CHAPITRE IL
Des éloges religieux, ou des hymnes.
LiE genre des éloges est très -ancien. Si on en cherche Forigine, on la trouyera dans les premières hymnes qui furent adressées à la divinité. Ces hymnes iureut inspirées par Tadmiration et \a reconnaissance. L'homme placé en naissant sur la terre dut être frappé du grand spectacle que déplojait à ses yeux la nature. L'étendue des deux, la profondeur des forets, l'immensité des mers , la richesse et la variété des campagnes , cette multitude innombrable d'êtres en mouvement, destinés à servir d'ornement au globe qu'il habite , tout ce vaste assemblage dut porter à son esprit une impression de grandeur. Bientôt un slutre sentiment dut succéder à celui-là. Il vit que cette nature si riche avait des rapports avec lui; les astres lui prêtaient leur lumière; des fruits naissaient sous ses pas, ou se détachaient des branches pour le nourrir; les arbres le protégeaient de leur ombre et offraient un asyle à son repos; les cieux, pendant son sommeil,, semblaient se couvrir d'un voile, et n'envoyaient à
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son séjour qu'une lumière douce et tranquille. Frappé de tant de merveilles , il sent que leur cause n'est point en lui-même; il sent que tout est l'ouvrage d'un être qui se dérobe à ses sens, mais qui se manifeste à lui par ses bienfaits. Alors il le cherche à travers ce monde solitaire où il a été jeté; il le demande aux cieux, à la terre, à tout ce qui l'environne; îl prête l'oreille pour l'entendre. Plein du sentiment religieux qui s'è lève dans son cœur , il mêle sa voix à celle de la nature; et, du sommet d'une monts^e,(m dans un vallon écarté , au bruit des fleuves et des torrents qui roulent à ses pneds , il chante une hymne en l'honneur de la divinité dont il éprouve la présence , et qui le ùii exister et sentir. •
La première hymne qui fut chantée dans celte solitude du monde , fut une grande époque pour le genre humain. Bientôt on vit les pères assem' hier leurs enfants au miUeu des campagnes pour rendre les mêmes hommages. On vit le vieillard entouré de moissons, tenant, d'une main, une gerbe de blé, et, de l'autre, montrant les cieu^, apprendre à sa famille à louer le Dieu qui h nourrissait.
Dans ces premiers temps , on loua la divinité au lever du soleil: c'était une espèce de création nouvelle qui rendait l'univers à l'homme. On la
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loua aux approches 4e la nuit , parce que son
obscurité et son silence inspiraient l'effiroi; on la
loua de même au renouvellement de l'année , au
commencement des saisons, à chaque nouTcHe
lune. Il semble que, vers l'origine du monde,
Iliomme, peu assuré des bienfaits de la nature,
s'étonnait, pour ainsi dire , à chaque instant, dé
o'en être pas. abandonné ; et le désordre qu'il
voyait dans plusieurs endroits de la terre encore
sauvage, lui faisait mettre un plus grand prix i
Tordre constant qu'il apercevait dans les cieux.
Dans la suite, et chez les peuples même les plus policés , toutes les fois qu'il arriva un bonheur inattendu ou un fléau terrible , on s'em^ pressa partout à louer les dieux qu'on adorait. Ainsi, nous voyons par l'histoire que c'est suiv tout dans le temps des épidémies et des guerres, lorsque de grandes batailles étaient perdues, lorsque la peste faisait périr les citoyens par anlliers , lorsque le peuple croyait voir pendant ia nuit un spectre pâle et terrible répandre la désolation sur ses murs, c'était alors que les prêtres, dans les temples et aux pieds des autels, entourés d'un peuple nombreux , et levant tous ensemble leurs mains vers le ciel , composaient et chantaient de nouvelles hymnes.
Dans ces temps d'effi?oi , les hymnes durent être animées par l'imagination çt respirer l'en-
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thousiasme; car l'homineauiL prises avec la nature conçoit des idées plus grandes par la vue de sa £aiiblesse même ; alors, tout s'exagère à ses yeux; ses expressions s'élèvent avec ses idées: il peint tout avec force , il emprunte de toute la nature des images pour louer celui à qui la nature est soumise. Son style est quelquefois mystérieux comme l'être à qui ii parle, son oreille même cherche dans les sons une harmonie inconnue; et, comme pour donner une habitationà la divinité, il a élevé des colonnes, exhaussé des voûtes , dessiné des portiques ; comme pour la représenter, il a agrandi les proportions et dble^ ché à faire une figure impesante ; comme pour en approcher dans les jours de fêtes , il a substitué à la marche ordinaire des mouvements cadencés et des pas en mesure ; ainsi , pour la louer, ii cherche , pour ainsi dire, à perfectionner la parole ; et joignant la poésie à la musique , il se crée un langage distingué en tout du langage commun.
Mais comment l'esprit humain osa-t-il concevoir le projet de louer Dieu ? L'ami peut louer son ami; l'esclave, son maître^ le sujet, son roi. Malgré la distinction des rangs , l'homme est à côté de l'homme : l'orgueil les sépare, la nature les rapproche. Mais l'homme et Dieu, où est la mesure commune?
Cependant toutes les nations ont eu des hymnes. Les penchants , les besoins , les vices ou les vertus ont décidé des attributs ({u'on a loués dans la divinité- Je te loue, s'écrie Thabitant sauvage ia Groenland , ô toi dont la main invisible amène tons les ans la baleine sous mes harpons , et feit couler soti sang dans les mers, pour m'aider à suivre sa trace quand elle s'éloigne du rivage.' Et, à l'autre extrémité du globe, l'Indien chante sous son beau ciel : Je te loue, ô toi qui fais croître des moissons de riz dans mes plaines, et qm Êds fleurir le citronnier et l'oranger au bord de mes ruisseaux; tandis que, vers les bords de la Russie orientale , un autre peuple sauvage chante auprès de ses volcans : Je t'adore et te loue, ô Être puissant et terrible qui habites ces souterrains enflammés, et qui, de là, roules tes feux parmi nos neiges et nos glaces. Ainsi, chez tous les peuples , les hymnes prennent , pour ainsi dire, la teinte du climat; et une nature , ou sauvage, ou riante, influant par les sensations sur les idées , y détermine les différents éloges quon fait de la divinité (i).
On nous a conservé beaucoup d'hymnes des
Anciens. Le pays où Homère chanta , où Orphée
.1) On voit qu'il ne s'agit ici que des peuples qui ne sont pas Madrés des lumières de la foi.
institua des mystères, où Tarcbitecture éleva des temples dont nous allons enc(»« admirer les mines, où le ciseau de Phidias semblait faire descendre la divinité sur le marbre; ce pays où Tair, la terre et les eaux avaient, aux yeux des habi* tants, quelque chose de divin, et où chaque loi de la nature était représentée par une dinmté, dut produire un grand nombre d'hymnes en l'honneur des dieux qu'on adorait; mais la plupart de ces hymnes furent défigurées par des fables et des contes de fées; faites pour les poètes et les peintres , elles amusaient le peuple et révoltaient les sages.
Nous en avons quelques-unes attribuées à Homère. On sait que dans ses poèmes il a mieux célébré les héros que les dieux : ses hymnes sont du même ton; ce sont plutôt des monuments de la mythologie païenne, que des éloges religieux; mais on y retrouve quelquefois son pinceau et les charmes de la plus riante poésie.
Les hymnes de Callimaque offrent les mêmes beautés et les mêmes défauts; on y voit le génie esclave de la superstition , et des erreurs populaires chantées avec autant d'haimonie que de graCe.
Il ne nous reste rien des hymnes de Piodare.
mais nous savons qu'elles étaient toutes consacrées à cet Apollon de Delphes, dont les oracles
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mettaient à contrîbutioii la crédulité des peuples et l'ambition des rois. Tandis que les poètes et le peuple défiguraient ainsi la divinité en la célébrant, les initiés dans leurs mystères lui rendaient un hommage plus pur et plus digne d'elle. Le ton de leurs hymnes est imposant ; mais l'initié, en parlant à Dieu, semblait ne s'occuper que de ses |>ropres besoins ; il oubliait que des êtres Êdbles , en louant leur père commun , ne doivent pas se séparer du reste de la famille , et implorer des iHenfaits qui ne soient que pour eux.
& les Grecs nous ont laissé quelque choèe d'auguste et de grand dans le genre des hymnes, ii fiiut convenir que c'est celle du philosophe stofdeD , nommé Cléanthe. Cette hymne , trop peu connue , annonce en même temps une imagination forte et une ame épurée des superstitions. Elle est digne de la secte qui devait formei* un jour Epictète dans les fers , et les Antouins sur le trôif e. Je m'imagine que Cléanthe , qui fut le second fondateur du portique, et qui, obligé de travailler de ses mains pour vivre, compta un nÀ parmi ses disciples , un jour, après leur avoir expliqué ses principes sur le système du monde et son auteur, tout à coup enflammé d'enthousiasme, se fit apporter une lyre, et chanta en leur présence cette hymne qui nous a été conservée par Stobée.
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« O toi qui as plusieurs noms , mais dont h « force est une et inlBinie, ô Jupiter, premier des « immortels, souverain de la nature, qui goua vemes tout, qui soumets tout à une loi, je te (c salue ; car il est permis à l'homme de t^voa quer. Tout ce qui vit, tout ce qui rampe, tout « ce qui existe de mortel sur la terre, nous naf< quimes de toi , nous sommes de toi une faible « image ; je t'adresserai donc mes hymnes , et je « ne cesserai de tç chanter. Cet univers suspendu « sur nos têtes, et qui semble rouler autour de « la terre, c'est à toi qu'il obéit; il marche, et « se laisse en silence gouverner par ton ordre. « Le tonnerre, ministre de tes lois, repose sous « tes mains invincibles ; ardent , doué d'une vie « immortelle , il frappe , et la nature s'épouvante. « Tu diriges l'esprit universel qui anime tout , K et vit dans tous les êtres; tant, ô roi suprême, « ton pouvoir est illimité et souverain ! Génie de «la nature, dans les cieux, sur la terre, sur les « mers, rien ne se fait, ne se produit sans toi, (t excepté le mal qui sort du cœur du méchant. « Par toi , la confusion devient de l'ordre : par ce toi , les éléments qui se combattent s'unissent. « Par un heureux accord, tu fonds tellement ce K qui est bien avec ce qui ne l'est pas, qu'il s'é- « tablit dans le tout une harmonie générale et « éternelle : seuls parmi tous les êtres, les mé-
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« chants rompent cette grande harmonie (lu « monde. Malheureux ! ils cherchent le bonheur, < et ils n'aperçoivent point la loi universelle qui, « eu les éclairant, les rendrait tout à la fqis bons « et heureux : mais tous s'écartant du beau et du «juste, se précipitent, chacun, vers l'objet qui « l'attire ; ils courent à la renommée , à de vils c trésors , à des plaisirs qui, en les séduisant, les « trompent. O Dieu qui verses tous les dons , « Dieu à qui les orages et la foudre obéissent , « écarte de l'homme cette erreur insensée ; daigne « éclairer son ame; attire-la jusqu'à cette raison c étemelle qui te sert de guide et d'appui dans « le gouvemeitient du monde , afin qu'honorés « nous - mêmes , nous puissions t'honorer à ton « tour , célébrant tes ouvrages par une hymne « non interrompue , comme il convient à l'être « Êûble et mortel ; car, ni l'habitant de la terre, c ni l'habitant des cieux n'a rien de plus grand « que de célébrer dans la justice , la Raison su- « blime qui préside à la nature».
Il est difficile sans doute de parler de Dieu avec plus de grandeur. Nous avons des hymnes des Romains, ou du moins quelques morceaux dans leurs poètes, qui nous en donnent une idée (i); mais nous n'avons rien de ce genre , qui
(i) Voyes une hymne à Bacchus , dans Ovide; rbymne à
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nous peigne la divinité d'une manière éloqu^te et forte. T^^s hymnes qu'Horace fit pour les jeux séculaires de Rome , ont le mérite de h délica> tesse et du goût ; mais combien elles sont audessous du sujet! Une fête établie pour la révolution des siècles, l'idée ^e la divinité poui qui tous les siècles ensemble ne sont qu'un moment, la faiblesse de l'homme que le temps entrame , ses travaux qui lui survivent un instant pour tomber ensuite , les générations qui se succèdent et qui se perdent , les malheurs et les crimes qui avaient marqué dans Rome le siècle qui vensût de s'écouler , les vœux pour le bonheur du siècle qui allait naître ; il semble que toutes ces idées auraient dû fournir à un poète tel qu'Horace, une hymne pleine de chaleur et d'éloquence; mais, plus un peuple est civilisé, moins ses hymnes doivent avoir et ont en effet d'enthousiasme. Ce sont les peuples nouveaux qui sont les plus frappés de la nature , et par conséquent de Tidée d'un Etre créateur. A imagination égale, cette impression même est plus forte chez les peuples qui habitent les campagnes , que chez les peuples renfermés dans l'enceinte des villes , et l'on
Hercule, dans Virgile^ et plusieurs hymnes, dans Horace. On peut y joindre le PervigiUum FenerU, qui probablemeut était une hymne qu'on chantait dans les fêtes de Vénus.
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seot bien que cela doit être : daBS les villes, on u'aperçoit, pour ainsi dire, que Thomme; par«* tout rhomoie y rencontre sa grandeur. Les objets qui l'environnent et qui le frappent , c'est itfchitecture qu'il a créée, les métaux qu'il a tirés du sein de la terre, les richesses qu'il a cherchées au «delà de l'Océan, ks dififérentes parties du monde unies par la navigation, enfin tout ce qu'a de brillant le tableau de la société, des lois et des arts; mais, dans les campagnes, l'bonune disparait , et la divinité seule se montre. C'est là que de toutes parts on rencontre les cieai;là, le spectacle du jour a quelque chose (le plus imposant, et la nuit, de plus terrible; là, le retour constant des saisons est marqué par de plus grands effets ; l'œil , en découvrant autour de lui des espaces sans bornes, est plus frappé de rétendue de {^univers, et de la main invisible qui en a tracé le plan. Il ne faut donc pas s'étonner si les premiers peuples du monde , qui étaient presque tous des peuples pasteurs, et surtout les Orientaux qui , habitant un plus beau dimat, doivent plus aimer et sentir la nature, ont donné à leurs éloges religieux un caractère que l'on ne trouve point parmi nous. Dans nos climats d'occident , et surtout dans une grande partie de notre Europe moderne, nous avons commencé presque tous par être des espèces de
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sauvages sans ■nagination, enfermés dans des forets et sous un ciel triste ; ensuite nous avons été tout à la fois corrompus et barbares par des circonstances singulières et des mélanges de nations; enfin, nous avons fini par être corrcMnpus et polis. On voit aisément que, dans ces trois époques, les éloges religieux ont dû être faibles et froids. Notre seul mérite aujourd'hui est d'avoir mis quelque pureté de style dans un genre d'ouvrage le plus susceptible de beautés fortes, et qui semblerait devoir être grand et sublime comme le tableau de la nature.