‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 5 sur 301 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

A Belmont. — Un appartement de la maison de Portia. Entrent PORTIA bt NÉRISSA.

PORTIA.— En vérité, Nérissa, mon petit individu est bien las de ce grand univers.

NÉRISSA.— Cela serait bon, ma chère madame, si vos misères étaient en aussi grand nombre que le sont vos prospérités : cependant, à ce que je vois, on est aussi malade d'indigestion que de disette. Ce n'est donc pas un médiocre bonheur que d'être placé dans la médiocrité : superflu blanchit de bonne heure, suffisance vit longtemps.

PORTIA. — Voilà de belles sentences, et très-bien débitées.

NÉRISSA. — Elles seraient encore meilleures mises en pratique.

PORTIA.— S'il était aussi aisé de faire qu'il Test de connaître ce qui est bon à faire, les chapelles seraient des églises, et les cabanes des pauvres gens des palais de princes. C'est un bon prédicateur que celui qui se conforme à ses sermons. J'apprendrais plutôt à vingt personnes ce qu'il est à propos de faire, que je ne serais une des vingt à suivre mes instructions. Le cerveau peut imaginer des lois pour le sang, mais un tempérament ardent saute par-dessus une froide loi ; c'est un tel lièvre que la folle jeunesse pour s'élancer par-dessus les filets du bon sens ! Mais cette manière de raisonner n'est pas trop de saison lorsqu'il s'agit de choisir un époux. Choisir I hélas! quel mot ! Je ne puis ni choisir celui que je voudrais, ni refuser celui qui me déplairait. Et ainsi il faut que la volonté d'une fille vivante se plie aux volontés d'un père mort. N'est-il pas bien dur, Nérissa, de ne pouvoir ni choisir ni refuser personne?

NÉRISSA. — Votre père fut toujours vertueux, etles saints personnages ont à leur mort de bonnes inspirations.

Ainsi, dans cette loterie qu'il a imaginée, et au moyen de laquelle vous devez être le partage de celui qui, entre trois coffres d*or, d'argent et de plomb, choisira selon son intention, vous pouvez être sûr que le bon choix sera fait par un homme que vous pourrez aimer en bonne conscience. Mais quelle chaleur d'affection sentez-vous pour tous ces brillants adorateurs qui sont déjà arrivés ?

PORTIA. — Je t'en prie, dis-moi leurs noms : à mesure que tu les nommeras je ferai leur portrait, et tu devineras mes sentiments par ma description.

NÉRissA. — D'abord il y a le prince de Naples.

PORTIA. — Eh ! c'est un véritable animal ^ Il ne sait parler que de son cheval, et se targue comme d'un mérite singulier de la science qu'il possède de le ferrer lui-même. J'ai bien peur que madame sa mère ne se soit oubliée avec un forgeron.

NÉRissA. — Vient ensuite le comte Palatin.

PORTIA. — Il est toujours refrogné, comme s'il vous disait : Si vous ne voulez pas de moi^ décidez-vous. Il écoute des contes plaisants sans un sourire. Je crains que dans sa vieillesse il ne devienne le philosophe larmoyant, puisque jeune encore il est d'une si maussade tristesse. J'aime mieux épouser une tête de mort la bouche garnie d'un os, qu'un de ces deux hommes-là. Dieu me préserve de tous les deux I

NÉRISSA. — Que dites-vous du seigneur français, monsieur le Bon ?

PORTIA. — Dieu l'a fait; ainsi je consens qu'il passe pour un homme. Je sais bien que c'est un péché de se moquer de son prochain ; mais lui ! Gomment ! il a un meilleur cheval que le Napolitain ! Il possède à un plus haut degré que le comte Palatin la mauvaise habitude de froncer le sommeil. Il est tous les hommes ensemble,

* A coït. Coït signifie un jeune cheval qui n'est pas encore dressé, et aussi un étourdi sans éducation. On ne pouvait rendre en français le double sens de l'expression , il a fallu choisir celui qui allait le mieux au reste de la phrase.

Page 1