à peindre. Je n'en ai pas perdu une goutte. Mais de quel opéra est cet air-là?
COLOMBINE
Je crois que c'est de Roland.
LE VICOMTE
Ob! point, point. Il faut que ce soit des derniers; car voilà le tour aisé de nos poètes et de nos musiciens d'aujourd'hui. La jolie chanson! On ne travailloit point comme cela autrefois. Mais je veux chanter avec vous. Tel que vous me voyez, je sais la musique comme un orchestre. Vous allez voir comme je vais vous tortiller un air.
COLOMBINE
Oh! monsieur je ne suis par encore assez forte pour tenir ma partie.