‹ Œuvres complètes de Thomas, de l'Académie française;Chapitre 77 sur 100 · E^SA · texte numérisé non relu

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ailleurs; que l'Arioste posséda peut-être plus que le Tasse; que Michel- Ange ne connut jamais, et qui versa toutes ses faveurs sur Raphaël et le Corrége ; que , sous Louis XIV, La Fontaine presque seul eut dans ses vers (car Racine connut moins la grâce que la beauté); dont aucun de nos écrivains en prose ne se douta, excepté Fénélon, et à laquelle nos usages, nos mœurs, notre langue, notre climat même se refusent peut-être , parce qu'ils ne peuvent nous donner ni cette sensibilité tendre et pure qui la fait naître, ni cet instrument facile et souple qui la peut rendre; enfin cette grâce, ce don si rare et qu'on ne sent même qu'avec des organes si déliés et si fins, était le mérite dominant des écrits de Xénophon. Il n'est pas inutile d'observer que c'était alors dans la Grèce le caractère générai <les arts. Depuis peu de temps la grâce avait introduit dans les ouvrages des artistes ces formes douces et arrondies, et cette expression de la nature , qui plaît dès qu'on peut la connmtre. Il s'était ouvert une école où la grâce adoucissait les beautés sévères que la correction sublime de Phidias avait données à ses dessins. Parrhasius avait commencé, ses successeurs l'avaient suivi; et le plus célèbre de tous , Praxitèle , répandait alors sur ses ouvrages, sur le Cupidon de Thcspis, sur la Vénus de Gnide, cette grâce inimi-

table qui faisait le caractère de son génie. Les grâces dans le mérae temps avaient, au rapport des Anciens, embelli l'esprit, le caractère et Tame de Socrate ; il allait quelquefois les étudier chez Aspasie : il en inspirait le goût aux artistes , il les enseignait à ses disciples, et probablement Xénophon et Platon les reçurent de lui; mais Platon, né avec une imagination vaste, leur donna un caractère plus élevé, et associa, pour ainsi dire, à leur simplicité un air de grandeur; Xéuophon leur laissa cette douceur et cette élégante pureté de la nature qui enchante sans le savoir, qui fait que la grâce glisse légèrement sur les objets et les. éclaire comme d'un demijour; qui fait que peut-être on ne la sent pas, on ne la voit pas d'abord , mais qu'elle gagne peu à peu, s'empare de l'ame par degrés et y laisse à la fin le plus doux des sentiments : à ppu près comme ces amitiés qui n'ont d'abord rien dé tumultueux, ni de vif, mais qui, sans agitation et sans secousses, pénètrent l'ame,* offrent plus l'image du bonheur que d'une passion, et dont le charme insensible augmente à mesure qu'on s'y habitue.

Telle était l'impression que firent autrefois sur les Grecs , les écrits de Xénophon. 11 a fait comme Platon une apologie de Socrate, et, de plus, quatre livres sur l'esprit , le caractère et les principes

de son maître. C'est un véritable éloge sans en avoir la forme^ Platon est plus éloquent sans doute; Xénophon peut-être persuade mieux. L'un élève davantage ; il dessine sa figiu*e avec plus de hardiesse. Dans l'autre, on croit voir Socrate même , et le peintre disparait. Enfin , si Socrate lui-même avait pu lire les ouvrages de ses deux disciples , il eût peut-être plus admiré Tuu , mais il eût plus tendrement aimé l'autre.

Ce même Xénophon , Athénien et panégyriste de Socrate , a fait aussi le panégyrique d'un roi : ce roi était Agésilas. On sait qu'il était né dans cette ville où la plus étonnante des institutions avait créé une nature nouvelle ; où l'on était citoyen avant que d'être homme ; où le sexe le plus faible était grand; où la loi n'avait laissé de besoins que ceux de la nature ; de passions que celle du bien public ; où les femmes n'étaient épouses et mères que pour l'État ; où il y avait des terres et point d'inégalité ; des monnaies et point de richesse ; où le peuple était souverain quoiqu'il y eût deux rois; où les rois, absolus dans les armées , étaient ailleurs soumis à une magistrature terrible; où un sénat de vieillards servait de contre -poids au peuplé et de conseil au prince ; où enfin tous les pouvoirs étaient balancés, et toutes les vertus, extrêmes. Xénophon, passionné pour ce gouvernement et pour les ver-

tus, avait suivi Agésilas en Asie , lorsque ce prince y 'alla combattre et vaincre. Il vainquit avec lui^ et l'amitié ta plus étroite unit ensemble le philosophe et le roi. Dans la suite, il célébra les vertus dont il avait été le témoin : ce prince , par un sentiment ou bien vain ou bien grand , avait défendu qu'on lui élevât aucune statue;. Xénophon lui éleva un monument plus durable.

Son éloge d'Agésilas est divisé en deux parties ; la première n'est qu'une espèce de récit historique; l'orateur parcourt toutes les grandes actions de ce prince , ses guerres , ses victoires et tes pri~ncipaux événements de sa vie. La seconde est consacrée à célébrer les qualités de son ame. Oo y voit tour à tour la justice d'un homme (l'État , le courage d'un héros , la fierté d'un républicain , la sensibilité d'un ami , et surtout la simplicité de ces hommes antiques qui faisaient de grandes choses sans faste , tandis que depuis on en a fait de petites, et quelquefois même de viles, avëb orgueil. Il n'y a dans tout cet éloge nul mouvement d'orateur ; c'est la marche simple d'un homme vertueux qui parle de la vertu avec ce sentiment doux qu'elle inspire ; en général, c'est là le mérite des Anciens; nous mettons plus d'appareil à tout , et dans nos actions comme dans nos écrits. Serait-ce parce que nous nous efforcerions d'autant plus de paraître

grands, que nous aurions moins de grandeur réelle? ou parce que le luxe de nos mœurs se communiquant à nos esprits comme à nos âmes, nous ôterait ce goût précieux et pur de simplicité; ou parce que, l'inégalité plus marquée dans les monarchies mettant plus de distinction entre les rangs , il doit nécessairement y avoir plus d'affectation , plus d'effort , plus de désir de paraître différent de ce que l'on est, et par con' séquent quelque chose de plus exagéré dans les manières, dans les mœurs et dans la tournure générale de f esprit, 6u enfin, parce que, chez un peuple indifférent et léger, qui peut-être voit tout avec rapidité et ne s'arrête sur rien , il faut, pour ainsi dire , que tous les objets soient en relief pour qu'ils soient aperçus ?

Si, parmi nos écrivains modernes, il y en a quelqu'un à qui Xénophon puisse être comparé, c'est Fénélon. On trouve dans tous les deux la même douceur de style , les mêmes grâces , des vues de politique profondes , l'amour âes lois et des hommes, un goût de vertu sans effort, et ce naturel touchant qui gagne la confiance du lecteur et le persuade sans le fatiguer. Il y a sûrement du rapport entre le Télémaque et la Cyropédie ou l'institution de C)rrus ; enfin , si on voulait, on en trouverait peut-être entre les personnes mêmes; il est vrai que l'archevêque

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de Cambrai ne commanda point les armées comme le philosophe athénien, mais l'un fut le conseil et Tami d'un roi de Sparte vertueux et austère: le duc de Bourgogne , Tarai et Télève de l'autre , eut à peu près le même caractère. Tous deux essuyèrent des disgrâces, et tous deux vécurent exilés et tranquilles , cultivant jusqu'au dernier moment les trois choses les plus douces de la vie : la vertu , l'amitié et les lettres.

C'est dans le temps que les grands hommes sont le plus communs, dit Tacite (i), que Ton rend aussi le plus de justice à leur gloire. Ces beaux siècles de la Grèce qui produisirent les héros, firent naître aussi une foule d'écrivains pour relever leurs actions. Cicéron, dans le second livre de l'Orateur, nous apprend que, de son temps, on avait un grand nombre d'ouvrages grecs qui contenaient les éloges de Thémistocle, d'Aristide , d'Épaminondas , de Philippe et d'Alexandre. Aujourd'hui aucun de ces monuments n'existe : mais nous avons un ouvrage plus précieux qui les rassemble tous.

c Évoque devant moi les grands hommes ; je veux les voir et converser avec eux , disait un jeune prince plein d'imagination et d'enthou-

(i) lisdem temporSbus optimè œstimantur virtuteSy quibus faciilimê gignuntur. Tacit. Vit. Agric.

siasme , à une pythonîsse célèbre qui passait dans rOrient poiu* évoquer les morts. » Un sage qui n'était pas loin de là , et qui passait sa vie dans la retraite , approcha et lui dit : « Je vais exécuter ce que tu demandes. Tiens, prends ce livre ; parcours avec attention les caractères qui le composent ; k mesure que tu liras, tu verras s'élever autour de toi les ombres des grands hommes, et elles ne te quitteront plus. Ce livre était les honfmes illustres du philosophe de Chéronée.

C'est là en effet que toute l'antiquité se trouve; là, chaque homme parait tour à tour avec son génie, et les talents ou les vertus qui ont influé sur le sort des peuples. Naissance, éducation, mœurs ; principes ou qui tiennent au caractère ou qui le combattent ; concours de plusieurs grands hommes qui se développent en se choquant; grands hommes isolés et qui semblent jetés hors des routes de la nature dans des temps de faiblesse et de langueur; lutte d'un grand caractère contre les mœubs aviUes d'un peuple qui tombe; développement rapide d'un peuple naissant à qui un homme de génie imprime sa force; mouvement donné à des nations par les lois, par les conquêtes, par l'éloquence; grandes vertus toujours plus rares que les talents, les unes impétueuses et fortes, les autres calmes et raisonnées; desseins, tantôt conçus profondé-

SUR LES ÉLOGES. qS

ment et mûris par les années , tantôt inspirés , conçus , exécutés presque à la fois , et avec cette vigueur qui renverse tout, parce qu'elle ne donne le temps de rien prévoir ; enfin des vies éclatantes , des morts illustres et presque toujours violentes; car, par une loi inévitable, l'action de ces hommes qui remuent tout, produit une résistance égale dans ce qui les entoure ; ils pèsent sur l'univers , et l'univers sur eux ; et derrière la gloire est presque toujours caché l'exil, le fer ou le poison : tel est à peu près le tableau que nous offre Plutarque.

A l'égard du style et de la manière , on la connaît : c'est celle d'un vieillard plein de sens , accoutumé au spectacle des choses humaines, qui ne s'échauffe pas, ne s'éblouit pas, admire avec tranquillité et blâme sans indignation; sa marche est mesurée, et il ne la précipite jamais : sem*blable à une rivière calme, il s'arrête, il revient, il suspend son cours , il embrasse lentement un terrain vaste ; il sème tranquillement, et comme au hasard, sur sa route, tout ce que sa mémoire ^ient lui offrir ; enfin partout il converse avec son lecteur : c'est le Montaigne des Grecs ; mais il n'a point comme lui cette manière pittoresque et hardie de peindre ses idées , et cette imagination de style que peu de poètes même ont eue comme Montaigne. A cela près, il attache et

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intéresse comme lui , sans paraître s'en occuper. Son grand art surtout est de faire connaître les hommes par les petits détails. Il ne fait doue point'de ces portraits brillants dont Salluste, le premier, donna des modèles, et que le cardinal de Retz, par ses mémoires, mit si fort à la mode parmi nous ; il fait mieux , il peint en action ; on croit voir tous ses grands hommes agir et converser ; toutes ses figures sont vraies et ont les proportions exactes de la nature ; quelques personnes prétendent que c'est dans ce genre , qu on devrait écrire tous les éloges : on éblouirait peutêtre moins, disent-elles , mais on satisferait plus; et il faut savoir quelquefois renoncer à l'admiration pour l'estime.

Parmi les écrivains grecs qui ont fait des éloges, on ne s'attend guère à trouver le nom de Lucien; il est beaucoup plus connu par la finesse de ses satires : c'est le Swift des Grecs. Ses parents l'avaient destiné à l'art de sculpteur, et il eut cela de commun avec Socrate ; mais celui-ci travailla quelque temps, et fit même trois Grâces qui furent long -temps célèbro^^ et parce qu'elles étaient vêtues et parce qu elles étaient de Socrate : au lieu que Lucien demeura peu en apprentissage. 11 eut le bonheur de casser bien vite une table de marbre : cet accident, qui lui fit une querelle , le rendit tout entier à la philo-

Sophie et aux lettres; il avait ce tact du ridicule qui tient à un esprit délié et fin,* et cette arme légère de la plaisanterie , qui consiste presque toujours à faire contraster les objets, ou en réveillant une grande idée à côté d'une petite chose, ou une petite idée à côté d'une grande. De ce rapprochement ou de ce contraste , naît le ridicule que les peuples simples ignorent, que les peuples à grand caractère méprisent ^ mais qui est si à la mode chez toutes les nations, dans cette époque où les vices se mêlent aux agréments , et où Tesprit ayant peu de grandes choses à observer, multiplie par le loisir ses idées de détail. Lucien, avec ce talent, s'empara donc de son siècle pour en faire justice. Il composa son esprit de celui de Socrate et d' Aristophane; et , dans des ouvrages courts et dialogues, mit tour à tour en scène les dieux, les hommes, les rhéteurs , les courtisanes et les philosophes. Il attaqua comme La Bruyère les vices et les ridicules de son temps ; mais moins fort et moins ardent que lui, ayant plutôt cette fleur d'esprit qu'eut dans la suite Fontenelle , avec plus de hardiesse et de saillie dans le caractère , il mêla partout la philosophie à la légèreté , et la satire à la grâce.

Parmi la foule de ses ouvrages, on a de lui un éloge de Démosthène, qui mérite d'être dis- 1 7

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tingné ; Lucien y est original et piquant comme partout ailleurs; il ne s'astreint pas à la forme des éloges ; sa devise , comme il le dit lui-même, est de n imiter personne. La première partie est un récit. Lucien, en se promenant, rencontre un poète qui travaillait k Téloge d'Homère ; lui , de son coté , rêvait à l'éloge de Démosthène. La conversation s'engage ; en parlant, chacun, de celui qu'ils veulent louer, une partie de l'éloge se fait; le reste est un dialogue entre Antipater, tyran de Macédoine, et un officier qu'il avait envoyé pour s'assurer de Démosthène. L'officier lui apprend que Démosthène, pour ne pas tomber entre ses mains, s'est empoisonné dans un temple; alors Antipater, quoique ennemi de ce grand homme , ne peut s'empêcher de le louer. On aiine à voir le crime rendre hommage à la vertu , et l'homme libre échappé au tyran , célébré par le tyran même.

Les derniers discours de Démosthène à l'officier qui voulait lui persuader de venir à la cour de son maître, sont de ce genre d'éloquence qui naît bien plus du caractère, que de l'esprit. Ils roulent sur la liberté , sur la servitude , sur la honte de tenir la vie d'un ennemi de la patrie, sur le déshonneur qu'il causerait à Athènes, s'il renonçait à étpe libre pour se faire esclave dans sa vieillesse. « Lâche, dit-il, tu me proposes de

<f vivre, de la part de ton maître ! Si je dois vivre ,

« si les jours de Démosthène doivent être con-

(( serves, que mes conservateurs soient mou pays,

a les flottes que j'ai armées à mes dépens , les

^ fortifications que j'ai élevées , l'or que j'ai fourni

^ à mes concitoyens, leur liberté que j'ai défen-

due , leurs lois que j'ai rétablies , le génie sacré

rt de DOS législateurs, les vertus de nos ancêtres,

« Tamour de mes concitoyens qui m'ont couronné

« plus d'une fois, la Grèce entière que j'ai vengée

« jusqu'à mon dernier soupir : voilà quels doivent

« être mes défenseurs : et si, dans ma vieillesse,

ff je suis condamné à traîner une vie importune

* aux dépens des autres, que ce soit aux dépens

« des prisonniers que j'ai rachetés , des pères à

« qui j'ai payé la dot de leurs filles, des citoyens

« indigents dont j'ai acquitté les dettes ; ce n'est

« qu'à ceux-là que Démosthène veut devoir : s'ils

« ue peuvent rien pour moi , je choisis la mort ;

« cesse donc de me séduire, etc. )> J'aime ensuite à

voir la pitié de dédain avec laquelle il regarde le

courtisan qui le croyait sans défense , parce qu'il

n'avait autour de lui ni armes, ni soldats, ni

remparts, comme si le courage n'était pas la

défense la plus sûre pour un grand homme.

^ntipater admire en écoutant; il semble qu'au

spectacle d'un homme libre , son ame s'élève. Il

finit par dire qu il veut renvoyer à Athènes le

lOO ESSAI

corps (le Démosthène , et que sa tombe sera un plus grand ornement pour sa patrie, que le tombeau de ceux qui sont morts à Marathon.

Telle est à peu près l'idée et le plan de cet éloge. La première moitié a cet agrément qui caractérise presque tous les ouvrages deLucieu; la dernière est pleine de grandeur; elle est digne des plus beaux temps de la Grèce. On dirait que Lucien a pris le ton de Démosthène pour le louer. Quoique alors la Grèce fût esclave de^ Romains, on se souvenait encore des sentiments que l'ancienne liberté inspirait ; et , quand Télo quence trouvait une ame noble , cette éloquence faisait revivre les idées des Miltiade et des Périclés : c'est ainsi que dans la populace de Rome moderne, il y a eu des temps où l'on entrevoyait les descendants des Scipions.

SUR LES ELOGES. lui

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