Var. : tirer
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Le Maistre. Tu me donnes un champ de longue estendue, Tabarin. La Fortune est aveugle et ne regarde pas à qui elle despartit ses faveurs. Quelques fois les hommes de mérites sont mesprisez, et les hommes de néant s'avancent. L'estat de la vie humaine est perpétuellement en bransle; l'un monte, l'autre descend ; la cheute de l'un est l'advancement de l'autre. Ceste aveugle déesse balance ainsi nos sorts, et n'est jamais asseurée qu'en son incertitude. Il n'y a rien en ce monde inférieur qui ne soit sous l'empire de ses loix; elle tient les resnes des royaumes, les donne et les despartit à qui bon luy semble; et, qui pis est, la vertu, pour le jourd'huy, est mesprisée, et le vice révère et respecté. Telle est la décadence de nostre aage , pire cent fois que le siècle de plomb, et qui doit en bref engendrer un temps plus misérable. Ceux que j'estime faire la pire fortune sont ceux qui quittent la vertu pour embrasser le vice, et qui font choix de la deshonnesteté pour fuyr ce qui est honneste et recommandable, et le plus souvent quand ils se sont long temps entretenus dans leurs meschancetez et sont repris de justice et punis selon leurs démérites; mais sur tout je déplore la condition de ceux qui vont aux galères pour tirer à la rame, car on les peut nommer les vrays esclaves et le rebut de la fortune.
Tabarin. Voilà mal enfourné, mon maistre, pour le premier coup. Peut-estre que vostre père estoit à Marseille , puis que vous desplorez tant les galériens. Pour mon regard, ceux que je
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trouve faire la pire fortune, ce sont les joueurs de violon, de luth et d'espinette.
Le Maistre. Comment, Tabarin? Y a-il quelques-uns au monde qui vivent avec plus de contentement qu'eux? Ils sont continuellement en danses et en banquets.
Tabarin. Ils sont d'une condition si misérable que toutes leurs commoditez, leurs biens, leurs richesses et leur vie mesme ne despend que du bois et de la corde. N'est-ce point estre bien infortuné? Ceux qu'on meine à la Grève n'en ont point d'avantage.
Question II.
Quelle différence y a-il entre une femme et une maison l ?
Tabarin.
Ar ma foy, je viens d'un lieu où j'ay bien eu du plaisir, il n'en faut point mentir : car, comme dit l'autre, la volupté qu'on conçoit , ce neantmoins...
Plaist-il ? Dame! en voilà un qui me regarde, mon maistre. Est-ce pour bien ou pour mal?
Le Maistre. C'est pour bien : il n'y a personne en la compagnie qui te vueille mal.
1 . C'est la demande I du Graîelard. Même solution, texte identique.
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Tabarin. Regardez donc aussi bien le derrière que le devant.
Le Maistre. Mais tu te perds en tes discours, Tabarin. En quel lieu as-tu eu tant de contentement?
Tabarin. A propos, ouy, à la vérité. Par ma foy, c'a esté dans le Palais, où j'ay veu plaider quatre sortes de personnes bien différentes. La cause s'agitoit entre un bossu, un boiteux, un chastré et un aveugle. Le bossu disoit qu'il y avoit long temps qu'il estoit en procez, et qu'il vouloitestre deschargé de ses pièces. Le boiteux presentoit sa requeste là-dessus, et disoit qu'il avoit fait une infinité de pertes, et qu'on luy feroit tort si on ne luy bailloit le droit. Mais ce de quoy je m'estonnay d'avantage , ce fut d'un aveugle qui dit qu'il ne payeroit jamais les interests si on ne faisoit en sorte qu'il vît les pièces, et qu'il vouloit estre nécessairement esclaircy du fait. Devinez qui a perdu la cause, mon maistre.
Le Maistre. Lequel est-ce de ces quatre qui a perdu son procez ?
Tabarin. C'a esté le chastré, par ma foy, car il ne sceut jamais faire exhibition des pièces nécessaires au procez ; et , bien d'avantage , il fut seul qui demeura sans pouvoir monstrer ne produire aucuns tesmoins, et ainsi perdit son procez faute de produire. Mais, à propos de marée, quelle différence trouvez-vous entre une femme et une belle maison ?
Le Maistre. Il n'y a point grande différence, Tabarin. Une belle maison, bien bastie et enrichie au dedans de toutes ses particularitez , peut
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en quelque chose symboliser et convenir avec les beautez de la femme. Les philosophes apportent des différences et des raisons pourquoy les femmes ne peuvent pas s'accorder, quant à leur nature, ensemble avec une maison; mais, quant aux accidens, il y a bien de la convenance.
Tabarin. Ny en la nature, ny aux accidens, il n'y a rien de plus discordant qu'une maison et une femme.
Le Maistre. Comment, Tabarin?
Tabarin. La différence d'une femme et d'une maison est que , quand on veut bastir une maison, on la couvre de peur qu'il ne pleuve dedans; et la femme, au contraire, plus vous la couvrirez, plus il y pleuvera. Voilà la différence, mon maistre.
Qjjestion III.
Quel est le plus grand voleur du monde.
Tabarin.
Ntre tant de coupeurs de bourse qui sont dans Paris, qui empruntent l'argent d'autruy sans interest ny intention de le rendre, pourrez-vous bien
me dire lequel vous estimez estre le plus grand
et le plus insigne voleur?
Le Maistre. Je ne communique nullement
avec telles gens, Tabarin ; trop bien sçay-je qu'il
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y en a un grand nombre dans Paris, car le vice est aujourd'huy tellement impuni, que tout le monde y court à bride abattue, sans crainte des loix ny des malheurs qui en peuvent réussir.
Tabarin. J'en vis dernièrement prendre un sur le Pont-Neuf à qui on pensoit couper l'oreille; mais on trouva qu'un autre avoit desjà fait l'office.
Le Maistre. Pour moy, je tiens que le plus grand et le plus insigne voleur qui se puisse trouver est celuy qui mesdit d'autruy et qui desrobe sa bonne renommée. Ce larcin est un des plus grands vols qu'on puisse faire à un homme, car de lui prendre un manteau ou un chappeau, cela est de peu de conséquence.
Tabarin. C'est toujours un trait de courtoisie d'oster le chappeau, nostre maistre.
Le Maistre. Mais quand on s'attaque à l'honneur, et que d'une langue mesdisante nous deschirons la renommée d'autruy, il n'y a vol, pour signalé qu'il soit, qui puisse entrer en paralelle avec celuy-ci : Volât irrevocabile verbum. Une parole , une fois sortie , ne se peut r'appeller : c'est pourquoy la nature, sage et prudente en ses effects , nous a donné deux oreilles et une langue, voulant signifier qu'il faut beaucoup ouyr et peu parler ; et jaçoit que nos sens extérieurs soient limitez de quelque empeschement pour retarder l'action, comme les yeux sont couverts de paupières, la nature, en attachant nostre langue au palais, nous a baillé deux obstacles, afin de ne l'exercer en vain , qui luy servent comme de murailles, qui sont les dents et les lèvres, afin qu'estans retardez par l'ouverture de ces deux
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ponts, nous peussions préméditer deux fois une chose devant que de la dire. Y a-il larcin plus dangereux que celuy qui ravit la bonne renommée de son prochain ? Tout autre larcin se peut restituer, mais celuy-ci ne se peut rendre, et n'y a raison qui puisse oster la tache que la médisance a imprimée sur l'honneur de quelqu'un.
Tabarin. Vos discours ont bien quelque chose de superficiel, mais vous ne touchez jamais au fond de la question. Ceux que j'estime les plus grands voleurs de France sont les procureurs et les advocats, parce qu'ils n'ont qu'une plume, et toutesfois il n'y a personne qui se puisse vanter de voler aussi haut qu'eux.
Qjjestion IV.
Pourquoy on mouille les œufs quant on les met cuire1.
Tabarin.
On maistre , je fus l'autre jour le plus estonné du monde de voir nostre chambrière qui, mettant cuire un œuf à la coque, cracha dessus; sçavez-vous
bien la raison pourquoy cela se fait ?
Le Maistre. C'est l'ordinaire coustume qui se
pratique , Tabarin ; j'ay veu tousjours ceste façon
i. Demande II du Gratelard. Même solution, même texte, sauf un léger retranchement à la fin.
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de faire depuis ma jeunesse. Je parlois l'autre jour à un certain philosophe de cecy; il me disoit que le feu ou la chaleur estant autour d'un air condensé
Tabarin. Qu'appellez-vous condensé? je n'entens point le grec.
Le Maistre. C'est-à-dire agrégé et ramassé, qu'ellefait eslargir cest air, qui se raréfie, et qu'il faut nécessairement qu'il s'évapore, ou par amitié ou par force ; et cela se fait souvent avec grand bruit, principalement quand le feu environnant est aspre.
Tabarin. Il faut donc dire qu'il fait bien chaud quelquefois derrière moy , car j'y entens souvent de grandes canonnades.
Le Maistre. Voilà la cause pourquoy on les rafreschit, afin qu'ils ne s'esclattent et ne pètent.
Tabarin. C'est donc pour les empescher de peter qu'on crache sur les œufs et qu'on les mouille , mon maistre ?
Le Maistre. C'est la vérité, Tabarin.
Tabarin. Mon maistre, faites-moy un plaisir.
Le Maistre. Je le veux, Tabarin; il n'y a rien que je ne face pour toy.
Tabarin. Si vous voulez m'empescher de peter, crachez-moy au cul, et je vous chiray au nez.
Le Maistre. 0 l'impudent vilain ! sera-il dit que tu nous embausmeras incessamment de tes vilenies ?
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Question V.
Qui sont ceux qui s'accordent mal en musique.
Tabarin.
On maistre, quels gens estimez-vous qui s'accordent mal en musique?
Le Maistre. Pour te respondre plainement,ilfaut sçavoir quelle est la nature delà musique, pour de là venir en la cognoissance des effets. Aristote, liv. vm, De la République ? ch. 4, dit que la musique est une branche qui a la vertu pour son tronc , parce qu'elle n'engendre point seulement ceste mélodie qui vient frapper nos oreilles , mais aussi elle fait naistre une certaine proportion en toutes nos œuvres, sur laquelle nous moulons nos actions. Ceste harmonie produit en nos âmes un accord mélodieux , qui fait que nous suivons ce que nous dicte la raison ; aussi la musique est-elle tout à fait divine et dérive des astres, où les anciens philosophes tiennent qu'il y a un son harmonieux qui règle et donne bransle aux mouvemens des cieux. Aussi, pour respondre à ta demande , je diray qu'un homme vertueux s'accordera toujours mieux qu'un autre ; mais, pour ce qui est de la musique et de son harmonie , celuy qui s'est le plus exercé en cest art me semble se devoir mieux accorder, parce qu'il s'est acquis
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l'habitude, qui le facilite pardessus les autres , tant à bien chanter qu'à régler le ton et le corps des musiciens , où au contraire celuy qui ne l'a jamais exercé s'accorde très-mal.
Tabarin. Je croirois, pour moy, que le fils de maistre Jean Guillaume seroit fort bon musicien, car, depuis qu'il a pris la mesure du col d'un pauvre patient, il fait bander la chanterelle sur un ton si haut que bien souvent l'harmonie de la corde qui bande trop fort convertit toute la musique en souspirs et syncopes.
Le Maistre. La musique a ses parties, ses tons, demy-tons, souspirs, clefs, et autres singularitez qui regardent la mélodie ; et faut qu'un homme aye une grande expérience pour accorder le chœur, principalement quand on entremesle les luths, violes, et autres instrumens musicaux ; et ainsi ceux qui n'auront acquis ceste habitude s'accorderont très-mal , Tabarin.
Tabarin. Toutes vos définitions ne sont que des paroles inutiles; ceux qui s'accordent trèsmal en musique, c'est un vieillard marié avec une jeune femme.
Le Maistre. Comment se fait ceste dissonante harmonie , Tabarin ? je ne vois aucune raison qui authorise ton discours.
Tabarin. Premièrement, le plus grand défaut vient du vieillard, qui ne bat point bien la mesure.
Le Maistre. Si est-ce pourtant qu'il a de l'aage et de l'expérience.
Tabarin. En second lieu, la femme veut tousjours chanter par nature, et le vieillard ne chante que par B mol , lettre qui en grec vaut autant
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qu'un V. Qu'arrive-il en troisième lieu là-dessus ?
Le Maistre. Qu'arrive-il, Tabarin ?
Tabarin. La jeunesse de la femme luy fait faire deux ou trois souspirs ; puis elle change de partie , de ton et de notte , et prend la quinte.
Le Maistre. A la vérité, les femmes sont bien quinteuses , Tabarin ; tu as quelque raison en cecy.
Tabarin. Ce n'est pas tout. Quand elle a pris une quinte, elle retourne lefueillet, et, au lieu de deux nottes vuides en prenant une pleine , elle change de clef, et met une crochue sur le front de son mary. Voilà ceux qui s'accordent le plus mal en musique.
Question VI.
Quels advocats il fait bon consulter pour un procez* .
Tabarin.
Onsieur , depuis deux jours en ça on m'est venu donner un adjournement touchant une fille que j'avois enflée (mais je ne songeois point à mal , par mafoy). Cela fut fait à l'impourveu. J'estois allé en la cave pour me descharger d'un flux de ven-