POÉSIES SPIRITUELLES
Quand sur moy je jette les yeux-, A trente ans me voyant tout vieux, Mon cœur de frayeur diminue :
Estant vieilly dans un moment., Je ne puis dire seulement Que ma jeunesse est devenue.
Du berceau courant au cercueil, Le jour se dérobe à mon œil, Mes sens troublez s'évanouissent.
Les hommes sont comme des fleurs, Oui naissent et vivent en pleurs, Et d'heure en heure se fanissent".
Leur âge, a l'instant écoulé Homme un trait qui s'est envolé, Ne laisse après soy nulle marque ; Et leur nom, si fameux icy, Si-tost qu'ils sont morts meurt aussi.
Du pauvre autant que du monarque.
1 Cette pièce et les cinq suivantes furent insérées dans l'édition de 1652.
2 L'auteur déplore la perte de sa santé, et revient à Dieu par des sentiments de pénitence.
5 Aujourd'hui on dit se fanent.
N'aguères, verd, sain et puissant, Comme un aubespin florissant, Mon printemps estoit délectable.
Les plaisirs logeoient en mon sein ; Et lors estoit tout mon dessein Du jeu d'amour et de la table.
Mais, las! mon sort est bien tourné, Mon âge en un rien s'est borné; Foible languit mon espérance.
En une nuict, à mon malheur, De la joye et de la douleur «Tay bien appris la différence.
La douleur aux traits vénéneux, Comme d'un habit épineux, Me ceint d'une horrible torture. Mes beaux jours sont changez en nuits ; Et mon cœur, tout flétry d'ennuis, N'attend plus que la sépulture.
Enyvré de cent maux divers, Je chancelle, et vais de travers, Tant mon ame en regorge pleine :
J'en ay l'esprit tout hébesté; Et si peu qui m'en est resté, Encor' me fait-il de la peine.
La mémoire du temps passé, Quej'ay follement dépensé, Espand du fiel en mes ulcères ; Si peu quej'ay de jugement Semble animer mon sentiment, Me rendant plus vif aux misères.
lia î pitoyable souvenir !
Enfin, que dois-je devenir?
Où se réduira ma constance?
Estant jàdéfailly de cœur, Qui me don'ra de la vigueur Pour durer en la pénitence ?
Qu'est-ce de moy? foible est ma main; Mon courage, hélas ! est humain ; Je ne suis de fer ny de pierre.
En mes maux montre-toy plus doux, Seigneur; aux traits de ton courroux Je suis plus fragile que verre.
Je ne suis à tes yeux, sinon Qu'un festu sans force et sans nom, Qu'un hibou qui n'ose paroistre, Qu'un fantosme icy-bas errant, Qu'une orde escume de torrent, Qui semble fondre avant que naistre :
Oùtoy, tu peux faire trembler
L'univers, et désassembler
Du firmament le riche ouvrage :
Tarir les flots audacieux,
Ou, les eslevant jusqu'aux cieux,
Faire de la terre un naufrage.
Le soleil fléchit devant toy ; De toy les astres prennent lo\ ; Tout fait joug dessouz ta parole:
Et cependant tu vas dardant Dessus moy ton courroux ardent, Qui ne suis qu'un bourrier1 qui vole.
Mais quoy ! si je suis imparfait, Pour medeffaire m'as-tu fait?
1 Espèce de chardon dont la tête est couverte d'une houppe de duvet qui est emportée par le vent.
Ne sois aux pécheurs si sévère.
Je suis homme, et toy Dieu clément !
Sois donc plus doux au chastiment, Et puny les tiens comme père.
J'ay l'œil scellé d'un sceau de fer;
Etdesjà les portes d'enfer
Semblent s'entr'ouvrir pour me prendre ;
Mais encore, par ta bonté,
Si tu m'as osté la santé,
0 Seigneur! tu me la peux rendre.
Le tronc de branches dévestu, Par une secrette vertu Se rendant fertile en sa perte, De remettons espère un jour Ombrager les lieux d'alentour, Reprenant sa perruque verte.
Où l'homme en la fosse couché,
Après que la mort l'a touché,
Le cœur est mort comme l'écorce :
Encor' l'eau reverdit le bois ;
Mais l'homme estant mort une fois,
Les pleurs pour luy n'ont plus de force i.
1 Ces stances, dans lesquelles Régnier l'ait une amende hondrablc si franche et si éloquente, lui attirèrent les railleries de quelques-uns de ses contemporains; Desternod dit dans l'Espadon satirique:
Que Cygoignes, Régnier et l'abbé de Thiron,
Firent à leur trépas comme le bon laron,
Ils se sont repentis ne pouvant plus mal faire.
On croit difficilement à la sincérité des conversions et même des repentirs in extremis.