‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 132 sur 301 · ACTE I, SG£N£ I · texte numérisé non relu

ACTE I, SG£N£ I

LBBATARD.-^Jacq[ue8Gro\irueyf Toudraia-tu nous laisser pour un moment?

GouRNEY.— De tout mou cœur, bon Philippe.

LE BATARD. — Philippe ! le pierrot * ! — ^Jacques, il court des bruits.... Tantôt je t'en dirai davantage. {Jacques sort,) — Madame je ne suiq point le fils du vieux sir Robert ; sir Robert aurait pu manger un vendredi saint toute la part qu'il a eue en moi, sans rompre son jeûne. Sir Robert pouvait bien faire, mais de bonne foi, avouez* le, a*t-il pu m'engendrer? Sir Robert ne le pouvait pas; nous connaissons de ses œuvres. — ^Ainsi donc, ma bonne mère, à qui suis-je redevable de ces membres? Jamais sir Robert n'a aidé à faire cette jambe.

LADY FADLCONBRiDGE. — T'cs-tu ligué avcc tou frère, toi, qui pour ton propre avantage devrais défendre mon honneur? Que veut dire ce mépris, varlet indisciplijié*?

LE BATARD. — Chcvalier, chevalier, ma bonne mère, comme Basilisco •. Je viens d'être armé; et j'ai le coup sur mon épaule. Mais, ma mère, je ne suis plus le fils de sir Robert ; j'ai renoncé à sir Robert et à mon héritage ; nom, légitimité, tout est parti; ainsi, ma bonne mère, faites-moi connaître mon père; c'est quelque homme bien tourné, j'espère : qui était-ce, ma mère?

LADY PAULcoNBRmGE. — As-tu nié d'être un Faulconbridge ?

LE BATARD. — ^D'aussi grand cœur que je renie le diable.

LADY PAULGONBRiDGE. — Le Toi Richard Cœur de Lion fut ton père ; séduite par une poursuite assidue et pressante, je lui donnai place dans le lit de mon mari. Que

* On donne aux pierrots le nom de Philippe^ à cause de leur cri qui paraît se rapprocher du son de ce nom.

' Knave. Ce nom de varletf porté par les jeunes gentilshommes qui n'avaient point encore pris rang dans la chevalerie, était ici le sens exact du mot hnave^ et le seul qui pût faire comprendre la réponse du bâtard. Pour conserver leur véritable couleur et toute leur énergie, les pièces de Shakspeare, du moins celles dont le sujet est tiré de l'histoire d'Angleterre, auraient besoin d'être traduites en vieux langage.

^BasiliscOf personnage ridicule d'une mauvaise comédie anglaise.

le ciel ne me l'impute point à péché! Tu fus le fruit d'une faute qui m*est encore chère, et à laquelle je fus trop vivement sollicitée, pour pouvoir me défendre.

LE BATARD. — Maintenant, par cette Imnière, si j'étais encore à naître, madame, je ne souhaiterais pas un plus noble père. Il est des fautes privilégiées sur la terre, et la vôtre est de ce nombre : votre faute ne fiit point folie. Il fallait bien mettre votre cœur à la discrétion de Richard, comme im tribut de soumission à son amour tout-puissant ; de Richard dont le lion intrépide ne put soutenir la furie et la force incomparable, ni préserver son cœur royal de la main du héros ^ Celui qui ravit de force le cœur des lions, peut facilement s'emparer de celui d'une femme. Oui, ma mère, de toute mon âme je vous remercie de mon père! Qu'homme qui vive ose dir^que vous ne fltes pas bien, lorsque je fus engendré, j'enverrai son âme aux enfers. Venez, madame, je veux vous présenter à mes parents ; et ils diront que le jour où Richard m'engendra, si tu lui avais dit non, c'eût été un crime. Quiconque dit que c'en fut un en a jnenti; je dis, moi, que ce n'en fut pas un.

* Allusion à une ancienne romance et à de vieilles chroniques où l'on raconte que le roi Richard arracha le cœur d'un lion que le duc d'Autriche avait fait entrer dans sa prison pour le dévorer, en vengeance de la mort de son fils tué par Richard d'un coup de poing. Ce fut de cet exploit, disent la romance et les chroniques, que lui vint le surnom de Cœur de Lion, çt c'est la peau portée par Richard que l'archiduc est supposé lui avoir prise après l'avoir tué.

FIN DU PREMIER ACTE

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