AVERTISSEMENT SUR LE DISTRAIT
C.ETTE comédie a été' repre'sente'e , pour la première fois, le lundi 2 décembre 1697.
Elle a eu peu de succès dans sa nouveauté, et n'a été représentée que quatre fois. L'auteur, découragé, n'a pas osé la remettre sur la scène. Ce n'est qu'après sa mort (en lySî ) que les comédiens hasardèrent de la reprendre. Cette pièce eut alors un succès complet, succès qui ne s'est pas démenti par la suite.
On a accusé Regnard d'avoir dû la réussite de sa pièce à La Bruyère, qui , dit-on, lui a fourni ks principaux traits de son premier personnage ; on ajoute qu'il n'a fait autre chose que de mettre une partie du morceau de La Bruyère en action, et l'autre partie en récit.
On ne nous saura sûrement pas mauvais gré de rapporter ici le portrait que donne La Bruyère du Distrait. On verra le parti que Regnard en a tiré, et l'on appréciera les obligations qu'il a à l'auteur qu'il a imité.
« Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte
« pour sortir , il la referme ; il s'aperçoit qu'il est en « bonnet de nuit, et venant à mieux s'examiner, il se <i trouve rasé à moitié ; il voit que son épée est mise « du côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses ta- « Ions, et que sa chemise est par-dessus ses chausses. «S'il marche dans les places, il se sent tout d'un « coup rudement frapper à l'estomac ou au visage ; u il ne soupçonne point ce que ce peut être, jusqu'à « ce qu'ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve, " ou devant un limon de charrette, ou derrière un « long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur n ses épaules. On l'a vu une fois heurter du front «contre celui d un aveugle, s'embarrasser dans ses «jambes, et tomber avec lui, chacun de son côté à « la renverse. Il lui est arrivé plusieurs fois de se rt trouver tête pour tête à la rencontre d'un prince, « et sur son passage, se reconnoître à peine , et n'a- « voir que le loisir de se coller à un mur pour lui «faire place. Il cherche, il brouille, il crie, il s'é- « chauffe , il appelle ses 'valets l'wi après l'autre : « on lui perd tout , on lui égare tout. Il demande ses «gants quil a dans ses mains*, semblable à cette h femme qui prenoit le temps de demander son mas- «que, lorsqu'elle l*avoit sur son visage. Il entre à « l'appartement et passe sous un lustre où sa per- « ruque s'accroche et demeure suspendue ; tous les « courtisans regardent et rient : Mcnalque regarde
(*) Voyez les scènes II/, IV, et V du second acte.
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aussi , et rit plus haut que les autres ; il cherche des yeux dans toute rassemblée où est celui qui montre ses oreilles , et à qui il manque une perruque. S'il va par la ville, après avoir fait quelque chemin, il se croit égaré ; il s'émeut, et il demande où il est à des passants qui lui disent précisément le nom de sa rue. Il entre ensuite dans sa maison d'où il sort précipitamment , croyant qu il s'est trompé. // descend du palais, et ti^oiivant au bas du grand degré un carrosse qu'il prend pour le sien, il se met dedans , le cocher touche , et croit reniener son maître dans sa maison. Ménalque se jette hors de la portier e , traverse la cour , monte V escalier, parcourt V antichambre , la chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il s'assied , il se repose , il est chez soi. Le maître arrive , celui-ci se levé pour le recevoir , il le traite fort civilement , le prie de s'asseoir , et croit faire 1 les honneurs de sa chambre : il parle , il rêve, il i reprend la parole ; le nmitre de la maison s'ennuie
< ef demeure étonné ; Ménalque ne l'est pas moins,
< et ne dit pas ce qu'il en pense ; il a affaire à un fâcheux , à un homme oisif qui se retirera à la fin ; il l'espère , et il prend patience ; la nuit arrive qu'il
< est à peine détrompé* . Une autre fois il rend visite à une femme , et se persuadant bientôt que c'e«t
(*) Voici la manière dont Rcgnard a imité ce morceau. On verra qu'il a enchéri sur son original , et que l'aventure qu il ra-
:î68 avertissement «
«lui qui la reçoit, il s'établit dans son fauteuil et « ne songe nullement à l'abandonner : il trouve en- « suite que cette dame fait ses visites longues , il « attend à tout moment qu'elle se lève, et le laisse en « liberté ; mais comme cela tire en longueur , qu'il a: «faim, et que la nuit est déjà avancée, il la prie à « souper; elle rit , et si haut, qu'elle le réveille. Lui- « muine se marie le matin, l'oublie le soir, et dé- « couche la nuit de ses noces; et quelques années n après il perd sa femme, elle meurt entre ses bras, «il assiste à ses obsèques, et le lendemain, quand !( on lui vient dire qu'on a servi , il demande si sa
ronte est plus comique et a plus de vraisemblance. C'est Carlin, valet du Distrait, qui parle. Scène I, acte II.
.Sortant dune maison , l'autre jour, par bévue, Pour son carrosse il prit celui qui dans la rue Se ti'ouva le premier. Le cocher touche, et ci'oit Qu'il mène son vrai maitre à son logis tout droit. Léandre arrive, il monte, il va, rien ne l'arrête; Il entre en une chambre où la toilette est prête , Où la dame du lieu, qui ne s'endormoit pas, Attendoit son époux couchée entre deux, draps. l! croit être en sa chambre ; et d'un air de franchise , Assez diligemment il se met en chemise, Prend la robe de chambre, et le bonnet de nuit ; Et bientôt il alloit se mettre dans le lit, Lorsque l'époux arrive. Il tempête, il s'emporte, Le veut faire sortir, mais non pas par 1h porte ; Quand mon maître étonné se sauva de te lieu Tout en robe de chambre, ain.si qu'il plut à Dieu. Mais un moment plus tard, pour t'achever mon conte. Le maître du logi» en avoit pour soa compte.
« femme est prête, et si elle est avertie. C'est lui en- « core qui entre dans une église, et prenant l'aveugle « qui est collé à la porte pour un pilier et sa tasse « pour le bénitier , y plonge la main , la porte à son « front , lorsqu'il entend tout d'un coup le pilier qui « parle, et qui lui offre des oraisons. Il s'avance dans « la nef, il croit voir un prie-dieu ; il se jette lourde- « ment dessus , la machine plie, s'enfonce , et fait des « efforts pour crier : Ménalque est surpris de se voir «à genoux sur les jambes d'un fort petit homme, « appuyé sur son dos , les deux bras passés sur ses « épaules et ses deux mains jointes et étendues qui « lui prennent le nez et lui ferment la bouche ; il « se retire confus et va s agenouiller ailleurs. Il tire « un livre pour faire sa prière , et c'est sa pantoufle « qu'il a prise pour ses Heures et qu'il a mise dans sa « poche avant que de sortir. Il n'est pas hors de l'église « qu'un homme de livrée court après lui, le joint , n lui demande en riant s'il n'a point la pantoufle de « Monseigneur ; Ménalque lui montre la sienne , et « lui dit : Voilà toutes les pantoufles que j'ai sur moi. « Il se fouille néanmoins , et tire celle de l'évêque «de ***, qu'il vient de quitter, qu'il a trouvé ma- « lade auprès de son feu , et dont , avant de prendre « congé de lui, il a ramassé la pantoufle, comme l'un « de ses gants qui étoit à terre ; ainsi ]\iénalque s'en « retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il « a une fois perdu au jeu tout l'argent qui est dans «sa bourse, et voulant continuer de jouer, il gntre
« dans son cabinet , ouvre une armoire , y prend sa « cassette, en tire ce qui lui plaît, et croit la remet- « tre où il Ta prise ; il entend aboyer dans son ar- « moire, quil \ient de fermer : étonné de ce pro- « dige, il l'ouvre une seconde fois, et il éclate de rire ji d'y voir son cbien qu'il a serré pour sa cassette. Il «joue au trictrac; il demande à boire, on lui en ap- « porte : c'est à lui à jouer, il tient le cornet dune a main et un verre de l'autre ; et comme il a une grande « soif, il avale les dés et presque le cornet , jette le « verre d eau dans le trictrac et inonde celui contre « qui il joue. Et dans une cbambre où il est familier, « il crache sur le lit, et jette son chapeau à terre, « en croyant faire tout le contraire. Il se promène sur « l'eau j et il demande quelle heure il est; on lui pré- « sente une montre : a peine l'a -t-il reçue ^ que ne « songeant plus j, ni à l'heure ^ ni à la montre j il la a jette dans la rivière conmie une chose qui l'emhar-- « rasse *. Lui-même écrit une longue lettre ^ met de « la poudre dessus à plusieurs reprises et jette touu jours la poudre dans l'encrier. Ce n'est pas tout : <c il écrit une seconde lettre ; et après les avoir achea vées toutes les deux , il se trompe à l'adresse**. Uo « duc et pair reçoit l'une de ces deux lettres , et en « l'ouvrant il y lit ces mots : Maître Olivier, ne man-
(*) Voyez la scène VIII du troisième acte.
(**) Ce trait a peut-être donné à Regnaid l'idée du jeu de théâtre de la scène IX du quatrième acte, et de la méprise des lettre*.
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a quez pas, sitôt la présente reçue, de m'envoyer « ma provision de foin.... Son fermier reçoit l'autre, « il l'ouvre et se la fait lire ; on y trouve ces mots : «Monseigneur, j'ai reçu avec une soumission aveu- « gle les ordres qu'il a plu à votre grandeur.... Lui- « même encore écrit une lettre pendant la nuit , et , « après l'avoir cachetée , il éteint sa bougie ; il ne « laisse pas d'être surpris de ne voir goutte , et il « sait à peine comment cela est arrivé. Ménalque « descend l'escalier du Louvre , un autre le monte « à qui il dit : C'est vous que je cherche. Il le prend «par la main, le fait descendre avec lui, traverse « plusieurs cours , entre dans les salles , en sort , il « va , il revient sur ses pas ; il regarde enfin celui « qu'il traîne après soi depuis un quart d heure : il « est étonné que ce soit lui , il n'a rien à lui dire ; n il lui quitte la main et tourne d'un autre côté. Sou- « vent il vous interroge, et il est déjà loin de vous n quand vous songez à lui répondre, ou bien il vous « demande en courant comment se porte votre « père , et comme vous lui dites qu il est fort mal , il n vous crie qu il en est bien aise. Il vous trouve « quelque autre fois sur son chemin ; il est ravi de « vous rencontrer , il sort de chez vous pour vous « entretenir d'une certaine chose; il contemple votre «main. Vous avez là, dit-il, un beau rubis: est-il « balais? Il vous quitte et continue sa route : voilà a l'affaire importante dont il avoit à vous parler. Se «trouve-t-il en campagne, il dit à quelquuu qu'il
« le trouve heureux d avoir pu se dérober à la cour « pendant l'automne, et d'avoir passé dans ses terres « tout le temps de Fontainebleau ; il tient à d'autres « d'autres discours , puis revenant à celui-ci : Vous « avez eu, lui dit-il, de beaux jours à Fontainebleau, « vous y avez sans doute beaucoup chassé. 11 com- « mence ensuite un conte qu'il oublie d'achever. Il rit « en lui-inême, il éclate d'une chose qui lui passe par a l'esprit ; il répond à sa pensée , il chante entre ses a dents, il siffle, il se renverse dans une chaise^ il « pousse un cri plaintif, il bâille, il se croit seul. S il a se trouve à un repas, on voit le pain se multiplier « sur son assiette ; il est vrai que ses voisins en man- « quent , aussi bien que de couteaux et de four- « cbettes dont il ne les laisse pas jouir long-temps. « On a inventé aux tables une grande cuillère pour « la commodité du service ; il la prend , la plonge a dans le plat, l'emplit, la porte à sa bouche, et il « ne sort pas d'étonnement de voir répandu sur son «linge et sur ses habits le potage qu'il vient d'ava- « 1er. Il oublie de boire pendant tout le dîné ; ou « s'il s'en souvient et qu'il trouve que l'on lui donne « trop de vin , il en flaque plus de la moitié au «visage de celui qui est à sa droite, il boit le reste « tranquillement , et ne comprend pas pourquoi tout « le monde éclate de rire de ce qu'il a jeté à terre ce « qu'on lui a versé de trop. 11 est un jour retenu au lit « par quelque incommodité ; on lui rend visite : il y « a un cercle d'hommes et de femmes dans sa ruelle
« qui rentretiennent ; et en leur présence il soulève « sa couverture et crache dans ses draps. On le mène « aux Chartreux, on lui fait voir un cloître orné d'ou- « vrages, tous de la main d'un excellent peintre. Le « religieux qui les lui explique parle de saint Bruno, « du chanoine et de son aventure, en fait une longue «histoire, et la montre dans Tun de ces tahleaux. a Ménalque qui, pendant la narration, est hors du « cloître et bien loin au - delà , y revient enfin , et « demande au père si c'est le chanoine ou saint Bruno n qui est damné. Il se trouve par hasard avec une «jeune veuve, il lui parle de son défunt mari, lui fl demande comment il est mort. Cette femme, à qui a ce discours renouvelle ses douleurs, pleure, san- « glote et ne laisse pas de reprendre tous les dé- « tails de la maladie de son époux, qu'elle conduit « depuis la veille de sa fièvre qu'il se portoit bien «jusqu'à l'agonie. Madame ^ lui demande Ménalu que , qui VaK^oit apparemment écoutée as^ec atten- « tion, naviez-vous que celui-là* ? Il s'avise un matin « de faire tout hâter dans sa cuisine, il se lève avant « le fruit et prend congé de la compagnie ; on le «voit ce jour-là en tous les endroits de la ville, « hormis en celui oii il a donné un rendez-vous précis « pour cette affaire qui l'a empêché de dîner, et l'a
(*) Scène VI, acte IV, Lcandrc repond au chevalier qui hii parle de son père :
Et ii'aveif-vous jamais cii que ce père-lù? a. 18
a fait sortir à pied de peur que son carrosse ne le « fît attendre. L'entendez-vous crier j, gronder j s'emé . « porter contre l'un de ses domestiques ? Il est étonné « de ne le point voir. Oh peut-il être ? dit-il. Que K fait-il? qu est-il devenu ? Qu'il ne se présente plus « devant moi j, je le chasse dès à cette lieure. Le valet u arrive j, à qui il demande Jîèrement d'oii il vient. Il « lui répond qu'il vient de l'endroit oh il l'a e7ivojé,et « lui rend un fidèle compte de sa commission *. Vous « le prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas : «pour un stupide; car il n'écoute point, et il parle « encore moins : pour un fou ; car, outre qu'il parle « tout seul, il est sujet à de certaines grimaces et à « des mouvements de tête involontaires : pour un <i homme fier et incivil ; car vous le saluez, et il passe « sans vous regarder, ou il vous regarde sans vous <i rendre le salut : pour un inconsidéré ; car il parle il de banqueroute au milieu d'une famille où il y a « cette tache , d'exécution et d'échafaud devant un « homme dont le père y a monté , de roture devant « les roturiers qui sont riches et qui se donnent pour « nobles. De même il a dessein d'élever auprès de « soi un fils naturel sous le nom et le personnage « d'un valet ; et quoiqu'il veuille le dérober à la con- « noissance de sa femme et de ses enfants , il lui « échappe de l'appeler son fils dix fois le jour. Il a « pris aussi la résolution de marier son fils à la fille
(*) Voyez le Gommencement de la scène VIII du troisième acte.
SÛR LE DISTRAIT. ayS
<x d'un homme d'affaires , et il ne laisse pas de dire « de temps en temps , en parlant de sa maison et de « ses ancêtres , que les Ménalque ne se sont jamais n mésalliés. Enfin il n'est ni présent ni attentif dans « une compagnie à ce qui fait le sujet de la conversa- « tion ; il pense et il parle tout à-îa-fois , mais la « chose dont il parle est rarement celle à laquelle il « pense : aussi ne parle-t-il guère conséquemment et « avec suite. Où il dit non ^ souvent il faut dire oui; « et oh il dit oui, croyez qu'il veut dire non. Il Uj, en « vous répondant si juste j les yeux fort ouverts , mais « il ne s'en sert point ; il ne regarde ^ ni vous, ni per- « sonne, ni rien qui soit au monde*. Tout ce que vous « pouvez tirer de lui , et encore dans le temps qu'il (<■ est le plus appliqué et d'un meilleur commerce , ce « sont ces mots : Oui vraiment! C'est vrai. Bon ! Tout « de bon , Oui-dà , Je pense que oui , Assurément , « Ah ! ciel ! et quelques autres monosyllabes qui ne « sont pas même placés à propos. Jamais aussi il n'est « avec ceux avec qui il paroît être ; il appelle sérieu- « sèment son laquais monsieur , et son ami il l'ap- « pelle la Verdure ; il dit Votre Révérence à un prince
(*) Voyez le portrait que Carlin fait de son maître, acte II, scène I.
Il rêve fort à rien , il s'égare sans cesse ; Il cherche, il trouve, il brouille, il regarJe sans voir. Quand on lui parle blanc, soudain il répond noirj Il vous dit non pour oui, pour oui non; il appelle Une femme monsieur, et moi mademoiselle.
« du sang , et Votre Altesse à un jésuite; il entend la « messe , le prêtre vient à éternuer , il lui dit : Dieu « vous assiste. 11 se trouve avec un magistrat : cet « homme, grave par son caractère, vénérable par son « âge et par sa dignité , l'interroge sur un événe- «ment, et lui demande si cela est ainsi; Ménalque « lui répond : Oui , mademoiselle. Il revient une fois « de la campagne , ses laquais en livrée entrepren- « nent de le vbler et y réussissent ; ils descendent « de son carrosse , ils lui portent un bout de flam- « beau sous la gorge , lui demandent la bourse , et il « la rend. Arrivé chez soi , il raconte son aventure à « ses amis , qui ne manquent pas de l'interroger sur « les cii'constances , et il leur dit : Demandez à mes « gens , ils y étoient. »
C'est moins un caractère particulier que donne La Bruyère qu'un recueil de faits de distractions. Regnard a fait usage de plusieurs de ces faits , mais il en a d'autres qui lui appartiennent; et l'on peut juger, par le rapprochement que nous avons fait de ceux dont il a fait usage, combien il est injuste de leur attribuer tout le succès de la comédie , au point de dire que Regnard n'a fait que mettre le morceau de La Bruyère , partie en action , partie en récit.
Un reproche plus essentiel que l'on a fait à ce poète , c'est d'avoir choisi un sujet vicieux et d'à-
voir mis sur la scène un ridicule prétendu , parceque, dit-on, Une dépend point de nous d'être ou de n'être point distraits; c'est, non un ridicule, ni même un vice, mais un de'faut purement physique : et l'on ajoute qu'il a été aussi déraisonnable démettre sur la scène un distrait, qu'il le seroit d'y mettre un boiteux, un aveugle, etc.
On convient que cette critique est juste à certains égards. Cependant on observe que la distraction est plus souvent un vice d'habitude qu'un défaut naturel. Nous sommes distraits , parceque notre imagination, trop fortement occupée d'un objet quelconque , ne nous permet pas la moindre attention sur les choses qui nous environnent; c'est pourquoi ce défaut est communément celui des personnes occupées de grandes affaires. Il est donc possible de prévenir ce défautet de s'en corriger, et ce n'est point un rire barbare que celui qu'excitent les méprises plaisantes que la distraction peut produire.
Lors de la reprise du Distrait, en i-ySi , l'abbé Pélegrin fit imprimer, dans le Mercure de France , du mois de juillet de la même année, une critique de cette pièce qui ne mérite pas la peine d'être réfutée.
Il reproche à Regnard de n'avoir produit que des caractères vicieux. Le chevalier est un petit-
maître du plus mauvais ton, bas et crapuleux; ^me Grognac est une grondeuse insupportable et une mauvaise mère; Valère , une espèce d'imbécile qui a une affection déraisonnable pour son neveu, le chevalier; enfin Le'andre , qui est le principal personnage de la pièce, et celui dont il a voulu étaler le principal ridicule, n'est qu'une espèce de fou. L'intrigue de la pièce est mise'rable , et le dénouement une mauvaise copie de celui de nos Femmes Savantes. Le critique finit par cette phrase : Cela n'empêche pas qu'on ne doive rendre à M. Regnard la justice qui lui est due; c'est que personne n'a mieux possédé que lui le talent de faire rire , et c'est par là que ses pièces de théâtre sont plus aimées quelles ne sont estimées.
C'est ainsi que s'exprimoit sur le compte d'un de nos poètes comiques les plus estimables, un misérable auteur qui n'étoit connu au théâtre que par ses chutes, et dont le nom , ainsi que celui de Cotin, ne servira jamais qu'à caractériser la médiocrité. Mais qu'en est-il arrivé? La critique de l'abbé est demeurée ensevelie dans le Mercure, où personne ne s'avisera jamais d'aller la lire, et la comédie de Regnard jouit et jouira toujours du succès le plus mérité.
Le caractère du distrait est celui d'un homme vertueux et ridicule, qui intéresse par les quali^
tes de scJn cœur, en même temps qu'il uous fait rire par les travers de son esprit ; ainsi Molière avoit produit auparavant les mêmes effets dans son rôle du misanthrope.
Le chevalier est un libertin tel que l'ëtoient autrefois nos petits-maîtres, et le portrait chargé qu'en a fait Regnard eu étoit d'autant plus propre à les faire rougir de la bassesse de leurs inclinations et de la dépravation de leurs mœurs.
I^a foiblesse de Valère pour ce jeune débauche' provient de l'extrême pusillanimité de son caractère; c'est un de ces timides vieillards qui savent étaler les meilleures maximes du monde et sont incapables d'agir. Ce caractère contraste avec celui déM™e Grognac. Celle-ci est une vieille quinteuse, bizarre, hargneuse, qui ne voit, dans la soumission et dans la douceur de sa fille Isabelle, que de nouveaux sujets d'émouvoir sa bile.
Ij'intrigue n'est point aussi misérable que le prétend le critique; tous les incidents sont heureusement amenés et très plaisants. Le dénouement est préparé; on parle dès la première scène de l'oncle agonisant dont Léandre doit hériter : on n'est donc pas aussi étonné d'apprendre à la fin de la pièce qu'il a déshérité son neveu, qu'on est surpris, dans les Femmes Savantes, d'entendre parler du jugement d'un procès, et d'une
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banqueroute, dont il n'avoit jusque-là e'te' nullement question.
L'auteur des proverbes dramatiques a su nous donner une petite pièce du Distrait très plaisante, et dans laquelle il a mis en action des faits de distractions autres que ceux employés par Reguard.
La comédie de Regnard se joue très souvent, et est toujours vue avec plaisir.