No LU delà 3e édition
no Recueil des questions
Le Maistre. 0 l'ignorant! on voit bien que tu n'as jamais sorty de ton village. C'estoit une mesche allumée qu'il portoit pour tirer sur le gibier, si de fortune il en rencontroit.
Tabarin. Il ne falloit pas aller à Madrid pour tirer au gibet : il n'avoit qu'à aller à Montfaucon, ou, s'il ne sçavoit le chemin, s'y faire mener par le fils de maistre Jean Guillaume.
Le Maistre. Je te dis gibier, grosasne; je ne te parle point de gibet.
Tabarin. Enfin, comme tousjours il alloit chassant, il s'arresta à un arbre où il y avoit six estourneaux qui s'estoient perchez sur une des branches dudict arbre; incontinentil banda sonharquebuse, bien qu'il n'y eust pas de rouet, puis il y mit le feu et le tira si dextrement que de six oiseaux qui estoient sur l'arbre il en tua trois. Je vous demande maintenant combien croyez-vous qu'il y en soit demeuré ?
Le Maistre. 0 la subtile demande !
Tabarin. Peut-estre serez-vous assez empesché à la résoudre.
Le Maistre. Il y en avoit six et il en tua trois ?
Tabarin. C'est la vérité.
Le Maistre. Je veux donc dire asseurement qu'il y en demeura trois , puisqu'il n'en avoit tué que trois.
Tabarin. Vous en avez menty. Ne sçavois-je pas bien que vous broncheriez en si beau chemin ? Il n'y en demeura pas un , car les trois premiers estans tuez, les trois autres s'enfuirent. Voylà un grand esprit! il croit que ces trois autres oyseaux soient de si pauvre entendement que
Tabariniqjues. III
d'attendre que le chasseur ait rechargé son harquebuze !
Question LV '.
Lequel ilfaudroit coupper, si le nez esioit dans le cul.
Tabarin.
On maistre , si par cas fortuit ou par quelque mauvaise rencontre de fortune vous aviez tellement vostre nez attaché dans Pestuy et le trou du souspirail de mon vénérable cul, de sorte qu'il n'y eust aucun moyen de vous en deffaire sinon en couppant la pièce de l'un ou de l'autre , lequel choisiriezvous des deux , ou de coupper vostre nez , ou de faire une incision dedans mes fesses ?
Le Maistre. Allez, gros maraut! de quelle
parole nous venez-vous icy embausmer?N'y a-
il point de questions plus subtiles que celles-là ?
Tabarin. Ne vous courroucez point, il n'y a
point de sentiment à ce que je vous demanae;
i Des dix questions suivantes , la dernière est la seule qui fasse partie de l'édition originale, et son numéro d'ordre est LV. Ces mots, entre deux crochets, qui la terminent : et onc depuis il ne parla , et le sixain final expliquent pourquoi dans la 3e édition (1622) les neuf nouvelles questions ont été placées après la cinquante-quatrième; autrement la conclusion du Recueil auroit manqué d'à-propos. Cette transposition a été également suivie dans les Recueils en deux parties, bien qu'en publiant la seconde on ait rationnellement supprimé le sixain final et la phrase qui le précède.
ii2 Recueil des questions
bien qu'il y ait de la substance à foison , l'odeur toutesfois ne vous corrompra point le cerveau. Cependant je vous convie de faire eslection de l'un ou de l'autre : de coupper vostre nez, ce ne seroit pas seulement luy faire tort, ains luy faire un affront très-impudent , et à mon cul quand et quand , car je ne l'ay point accoustumé à porter de tels bouchons.
Le Maistre. S'il me falloit passer par là, j'aymerois bien mieux qu'on te couppastle cul que mon nez, Tabarin.
Tabarin. 0 le bel homme ! Qu'il feroit beau le contempler avec une partie de mon cul ! Cela luy serviroit de masque. Vous auriez une belle paire de lunettes , mon maistre ! On donneroit de l'argent pour vous voir.
Question LVI.
Quel est le plus libéral, d'unhomme ou d'une femme.
Ui est le plus libéral d'un homme ou d'une femme ?
Le Maistre. Entre toutes les espè- ' ces des animaux, il ne s'en trouve pas de plus libéral que l'homme ; la libéralité se campe en son ame et se saisit de ses sens , produisant souventesfois des effets au dehors , non seulement à ses amis et plus confidens, ains à ses en-
Ta barin iques. 115
nemis mesme. Aussi la libéralité vient et procède d'un cœur libre et net. Au contraire, les femmes sont tenues mesnagères, n'ayant autre soin que d'espargner, que d'attirer et d'attraper; mesmes souvent elles sont chiches à elles-mesmes, se laissant abbattre et mourir de faim pour peutestre gaigner un double; vous les verrez faire cinquante pas dans un marché , tournoyer, virer et faire mille tours pour gaigner un denier.
Tabarin. Je suis d'un contraire advis , car j'estime qu'il n'y a rien au monde qui puisse contrecarrer, ains aller de front avec la libéralité des femmes, principalement de nuict. C'est le temps où elles font plus de liberalitez.
Le Maistre. Pour quelle raison vas-tu contrecarrant la vérité de ce que je te dis ?
Tabarin. Parceque les femmes vous donneront tousjours deux gros jambons pour une andouille. N'est-ce pas là une grande libéralité?
Question LVII.
A qui doit estre l'enfant, ou à la mère, ou au père.
Tabarin.
Llegresse , allégresse , resjouissance , mon maistre ! il y a bien des nouvelles.
Le Maistre. Quelles nouvelles, Tabarin?
Tabarin. I. 8
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Tabarin. Ma sœur est accouchée d'un fils. C'est mon nepveu , ouy.
Le Maistre. Il y a de quoy se resjouir : c'est le bonheur d'une femme mariée, Tabarin, quand elle a ce bien que de voir des enfans de son mariage. Jadis les femmes sterilles estoient en grandissime deshonneur parmy les anciens, qui tenoyent ce cas pour une punition des dieux.
Tabarin. Ne parlez-vous pas de mariage? Ma sœur ne fut jamais mariée.
Le Maistre. C'est donc une putain et une femme impudique?
Tabarin. Je vous prie, ne touchez point sur son deshonneur; elle est bien autre chose que les femmes mariées ' . Vous en verrez qui seront vingt ans mariées sans voir aucuns enfans issus d'eux; mais elle a fait d'avantage, car, sans estre mariée , elle en a fait un beau et excellent à merveille. J'en suis le plus joyeux du monde. Voylà la famille et la race tabarinique qui commencera à se peupler et pulluler désormais. Mais il y a bien des affaires au quartier : celuy qui a fait cest enfant à ma sœur veut avoir l'interest de son ouvrage et intenter un procez contre nous ; il demande Pusufruict de ses semences. Ma sœur luy a refusé tout à plat : c'est pour son nez, qu'on luy face des enfans pour luy donner en charge. Je vous en voudrois demander vostre advis, si nous luy devons donner ou non.
Le Maistre. Il ne faut pas douter que si cest homme-là vous poursuit par justice, qu'il gai-