ACTE V, SCÈNE IV
parfaite image de la vie. La meilleure portion de la valeur, c'est la prudence ; et c'est par cette portion précieuse que j'ai sauvé ma vie. — Morbleu, je suis encore effrayé de ce salpêtre de Percy, tout mort qu'il est. — ^Mais s'il n'était aussi qu'un mort contrefait, et qu'il allât se relever, j'aurais peur que ce ne fût une meilleure contrefaçon que la mienne; je veux donc assurer son affaire. Oui, et puis je jurerai que je l'ai tué. Quoi I n'aurait-il pas pu se relever aussi bien que moi ? Il n'y a que des yeux qui pussent me démentir, et personne ne me voit. . . . C'est pourquoi, mon ami (il donne un coup d'épée à Percy)^ encore cette blessure de plus dans la cuisse, et vous allez venir avec moi.
(Il charge Hotspur sur son dos.) (Rentrent le prince Henri et le prince Jean de Lancasire.)
HENRI. — Allons, mon frère, tu as bravement étrenné ton épée vierge encore.
LANCASTRE. — Mais doucemcnt : qui voyons-nous là ? Ne m'avez-vous pas dit que ce gros corps était mort ?
HENRI.— Oui, je vous l'ai dit, et je l'ai vu mort, sans respiration, et sanglant sur la poussière. — ^Es-tu vivant ou n'es-tu qu'ime illusion qui se joue de nos yeux ? Je te prie, parle-nous. Nous n'en croirons pas nos yeux sans le témoignage de nos oreilles. — Tu n'es pas ce que tu parais.
FALSTAFF. — Nou, ccla est certain. Je ne suis pas un homme double, mais si je ne suis pas Jean Falstaff, je ne suis qu'im Jean. (Jetant le corps de Percy à terre,) Voilà Percy : si votre père veut me donner quelque récompense honorable, à la bonne heure : sinon, qu'il tue lui-même le premier Percy qui viendra l'attaquer. Je m'attends à être fait duc ou comte ; c'est ce dont je puis vous assurer.
HENRI. — Comment? C'est moi-même qui ai tué Percy ; et toi, je t'ai vu mort.
FALSTAFF. — Toi? mou Dieu, mon Dieu, comme ce monde est adonné au mensonge. — Je conviens avec vous que j'étais par terre, et sans haleine, et lui aussi. Mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant,
et nous nous sommes battus pendant une grande heure, sonnée à l'horloge de Shrewsbury. Si Ton veut m'en croire, à la bonne heure ; sinon, le péché en demeurera à la charge de ceux qui devraient récompenser la valeur; je veux mourir si ce n'est pas moi qui lui ai porté cette blessure que vous lui voyez à la cuisse. Si Thomme était encore en vie et qu'il osât me démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.
LANGASTRE. — G'est bien là le conte le plus étrange que j'aie jamais entendu.
HENRI. — C'est que c'est bien, mon frère, le plus étrange compagnon.... Allons, porte avec honneur ton fardeau sur ton dos. Pour moi, si im mensonge peut t'être bon à quelque chose, je te promets de le dorer des plus belles paroles que je puisse trouver. {On sonm la retraite.) Les trompettes sonnent la retraite : la journée est à nous. Venez, mon frère : allons jusqu'au bout du champ de bataille et voyons lesquels de nos amis sont morts, et lesquels survivent.
(Sortent le prince Henri et le prince Jean.)
PALSTAPP. — Je vais les suivre, comme on dit, pour la récompense ; que celui qui me récompensera soit récompensé du ciel! — Si je deviens plus grand, je deviendrai moindre, car je me purgerai. Je quitterai le vin d'Espagne, et je vivrai proprement et honnétemeni comme un noble doit vivre.
(Il sort emportant le corps d'Hotspur.)