‹ uvres complètes de RegnardChapitre 84 sur 288 · SECONDE ÉPIGRAMME · texte numérisé non relu

SECONDE ÉPIGRAMME

Sur les deux Joueurs, dont celui de M. Regnard fut bien reçu, et celui de Rivière fut à peine joué jusqu'au second acte.

Deux célèbres Joueurs, l'un riche et l'autre gueux, Prétendoient en public donner leur caractère.

ii6 AVERTISSEMENT

Et prétendoient si fort à plaire, Qu'ils tenoient en suspens les esprits curieux ; Mais, dès que sur la scène on vit les comédies

De ces deux écrivains rivaux ,

Chacun trouva que les copies

Ressembloient aux originaux.

On ne peut disconvenir que Dufresny ne soit traité un peu trop durement dans ces deux épigrammes , et que l'amitié que Regnard avoit pour Gacon n'ait excité celui-ci à prendre avec trop d'aigreur la querelle de son ami. Les titres même de ses épigrammes contiennent des injures grossières et de mauvaise foi. Le Chevalier joueur de Dufresny n'a pas été interrompu à la fin du second acte. Les auteurs de l'Histoire du Théâtre François attestent que ce fait est démenti par les registres de la comédie.

Quoi qu'il en soit, Regnard a eu honte d'avoir maltraité Dufresny dans sa préface, et il l'a supprimée dans toutes les éditions de ses OEuvres qui ont été faites de son vivant.

On ne sait pourquoi, depuis la mort de Regnard , on a renouvelé une accusation dont on avoit senti l'injustice pendant sa vie. On a imprimé dans plusieurs ouvrages, que le Joueur de Regnard appartenoit presque en entier à Dufresny; que Regnard n'y avoit fait que de légers changements, et qu'après avoir abusé de la manière

la plus indigne de la confiance de son ami , il s'étoit approprié Touvrage, etTavoit donné sous son nom.

On lit dans les Anecdotes dramatiques, que ce n'est point à tort que Dufresny revendiquoit le fond de cette comédie, qu'il prétendoit que Regnard lui avoit pris. Ce dernier abusa effectivement de la confiance que Dufresny lui témoigna, et pour accélérer sa pièce, 11 se servit de Gacon , à qui il en fit faire la plus grande partie; ce fut à Grillon, où Regnard avoit une maison de campagne qu'il aimoit beaucoup. Il enfermoit Gacon dans une chambre, d'où ce dernier n'avoit la liberté de sortir qu'après avoir averti par la fenêtre combien il avoit fait de vers sur la prose dont Regnard lui donnoit le canevas. C'est de Gacon luimême que l'on tient cette anecdote.

On est fâché de voir ainsi débiter et imprimer dans tous les recueils, sur les preuves les plus légères, des anecdotes qui attaquent l'honneur et les talents de nos auteurs les plus accrédités.

Si l'anecdote rapportée par les auteurs des Anecdotes dramatiques est vraie, Regnard a joué le rôle, non seulement d'un malhonnête homme, mais d'un homme sans talents, et, comme s'ex-^ priment eux-mêmes les auteurs que l'on vient dç citer, d'un poète du plus bas étage.

'( Il n'a pas eu honte de donner sous son nom

ii8 AVERTlSSEiMENf

" une pièce dont Dufresny avoit fait l'intrigue et « imagine' les caractères , et dont Gacon avoit « composé les vers. » Si Regnard n'e'toit connu que par cette pièce , on pourroit l'accuser de ce procédé ; mais il est incroyable dans un poète connu par des comédies charmantes, et qui, depuis celle dont on parle, en a produit qui ne sont pas indignes de la première.

On concevra encore plus difficilement qu'une manœuvre pareille ait abouti à produire un des chefs-d'œuvre de notre théâtre. On sait que Dufresny avoit plus de talents pour produire des scènes détachées que pour bien conduire une comédie. Toutes ses pièces, dans lesquelles on trouve des caractères assez bien peints , un dialogue vif et aisé, et un comique pris dans la pensée, pèchent du côté de la conduite et de l'intrigue. Comment veut- on qu'une comédie, dont l'intrigue auroit appartenu à un auteur qui n'a su en faire que de foibles, et dont les vers auroient été l'ouvrage d'un des poètes les plus pitoyables de son temps , eût été l'une des plus parfaites et des plus agréables pièces de notre théâtre?

Et sur quel témoignage adopte-t-on un fait aussi déraisonnable ? sur celui de Gacon lui-même , qui se donne pour avoir mis en vers la prose de Dufresny.

Nous croyons pouvoir, sans témérité, révoquer

en doute cette anecdote purement injurieuse à un <le nos poètes les plus estimables ; et s'il est arrivé quelquefois que des hommes à talents se soient déshonorés par des actions basses, on ne doit admettre qu'avec peine ces faits honteux, qui ternissent la réputation des gens de lettres, et portent atteinte à la gloire de la littérature.

Au surplus, Dufresny lui-même nous a mis à portée de juger de la nature du larcin que lui a fait son associé. Le Chevalier joueur n'est autre chosje que sa comédie telle qu'il dit l'avoir composée lorsqu'il la confia à Regnard. Supposons que celui-ci y ait pris l'idée de sa comédie, la manière dont il a embelli ce sujet suffit seule pour le lui rendre propre.

On ne parle pas du succès si différent des deux pièces; mais on est persuadé que celle de Dufresny n'auroit été susceptible que d'un très foiblc succès, quand même elle eût précédé celle de Regnard.

Nous allons mettre sous les yeux du lecteur les scènes des deux pièces qui ont le plus de ressemblance , celles que Dufresny accuse particulièrement Regnard de lui avoir volées.

La scène première du premier acte ressemble beaucoup aux deux premières scènes du Joueur; ce sontabsolumentles mêmes pensées. Voici celles de Dufresny :

Bonjour, Frontin : te voilà déjà levé?

FR01NTI>'.

Bonsoir, Nérine: je vais me coucher.

N É R I iV £.

C'est-à-dire que ton maître a couché au lansquenet,

FRONTIN

Je ne te dis pas cela.

NÉRINE

Le chevalier est un jeune homme bien morigéné ! Avoue qu'il est incommode de loger en même maison avec des femmes qui ont intérêt d'examiner notre conduite, ^la maîtresse lui avoit défendu de jouer... Il se brouillera avec Angélique.

FRONTIN

Que m'importe? En tous cas, s'il manque la jeune, la vieille ne le manquera pas... A la vérité, ton Dorante a plus de biens-fonds; mais les biens-fonds ont des bornes, et le casuel d'un joueur n'en a pas.

Dorante est un si honnête homme !

FRONTIN

Dorante est honnête homme , mais mon maître est joli.

NÉRINE

Un esprit solide et doux.

FRONTIN

Vert et piquant, c'est ce qu'il faut pour réveiller le goût des femmes.

NÉRINE

Dorante est un homme fait.

FRONTIN

En cas d'amant, ce qui est à faire vaut mieux que ce qui est fait.

SUR LE JOUEUR, lai

NÉRINE

Un bon cœur, généreux et sincère.

FRONTIN

Oh! mon maître ne se pique point de ces niaiseries-là; mais en récompense c'est le plus ensorcelant petit scélé^ rat, un tour de scélératesse si galant que les femmes ont du plaisir à se laisser tromper par lui.

NÉRINE

J'espère qu'Angélique reviendra de ce plaisir-là.

FRONTIN

Elle n'en reviendra qu'après la noce.

NÉRINE

Si je puis la rattraper dans quelque moment raisonnable...

FRONTIN

Si mon maître peut la rattraper dans quelque moment déraisonnable... etc.

Voici comment Regnard rend les mêmes ide'es.

NÉRINE

Que fait Valère?

HECTOR

Il dort.

NÉRINE

Il faut que je le voie.

HECTOR

Va, mon maître ne volt personne quand il dort...

NÉRINE

Quand se lèvera-t-il ?

HECTOR

Mais, avant qu'il se lève, Il faudra qu'il se couche, et franchement... etc.

NÉRINE

Angélique, entre nous, seroit extravagante

De rejeter l'amour que pour elle a Dorante ;

Lui, c'est un homme d'ordre, et qui vit congrument.

HECTOR

L'amour se plaît un peu dans le dérèglement.

NÉRINE

Un amant fait et mùr.

Les filles, d'ordinaire, Aiment mieux le fruit vert.

L'entrée du Joueur sur la scène est aussi à peu près la même dans les deux pièces. Dufresny ne fait paroître son Joueur qu'au second acte, et le fait parler ainsi :

LE CHEVALIER, donnant son manteau à Frontin.

Pourquoi m'ôtes-tu mon manteau , bourreau que iu

es?

FRONTIN

C'est VOUS qui me le donnez,

LE CHEVALIER

Ne vois-tu pas que je veux ressortir?

FRONTIN

Le sommeil vous seroit plus utile que...

LE CHEVALIER

Remets-moi mon manteau, [raisonneur... Irai-je encore...

(Le chevalier se promène à grands pas, et Frontin le suit, voulant mettre son manteau sur ses épaules, etc. )

Que Ton consulte maintenant la scène qua-

SUR LE JOUEUR. i-i'i

trième du premier acte du Joueur , on retrouvera le§ mêmes idées ; mais quelle différence dans l'expression du caractère ! Le Chevalier est un bourru de sang froid ; Tautre est véritablement un joueur emporté, à qui des revers de fortune ont troublé la raison.

Cette scène présente encore des traits de ressemblance très frappants, et qui, s'ils étoient rapprochés , ne seroient pas à l'avantage de Dufresny.

Une idée charmante, qui appartient incontestablement à celui-ci , et qui ne se trouve point dans la pièce de Regnard , est le trait qui suit :

LE CHEVALIER

Un fauteuil... (H s'assied.) Je suis abîmé; j'en ai l'obligation à un homme, un homme, Frontin, un seul homme qui me suit partout.

FRONTIN

Est-ce un de ces joueurs prudents qui ne donnent rien au hasard ?

LE CHEVALIER

Non , je n'ai jamais joue' contre lui.

FRONTIN

Et comment vous a-t-il donc abîmé:"

LE CHEVALIER

Il a la rage de me porter malheur en s'appiivant sur le dos de ma chaise. C'est un écumeur de réjouissance qui a la face longue d'une toise: dès que je le vois, ma carte est prise.

Ce trait de caractère n'auroit pas échappé à Re-

gnard ; et s'il eût effectivement mis à contribution les idées de Dufresny, il n'auroit pas négligé celle-ci.

La scène du traité de Sénéque se trouve dans les deux poètes. Nous rapportons la manière dont elle est rendue par Dufresny; c'est à la fin de la troisième scène du deuxième acte.

LE CHEVALIER

Je voudrois ne me point abandonner à mes réflexions; va me chercher un livre.

FRONT IN tire un papier.

Si VOUS voulez lire un petit'ouvrage d'esprit... {Le Chevalier prend le papier. ) qui court les rues; c'est sur la pauvre' té. Je suis curieux de voir tout ce qui s'écrit sur la pauvreté, car il me revient sans cesse dans l'idée que nous mourrons tous deux sur un fumier.

LE CHEVALIER, regardant fixement le papier sans le lire-

Trois coupe-gorge de suite !

FRONT IN

Il n'y a point de coupe-gorge Ik-dedans.

LE CHEVALIER

Je ne saurois m'appliquer; lis.

FRONT IN reprend le papier, et lit.

Diogène, parlant du mépris des richesses, disoit ;

De mille soins fâcheux la richesse est suivie; Mais le philosophe indigent N a qu'un seul soin dans la vie :

Cest de chercher de l'argent.

Sur le mépris de la mort :

Tel héros que l'on vaute tant ,

SUR LÉ JOUEUR. t^B

MuUrut sans en avoir envie; Mais un brave joueur perd volontiers la vie, Quand il a perdu son argent.

Mais, monsieur, au lieu de m'écouter, vous méditez sur le portrait de votre maîtresse.

Si ceci n'est point une fade copie de la scène de Regnard, il faut convenir que la scène de Re-^ gnaid enchérit beaucoup sur son modèle, ou plutôt qu'il a su convertir en une scène charmante et d'un excellent comique une tirade froide et insipide :

Dans ses heureuses mains le cuivre devient or.

On ne peut disconvenir qu'on a peine à soutenir la lecture de cette scène , lorsqu'on vient de lire celle de Regnard.

On retrouve encore dans les deux poètes la scène du mémoire des dettes du Joueur, avec cette différence, que dans Regnard le valet présente au père de son maître un état véritable de ses dettes; au lieu que dans Dufresny, Frontin , pour tirer de l'argent de la Comtesse, a fabriqué un mémoire de dettes supposées. Voici la scène de Dufresny; c'est la cinquième du second acte.

FRONTIN persuade à la comtesse que le chevalier quitte Angélique pour s'attacher à elle.

Entre nous, madame, toute la solidité de ce jeune hommc-là est pour vous; il le dit bien lui-même dans

ses moments de prudence. Je devrois, dit-il, me laisser entraîner au penchant vertueux que je me sens pour madame la comtesse.

LA COMTESSE

Quoi ! il t'a parlé en ces termes ?

FRONT IN

Tout au moins, madame, tout au moins. Oui, je crois qu'il reviendroit de son premier entêtement, s'il avoitle temps de se reconnoître : or, afin qu'il ait le temps de se reconnoitre, mon avis seroit que vous lui fissiez tenir adroitement l'argent nécessaire pour se reconnoître.

LA COMTESSE

Je t'ai déjà dit que je paierois moi-même.

FRONTIN

Vous-même! si ces dettes-là sont d'une espèce libertine, des dettes de garçon, une femme régulière ne doit point entrer dans un détail si déréglé.

LA COMTESSE

Voyons le mémoire.

FRONTIN

Lisons: Mémoire déréglé des dettes envenimées de M. le chevalier. Premièrenient, à M. Frontin. Moi, c'est moi... Pour gages, profits et deniers prêtés à mon maître, dans ses mauvais jours, 5oo livres.

Pour cet article-ci, vous auriez raison de le payer par vos mains , de vous à moi , sans détour : aussi ma quittance est toute prête.

LA COMTESSE

Nous verrons.

FRONTIN

Plus, quatre-vingts louis d'or neufs pour une partie de paume ébauchée. Vous ne sauriez l'achever vousmême, madame: il faut qu'il mette argent sous corde;

mais il vous rendra cela sous la galerie. Je lui sers de second; nous avons quatre jeux à un, quarante-cinq à rien , une chasse au pied , et notre bisque à prendre : vous gagnerez, à coup sûr.

Plus, 2000 livres à quatre-vingt-treize quidams, pour nous avoir coiffes, chaussés, gantés, parfumés, rasés, médicamentés , voitures , portés , alimentés , désaltérés, etc. Une dame prudente ne doit point paroitre dans des paiements qui concernent l'entretien d'un joli homme.

Plus 600 livres pour du ratafia, eau-de-vie, pitrepite et autres liqueurs soldatesques que vous n'oseriez payer, de peur d'être soupçonnée d'avoir aidé à la consommation d'icelles.

Jl y a encore un article, parole donnée, pour cent pistoles d'honneur à mademoiselle Mimi , lingère du palais. Vous verrez que c'est pour ses appointements; mais vous devez ignorer et payer la pauvre fille hicotjnito, par mon ministère, si vous voulez.

LA COMTESSE

Frontin, votre mémoire ridicule se monte à cinq ou six mille livres : vous ne m'aviez parlé que de deux mille.

FRONTIN

Ne vous le disois-je pas? Donnez-moi deux mille livres , vous y gagnerez les deux tiers.

Nous bornerons là notre examen. Les scènes que nous venons de citer sont celles des deux pièces qui ont le plus de ressemblance ; elles paroissent en quelque sorte calquées les unes sur les autres. Quel est celui qui les a produites le premier? c'est ce qu'on ne sauroit décider. Les préjugés cependant sont favorables à Reynard ; sa

ti8 AVERTISSËMÉNt

Comédie a paru la première, et la manière originale dont il a rendu ses scènes sembleroit prouver qu'elles lui sont propres.

D'ailleurs, comme on Ta dit plus haut, en accordant à Dufresny le mérite de l'invention , il faut avouer que Regnard a tellement embelli ses pense'es, qu'il leur a en quelque sorte donne une nouvelle existence; et Dufresny, en faisant paroître son Chevalier joueur après la comédie de Regnard, a été la dupe de son amour-propre.

Il a mis le public à portée de faire un parallèle qui ne lui étoit nullement avantageux ; et sa chute, comme s'expriment des auteurs du temps, n'a servi qu'à augmenter le triomphe de son adversaire.

Quelques années après (en i 709), Dufresny a donné une comédie intitulée : la Joueuse, dans laquelle il emploie la plupart des scènes de son Chevalier joueur; mais cette pièce n'eut point de succès.

Tant de désagréments ne le rebutèrent pas. Il mit en vers cette dernière comédie, et se proposoit de la faire représenter de nouveau ; mais il a été surpris par la mort avant Texécution de son projet, et cette pièce en vers est une de celles qu'il fit brûler sous ses yeux quelques heures avant sa mort.

Le Joueur de Regnard est resté sur notre scène

SUR LE JOUEUR. lig

<îo'nt 11 fait un des plus beaux ornements. Cette comédie est une de celles que Ton donne le plus fréquemment, et que le public ne se lasse point de voir.

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