CHAPITRE V
Des Grecs, et de leurs éloges funébi^ en l'honneur des guerriers morts dans les combats.
UEs£gyptiens, les arts passèrent chez les Grecs, et bientôt les éloges naquirent en foule. De tous les peuples du monde , les Grecs sont peut-être ceux qui ont été les plus passionnés pour la gloire. La beauté du climat, en développant leur imagination , leur donnait un caractère enthousiaste et sensible; la liberté élevait leurs âmes; Tégalité des citoyens leur faisait mettre un grand prix à Topinion de tous les citoyens ; la loi y en permettant à chacun d'aspirer aux charges, et de décider des affaires de TÉtat , leur défendait de se mépriser eux-mêmes ; les arts vils , abandonnés à des mains esclaves, les empêchaient de se flétrir sous les travaux; les exercices et les jeux les donnaient continuellement en spectacle les uns aux autres ; la multitude des petits États établissait des rivalités d'honneur entre les peuples; enfin, les grande intérêts et les victoires leur donnaient ce sentiment d'élévation qui aspire à la renommée. Au sortir des combats , où des millions de
Perses avaient été vayicus par quelques hommes libres , y avait-îl un Grec dont Tame ne fut plus sensible et plus grande? Ajoutez les institutions particulières de chaque ville , et celles de la Grèce entière; ces fêtes, ces jeux funèbres, ces assemblées de toutes les nations, les courses et les combats le long de TAlphée, ces prix distribués à la force, à l'adresse, aux talents, au génie même; des rois venant se mêler parmi les combattants, les vainqueurs proclamés par des hérauts, les acclamations des villes sur leur passage, les pères mourant de joie en embrassant leurs fils vainqueurs , et leur patrie à jamais distinguée dans la Grèce, pour avoir produit de tels dtoyens.
Telle était la sensibilité ardente de ces peuples pour la gloire. Les gouvernements attentifs nourrissaient encore ce sentiment, en ne donnant jamais de récompense qui put avilir les ames^ On ne rabaissait pas les talents ou les vertus, jusqu'à ne les payer qu'avec de l'or. Tout tendait à la gloire, et rien à l'intérêt. Des couronnes, des inscriptions , des vases , des statues : voilà ce qui récompensait et faisait naître les grands hommes. Je me représente un père dans ces anciens temps et chez ce peuple singulier, voulant animer son fils, et le promenant à travers les rues d'Athènes : a Vois-tu , lui dit-ii, ces deux statues?
/i4 ]:ssAi
adore-les : ce sont celles de deux citoyens vertueux qui ont délivré leur patrie. Ce monument est celui d'une femme qui aima mieux mourir, que trahir des citoyens qui voulaient rendre la liberté à l'État. Chacun de ces tableaux que tu vois est line récompense. Ce général exhortant les troupes , et distingué des neuf autres , c'est Miltiade : il a sauvé la Grèce ; mais aussi il a obtenu ce prix de sa victoire. » — Peut-être dans le temps même qu'ils parlent, ils voient un Grec qui regardait ce même tableau en rêvant profondément. Une larme s'échappait et coulait le long de ses joues. — «Mon fils, ce Grec que tu vois, c'est Thémistocle. Bientôt il sera grand , puisqu'il verse d'aussi nobles larmes.» — Us sortent d'Athènes, et parcourent la Grèce. A. quelque dis- | tance ils trouvent Marathon. Us approchent , et voient au milieu de la plaine un mausolée. — « C'est le tombeau de ceux qui sont morts pour la patrie. Regarde ces colonnes. Là, sont gravés les noms de tous ceux qui ont vaincu et péri dans cette journée. Mon fils! lis tous ces noms, honore -les, et adore la patrie qui récompense ainsi le courage.» — Arrivés aux Thermopyles, ils se prosternent sur le lieu où trois cents hommes se sont dévoués contre trois cent mille. Le père fait lire k son fils cette inscription sur le rocher : Passant y va dire à Sparte que nous sam-
mes niorts pour obéir à ses saintes lois ; et ils redescendent à travers les rochers , en silence. Ils continuent leur course ; ils aperçoivent une ville. La plaine des environs est couverte de monuments. D'abord se présente à eux un trophée; plus loin, un mausolée en bronze, et près de là, un avtel au dieu de la liberté. — « Cette ville est Platée. C'est là, mon fils, c'est là que les Grecs viennent de remporter une victoire sur les Perses. Vois les honneurs qui sont rendus à ceux dont le sang a coulé. Approche , et lis sur Vairain ces vers gravés en leur honneur. » — C'est ainsi qu'ils parcourent la Grèce. Ils terminent leur voyage par les jeux olympiques. En * arrivant, ils visitent le bois sacré, où ils contemplent plus de six cents statues en bronze ou en marbre , élevées à ceux qui avaient remporté les prix. De là ils se rendent aux jeux, et y trouvent la Grèce assemblée. Supposons que, dans ce moment même, Thémistocle, vainqueur de Salamine , parût au milieu des jeux : on sait que, lorsqu'il s'y montra après sa victoire , tout retentit d'acclamations et de battements de mains; les jeux furent interrompus , et l'on oublia pendant une journée entière les combattants , pour voir et regarder un gi'and homme. Je m'imagine que, dans ce moment, le père devait approcher de son fils , et lui dire : ce Tu vois dans quel pays
tu es né, et comme on y honore tout ce qui est grand ; et toi aussi , mérite un jour que ton pays t'honore. »
Ainsi, chez les Grées, de quelque côté qu'on jetât les yeux , on trouvait partout des monuments de la gloire; les rues, les temples, les galeries, les portiques , tout donnait des leçons aux dioyens. Partout le peuple reconnaissait les images de ses grands hommes; et, sous le plus beau ciel, dans les plus belles campagnes, parmi des bocages ou des forets sacrées, parmi les cérémonies et les fêtes religieuses les plus brillantes , environnés d'une foule d'artistes , d'orateurs et de poètes, qui tous peignaient, modelaient, célé^ braient ou chantaient des héros, marchant au bruit enchanteur de la poésie et de la musique, qui étaient animées du même esprit , les Grecs victorieux et libres ne voyaient , ne sentaient , ne respiraient partout que l'ivresse de la gloire et de l'immortalité.
Il n'est pas étonnant que chez un pareil peuple , l'usage des éloges ait été établi. Les Qrecs eurent , comme les Égyptiens , des éloges funèbres; mais ils les af^liquèrent d'une manière différente. En Egypte, où la politiqne était liée à la religion , on se proposait surtout de faire régner la morale dans toutes les classes de citoyens: dans la Grèce, composée de républiques
SUK LES KLOGES. 47
libres et guerrières, on s'attachait à élever les âmes et à y nourrir le mépris des dangers et de la mort. Ainsi les éloges funèbres n'étaient accordés au nom de l'État qu'à ceux qui étaient morts pour l'État.
D'abord , on frappait les yeux par un appareil imposant et auguste; car, chez tous les peuples^ la première éloquence est celle qui parle aux sens. On dressait une tente où étaient portés les ossements des guerriers. Là, ils demeuraient trois iours exposés à la vénération publique. Le peuple y accourait en foule ; il jetait sur ces ossements des couronnes de fleurs, de l'encens et des parfums. Le troisième jour, <m mettait les restes de ces braves citoyens sur des chars ornés de branches de cyprès. La pompe s'avançait au son des instruments, jusqu'au lieu de la sépulture. Cette enceinte était r^rdée comme un temple consacré à la valeur.
Les derniers devoirs rendus, l'orateur montait à la tribune et prononçait l'éloge funèbre. Nous avons encore trois de ces discours ; l'un est de ce Périclès qui fut tout à la fois capitaine et orateur , élève d'Anaxagore, amant d'Aspasie, redou* Éable à la Grèce et corrupteur d'Athènes. On sait qu'il enivra le premier les Athéniens de spectacles et de fêtes , et leur donna des vices pour les gouverner ; mais ce fut son éloquence qui le rendit
quarante ans mouarque d'une république. Je le renverse en luttant, disait un de ses rivaux ; mais, lors même qu'il est à terre , il prouve aux Athéniens qu'il n'est pas tombé , et les Athéniens Je croient. Ce fut après la guerre de Samos, où il avait lui-même commandé et remporté plusieurs victoires , qu'il prononça cet éloge funèbre. le vais tâcher d'en donner une idée ; mais il faut se souvenir que ce n'est ici qu'un extrait, c'est-àdire, une copie faible et par lambeaux, dans une langue qui n'a ni la richesse et l'harmonie de la langue grecque , ni la mélodie des accents, ni rheureuse composition des mots, ni cette foule de liaisons qui enchaînent les idées , ni cette liberté des inversions qui met tant de variété dans la marche , et qui permet à la langue de suivre avec souplesse, et de dessiner, pour ainsi dire, tous les mouvements de l'ame et des passions. Je ferai comme ces peintres qui, ne pouvant transporter avec eux un antique pour le faire admirer, en crayonnent rapidement les contours et les principaux traits : presque tout le mérite de la figure échappe, mais on connaît du moins les mouvements et l'attitude.
Périclès commence par faire un magnifique éloge d'Athènes. Il vante la liberté dont on y jouit, et la gloire immortelle qu'elle s'est acquise en sauvant plusieurs fois la Grèce, a Citoyens ,
< c est pour cette patrie que sont morts les guerricrs cjue vous venez d'ensevelir ; quand vous a contemplerez sa grandeur , songez que c'est h
• leur sang que vous la devez. En donnant leur c m pour rÉtat , ils ont mérité la plus honorable «des sépultures: je ne parle pas de celle où re- «posent leurs ossements; la gloire des grands « hommes n'est pas renfermée sous le marbre «qui les couvre; la terre entière est leur mau* « solée; leur nom vit dans toutes les âmes; c'est «là que leur mémoire habite éternellement, au « Ueu que les tombeaux élevés de la main des « homiDes sont détruits par le temps. Imitez donc « ces braves citoyens; pensez, à leur exemple , a que le bonheur est la liberté, et que la liberté « est la grandeur de l'ame. » Il s'adresse ensuite aux pères de ces guerriers : « Je ne cherche point à a TOUS consoler , dit-il ; vos enfants ne sont-ils pas «morts avec courage? Tfe préférez- vous point, « comme eux, un trépas honorable à une vie qui « serait ou obscure ou honteuse? «H exhorte les pères qui sont encore dans la force de l'âge , à donner de nouveaux défenseurs à l'État. Il anime et console ceux qui , affaiblis par la vieillesse , n ont plus d'espérance de revivre dans la posté^ rite :« Non , votre maison n'est pas solitaire ; vos
• en&nts ne sont plus, mais leur gloire y habite ' avec vous; elle répandra son éclat sur vos dér-
5o ' ESSAI
K niers jours. » Ensuite, adressant la parole aux frères et aux enfants cles.niort$ : a Une grande cv « rîère vous est ouverte , dit-il; vous avez rexem- K pie de vos pères et de vos frères, mais ne vou% « flattez pasd'atteindreaisémentàleur reaomiBée; a car, tant que Thomme est vivant, ilades rivaux, « et la haine qui le poursuit^ cherche sans cesse à « lui arracher sa gloire : mais on rend justice à « celui qui n'est plus. La qiort seule fait dispa- « raitre l'envie, et donne leur place à ceux qui « ont été grands».
Ce discours de Périclès , qu'il faut voir tout entier dans Thucydide, fit tant d'efifet, que ks mères et les femmes des guerriers coururent Tembrasser avec transport quand il descendit de la tribune , et le reconduisirent en triomphe, en chargeant sa tête de fleurs. Tels étaient le pouvoir lie Féloquence sur ces âmes sensibles, et U vigueur du csu*actère qui, chez les femmes mêmes. fai3ait préférer la gloire à la vie.
Le second discours de ce genre que nous ayons, est de Démosthène. Son nom rappelle enccMre aiiyourd'hui de grandes idées, les idées de patrie, de courage et d'éloquence. On sait que, seul et sans secours, il fit trembler Philippe; qu'il combattit successivement trois oppresseurs ; que, dans Tevil même , il bjA plus grand que ses concitoyens . n'étaient ingrats; qu'il pensa, parla, vécut tou-
SUR LES AlOQES. 5i
, jours pour la Uberlé de son pays, et iravaiHa quarante années à ranimer la fierté d'un peuf^e devenu ^ par sa mollesse , le complice de ses ty-^ rans. Peut-être eut~il le tort de Caton ; peut-être fbt- il trop grand pour sa patrie et pour son sièele. Son caractère ardent voulut donner à ses concitoyens un mouvement qu'ils n'étaient pas en état de suivre; leurs âmes, qui avaient perdu rhabitode des grandes choses, n'avaient plus que de Fimagination pour les sentir. 11 prit en eux le courage d'un moment pour de la veitu; et, les précipitant dans une guerre an-dessus de leurs forces, il détruisit le dernier rempart d'Athènes, le respect qu'inspirait un grand nom. Il les perdit en apprenant à leur tyran et à eux mémies le secret de leur faiblesse.
L'époque de ce malheur fut la bataille deChérouée. On n'igiK»*e point qu'elle fut livrée par les conseib de Démosthène , et qu'elle fut perdue. Dans une ville divisée en factions , et dont la moitié , corrompue par l'or de Philippe , se précipitait au-devant de ses fers , on ne manqua point une si belle occasion de déclamer contre un grand homme. Démosthène fut accusé par 1 envie, mais absous par le peuple. Les Athéniens oublièrent ce quil y avait de malheureux dan^ Vévènement, pour ne voir que ce qu'il y avait de grand dans le conseil. On lui accorda- même
5a CSSA.I
rhonneur de louer les guerriers morts dans cette bataille. 11 faut avouer que ce discours n*est pas digne de la réputation de l'orateur. Ce n'est point là que se trouve ce beau mouvement si connu, et qui a rapport à la même bataille: «Non, a citoyens, non, en combattant Philippe, vous « n'avez point fiût de faute ; j'en jure par les « mânes de ces grands hommes qui ont combattu a pour la même cause aux plaines de Marathon. » Son éloge funèbre n'a presque ni élévation, ni chaleur; on lui fit même un crime de l'avoir prononcé. Malheureusement il s'était trouvé à cette bataille, et il avait été entraîné dans la fuite par le reste des citoyens. Eschine, avec toute l'éloquence d'un ennemi et d'un rival, s ecrie , dans le fameux discours qu'il prononça contre lui : « Comment , avec ces mêmes pieds « qui ont si lâchement quitté leur poste dans le <c combat , as-tu osé monter sur la tribune pour « y louer ces mêmes guerriers que tu as conduits « à la mort ?» Et aillein*s il représente aux Athéniens que , s'ils accordent à Démosthène une couronne d'or, au moment où le héraut proclamera sur le théâtre l'honneur qui lui est rendu, les pères, les femmes et les enfants de tous ceux qui sont morts, par sa faute, à Chéronée, pousseront des cris d'indignation , et verseront des larmes , de ce que tant de braves guerriers sont
SUR LES ÉLOGKS. 53
morts sans vengeance, et- que Déraosthène, qui est leur assassin, reçoit cependant un honneur public en présence de toute la Grèce assemblée. Ce naouvement seul, il faut en convenir, vaut mieux que tout le discours que prononça Démosthène , après la bataille , en l'honneur des morts.
On ne peut faire un pas dans la Grèce sans trouver de grands noms. Le troisième discours que nous avons à citer est de Platon ; il est renfermé dans un de ses dialogues, intitulé /e^e/ieorène. Socrate apprend qu'on va choisir un orateur pour faire l'éloge funèbre des guerriers morts cette année. Il demande sur qui pourra tomber le choix. On lui nomme deux orateurs. Alors il raconte qu il était la veille chez Aspasie, et que la conversation étant tombée sur le même sujet, cette femme, qui avait donné des leçons d'éloquence à Périclès , et qui alors en donnait à Socrate , se mit tout à coup à prononcer un éloge funèbre des guerriers, moitié fait sur-le-champ, moitié préparé. Ménexène est curieux de l'entendre , et Socrate, qui Ta retenu , a la complaisance de le répéter. Le discours est censé d' Aspasie , mais on aperçoit Platon caché derrière la courtisane.
La fin est d'une grande beauté. L orateur, après avoir loué les morts, s'adresse aux vivants,
comme c'était l'usage , et surtout aux enfaats de ceux qu'il vient de célébrer. Il les transporte au moment où leurs pères mouraient sur le champ de bataUle. Il suppose que lui-même était alors présent , et qu'il a reçu le testament de mort de ces guerriers , et leurs dernières paroles pour ceux qui leur sont chers. Il faut lire tout ce morceau dans l'original même ; je doute que Ton trouve rien, chez les Grecs, d'une éloquence plus noble. C'est là surtout que régnent cet amour de la patrie et cet enthousiasme républicain qui caractérisent presque tous les ouvrages de leurs orateurs. Les guerriers de la Grèce , après avoir lu ou entendu de pareils discours , devaient étit plus enflammés que dans les pays où le soldat mercenaire, méprisé et payé, combat sans veitu, meurt sans gloire, essuie le dédain pendant sa vie, <t l'oubli après sa mort. Au reste il paraît que ce dernier discours ne fut pas prononcé. Platon, qui ue se mêla jamais des affaires publiques , ne parut point dans Athènes au rang des orateurs; mais dans cet éloge funèbre , composé en l'honneur des guerriers , il voulut disputer le mérite de l'éloquence à Périclès, comme, dans ses autres ouvrages, il lutte avec Pythagore pour la philosophie , avec Lycurgue et Solon pour la politique, avec Homère pour l'imagination ; souvent subhme, et presque toujours poète, orateur, philosophe et législateur.
SUR LES KLOGES.