AVERTISSEMENT SUR LE JOUEUR
Cette comédie a été représentée , pour la première fols, le mercredi 19 décembre 1696.
On regarde avec raison cette comédie comme le chef-d'œuvre de Regnard. C'est à cette pièce principalement qu'il doit le titre de meilleur de nos poètes comiques après Molière.
Nous n'entreprendrons pas de faire ici l'éloge d'un ouvrage qui réunit depuis long -temps les suffra.oes de tous les amateurs du théâtre , et nous croirions aussi mériter de justes reproches , si nous relevions de légers défauts , que les critiques du temps se sont permis de relever dans cette charmante comédie.
Il nous paroît plus à propos de dire ici quelque chose des démêlés que cette comédie a fait naître entre Regnard et Dufresny, et de la manière dont s'est formée et dont a été rompue la société de ces deux poètes.
Regnard a commencé à travailler pour le théâtre italien. C'est aussi sur cette scène que Dufresny a fait l'essai de ses talents. Ces deux poètes étolent à peu près du même âge *. Cependant
(*) Regnard est né en i656, et Dufresny en 1648.
Regnard, quoique plus jeune, a débuté le premier dans la carrière dramatique. La première pièce qu'il a donnée au théâtre est le Divorce, joué par les comédiens italiens en 1688. Celle par où Dufresny a débuté est VOpéra de campagne, représenté par les mêmes comédiens en 1 692. C'est dans cette même année que les deux poètes s'unirent d'amitié, et travaillèrent ensemble. Dufresny fut bien aise, en commençant sa carrière, d'être appuyé par un poète couronné déjà par plus d'un succès.
Dès la même année les deux poètes firent paroître ensemble la comédie des Chinois, donnée au théâtre italien , et il paroît que depuis ce moment jusqu'à la rupture , Dufresny ne donna presque point de pièces où son ami n'eût quelque part. Celui-ci au contraire en fit paroître plusieurs qui n'appartenoient qu'à lui seul , telles que la Naissance d'Amadis, donnée en 1696 au théâtre italien , la Sérénade et le Bal, données au théâtre françois en 1694 et 1696.
La situation de Regnard étoit bien différente de celle de Dufresny. L'un jouissoit d'une fortune considérable, l'autre au contraire étoit très mal à son aise. Tout le monde connoît l'anecdote de la blanchisseuse *. C'est peu après ce ridicule ma-
(*) Les auteurs de la Bibliotlièque Françoise, dans l'extrait qu'ils ont donné du Diable boiteux de Le Sage, ajoutent : Voici
Sur le joueur. hs
iriage que Dufresny fit la connoissance de Regnard.
Celui-ci fit tous ses efforts pour changer le sort de son ami. Non content de partager avec lui sa fortune et ses travaux, il lui servoit de Mécène et le produisoit auprès de tous ceux qui pouvoient lui être utiles.
Dufresny rend lui-même hommage à ces procédés de Regnard ; et Ton ne peut douter que ce ne soit de lui qu'il veut parler, lorsqu'il représente, dans la préface de la comédie du Négligent, un poète recommandé à Oronte.
lin trait qui peint au naturel le génie d'un poète (Dufresny ) qui est mort il n'y a pas long-temps. Tout Paris conuoît cette aventure singulière, et Le Sage la conte ainsi, chapitre X du Diable boiteux, page 3o6 du premier volume, édition in-12 de 1726: «J'y veux envoyer aussi (aux Petites-Maisons, dit le Diable) un vieux g.irçon de bonne famille, lequel n'a pas plutôt un ducat qu'il le dépense, et qui, ne pouvant se passer d'espèces, est capable de tout faire pour en avoir. Il y a quinze jours que sa blanchisseuse, à qui il devoit trente pistoles, vint les lui demander, en disant qu'elle en avoit besoin pour se marier à un valet-dc-chambre qui la recherclioit. Tu as donc d'antre argent? lui dit-il ; car où diable est le valet-de-chambre qui voudra devenir ton mari pour trente pistoles? Hé mais, rcpondit-ellc, j'ai outre cela deux cents ducats. Deux cents ducats! répliqua-t-il avec émotion. Malcpeste! tu n'as qu'à me les donner à moi, je t'épouse, et nous voilà quitte à quitte. Et la blanchisseuse est devenue sa femme. » Bibliothèque frati' çoïKc, torti. IX, pag. 75 et 76.
ii4 AVERTISSEMENT
Monsi,eiir, si j'ai l'honneur de votre connoissance,
J'en aurai l'obligation
A la recommandation De monsieur votre ami le trésorier de France.
On sait que Regnard avoit acheté en 1690 une charge de tre'sorier de France au bureau des finances dç Paris , dont il est mort revêtu.
La rupture entre ces deux poètes a été aussi éclatante que leur amitié avoit paru vive. C'est la pièce du Joueur qui l'a occasionée , et leurs plaintes ont été réciproques.
On ne voit qu'avec peine la manière dont se sont traités respectivement deux auteurs qui ne pouvoient ne pas avoir de l'estime l'un pour l'autre.
Regnard, en faisant imprimer sa comédie, la fait précéder d'une préface injurieuse, dans laquelle il traite son adversaire avec beaucoup de mépris : il l'appelle plagiaire, et l'accuse d'avoir suscité contre lui une cabale composée des frondeurs les plus séditieux des spectacles.
Cette préface a été imprimée en 1697, ^^ *^''^~ près les bruits qui se répandoient que Regnard avoit volé à Dufresny cette comédie tout entière. Mais le Chevalier joueur que celui-ci fit paroître dans la même année, tel qu'il Tavoit composé, détrompa bientôt le public; et le jugement qu'il
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porta des deux ouvrages ne fut pas favorable à Dufresny.
La querelle de Regnard et de Dufresny ne manqua pas d'occuper la litte'rature. Chacun avoit ses partisans. Il nous est reste' ces deux épigrammes du poète Gacon.