ACTE III, SCÈNE V
FORD. — Quoi ! tandis que vous étiez là?
FALSTAFF. — Taudis que j'étais là.
FORD. — Et Ford vous a cherché sans pouvoir vous trouver ?
FALSTAFF. — Écoutez douc. Par une bonne fortune, arrive à point nommé ime mistriss Page: celle-ci nous donne avis de l'approche de Ford : la femme de Ford ayant la tête perdue, elles m'ont fait sortir dans un panier de lessive.
FORD. — Dans un panier de lessive ?
FALSTAFF. — Oui, pardieu, dans un panier de lessive ; elle m'ont pressé, àm'étouffer, sous un tas de chemises, de jupes sales, de chaussons, de bas sales, de serviettes grasses: ce qui faisait bien, monsieur Brook, le plus puant composé d'infâmes odeurs qui ait jamais affligé l'odorat.
FORD. — Mais restâtes-vous longtemps dans cette situation?
FALSTAFF. — Vous allcz entendre, monsieur Brook, tout ce que j'ai souffert, pour mettre cette femme à mal en votre considération I Quand je fus ainsi empilé dans le panier, deux coquins de valets de Ford arrivèrent ; sur l'ordre que leur donna leur maîtresse de me porter au pré de Datchet, en qualité de linge sale, ils me prirent sur leurs épaules, et rencontrèrent à la porte leur coquin de jaloux de maître qui leur demanda une ou deux fois ce qu'ils avaient dans leur panier. Je frissonnais de peur que cet enragé de lunatique ne voulût y regarder; mais le destin qui a décrété qu'il serait cocu retin t sa main : c'est bien ; il entra pour faire sa recherche, et moi je sortis paquet de linge. Maisohservez la suite, monsieur Brook : je souffris les angoisses de trois morts différentes ; d'abord la frayeur inconcevable de me voir découvert par ce vilain jaloux de bélier à deux jambes; ensuite, d'être plié, comme le serait une bonne lame d'Espagne, dans la circonférence d'un baril, la pointe contre la garde, les talons contre la tête; enfin, d'être renfermé, comme un corps en dissolution, dans des linges puants qui fermentaient dans leur propre graisse. Pensez à cela, un
homme de mon acabit; pensez à cela, moi qui crains le chaud comme beurre, un homme continuellement fondant et en eau ; c'est un miracle que je n'aie pas étouffé. Puis au plus haut degré de ce bain, quand j'étais à moitié cuit dans la graisse, comme un ragoût hollandais, être jeté dans la Tamise, et refroidi dans le courant comme un fer à cheval rougi au feu ! Pensez, à cela, être jeté là tout brûlant ! pensez à cela, monsieur Brook.
FORD.— En bonne vérité, monsieur, je suis désolé que vous ayez souffert tout cela pour l'amour de moi. Voilà mes espérances perdues ; vous ne ferez plus aucune tentative auprès d'elle.
FALSTAFF. — Mousiour Brook, plutôt que d'y renoncer ainsi, je consens d'être jeté dans l'Etna comme je Taiété dans la Tamise. Le mari va ce matin chasser à l'oiseau, et elle m'a fait donner un second rendez-vous. On m'attend de huit à neuf, monsieur Brook.
FORD. — Il est déjà huit heures passées, monsieur.
FALSTAFF. — Eu Vérité ? Je pars donc pour mon rendezvous. Revenez tantôt à votre loisir; vous apprendrez comment je mène les choses, et pour couronner l'œuvre, elle sera à vous. Adieu, adieu, vous l'aurez, monsieur Brook. Monsieur Brook, vous ferez Ford cocu.
(11 sort.)
FORD.— ;Hé! comment? est-ce une vision? est-ce un songe? Éveillez-vous, monsieur Ford, éveillez-vous, éveillez- vous, monsieur Ford: voilà un trou de fait dans votre plus bel habit, monsieur Ford. Voilà ce que c'est que le mariage : voilà ce que c'est que d'avoir du linge et des paniers de lessive. Bien ; j'alïicherai ce que je suis ; je prendrai le débauché : il est dans ma maison ; il ne peut m'échapper, et c'est, je crois, impossible qu'il le puisse. Il ne peut couler dans une bourse, ou se glisser dans la boîte au poivre ; mais, de peur que le diable qui le conduit ne lui prête son secours, je veux fouiller les endroits où il est impossible qu'il se trouve. Puisque je ne puis éviter d'être ce que je suis, la certitude d'être ce que je ne voudrais pas ne me rendra pas résigné. Si j'ai des