‹ Œuvres complètes de Thomas, de l'Académie française;Chapitre 79 sur 100 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Des éloges funèbres sous les emperears, et de quelques éloges de particuliers.

il OU S avons vu que, du temps de la république dans Rome , les éloges funèbres furent d'abord la récompense des vertus et le prix des services ; qu'ensuite ils furent accordés à presque tous les citoyens qui occupaient un rang dans l'État. Cette institution était conforme à Tesprit républicain ; mais quand le gouvernement vint à changer, quand le monde entier fut dans la main d'un empereur, et que cet empereur qui n était presque jamais appelé au trône par droit de succession, craignant à chaque instant ou des rivaux ou des rebelles, eut l'intérêt funeste de tout écraser ; quand on vint à redouter les talents , quand la renommée fut un crime , et qu'il fallut cacher sa gloire , comme , dans d'autres temps, on cachait sa honte, on sent bien qu'alors il ne s'agissait pas de louer les citoyens : les grandes familles aimaient mieux la sûreté et l'oubli, que l'éclat et le danger. Les éloges funèbres des particuliers devinrent donc beaucoup

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plus rares; cet honneur ne fut presque rendu qu à la famille impériale. Le despotisme, qui, dans Rome, engloutissait tout, se réserva jusqu'au droit d'être flatté pendant la vie et après la mort On commença à César. Cet homme qui avait fait tant de mal à son pays , et qui avait commis le plus grand des crimes, celui de précipiter la corruption d'un peuple , fut loué sur cette même tribune où Ton n aurait dû monter que pour flétrir sa mémoire. Tout le monde sait que son éloge fut prononcé par Antoine, et que, pour attendrir les Romains, Torateur fit apporter sous leurs yeux le corps de César percé de coups.

On peut dire que jamais éloge funèbre o'eut une si grande influence , car il prépara resclavage de vingt nations* Le corps sanglant de Lucrèce avait Eût chasser les tyrans de Rome; le corps sangknt de César la renût dans tes chaînes (i).

Après César, cet usage se perpétua. L'histoire nous apprend qu'Auguste prononça sur la ^' hune romaine un grand nombre d'éloges* AO'

(i) On trouve dans le Jules-César de Shakespcar une imitation éloquente et forte de ce discours d*Ajntoinej et c même morceau , fort embelli dans la tragédie française la Mort de Céseir, est sûrement un des discours les p'us ^/ocjueuts qu'il y ait jamais eu dans aucune langue.

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guste, qui, pendant une partie de sa vie, fut le plus vil des meurtriers, et, pendant l'autre, le plus politique des princes , eut , comme presque tous les Romains célèbres de ce temps, le mérite de l'éloquence. Il vécut à peu près autant que Louis XIV, et, comme lui, vit périr presque toute sa Ëimille ; mais Louis XIV ne prononça point dans Paris l'éloge du grand dauphin et du duc de Bourgogne. Auguste fit lui-même l'oraison funèbre de Marcellus, son neveu et son gendre, et de Drusus, le fils de sa femme. On dit qu'à la fin de ce dernier éloge, il demanda aux dieux la faveur de mourir comme ce jeune prince, en combattant avec gloire pour le peuple romain. In tel langage eût été grand dans la bouche des Scipions, mais il dut paraître ridicule dans la bouche d'Octave, qui savait assassiner et ne savait point combattre , et ne versa jamais que le sang des citoyens. Outre ces deux éloges, ce prince prononça encore celui d'Octavie sa sœur, et il le prononça dans le temple de César qui , pendant sa vie, prêtre et tyran, après sa mort, devint dieu. 11 ne nous reste aucun des discours d'Auguste ; nous savons seulement que ce meurtrier avait un genre d'éloquence plein de simplicité et de grâce : il faisait des vers aisément (j),

(^) l\ avait fait un poème sur la Sicile, et une tragédie «l'Ajax.

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et il avait composé les mémoires de sa vie : tout cela s'est perdu ; on se doute bien qu'il fut loué après sa mort; on célébra son humanité et sa clémence sur la tribune où la tête sanglante de Cicéron avait été attachée.

Après lui vient ce Tibère, d'une politique sombre et d'une cruauté réfléchie; fourbe dans sa haine et tyran dans ses caprices; aussi ennemi du courage que de la bassesse (i); craignant de commander à des hommes , et s'indignant de ne trouver que des esclaves ; bourreau de sa famille, de ses amis, de ses sujets; aussi redoutable par ses favoris que par lui-même. Ce monstre fut aussi orateur ; et , à ce que nous apprend Tacite (a), il avait même une éloquence mâle ' et forte. Il avait loué Drusus son frère : il prononça l'éloge funèbre d'Auguste son beau-père, et dans la suite il eut le triste courage de faire l'éloge de son fils unique, empoisonné par Séjan; mais ce qui eût passé peut-être pour fermeté dans un autre, ne fut attribué, dans ce coeur sombre, qu'à une dure insensibilité.

(i) Jngusta et lubrica oratio sub princ^ qui UbertaXtm metuebaty adulaiionem oderaL Tac. Ahd. a.87.

SciUcel etiam iilum qui libertatem publicam noUet, tant projectœ servieniium patientiœ tœdebat. Ann. 3. 65.

(a) Falidus sensibus. Aun. i3. 3.

Il y eut encore, sous ce règne, un éloge fxinèbre qui fit du bruit: c'était celui de Junia, nièce de Caton, sœur de Brutus, et femme de Cassius, morte soixante et trois ans après la bataille de Phiiippes. Ces noms étaient encore chers aux Romains, et leur rappelaient de grandes idées, à peu près comme les Grecs esclaves d'un bâcha se promènent avec orgueil à travers les ruines de leur pays. Germaûicus, le modèle (les princes , Germanicus , qui eut le tort d'être vertueux dans une cour corrompue , et , sous Tibère, le tort bien plus grand d'être adoré du peuple et de l'aimer, empoisonné en Asie , n'obtint pas d'éloge funèbre ^dans Rome; mais aussi la mémoire de Tibère ne manqua point d'être célébrée ; l'éloge de Tibère fut prononcé par Caiigula: c'était dignement commencer un règne qui devait finir par tant de Crimes ; et le panégyriste et le héros étaient dignes l'un de l'autre.

II paraît que tous les empereurs, en montant sur le trône , faisaient eux-mêmes l'éloge de leur prédécesseur; c'est ainsi que Claude fut loué par Néron. On nous a transmis sur cet éloge quelques détails assez curieux. L'orateur commença par vanter beaucoup les ancêtres du prince mort, comme si Claude avait rien de commun avec ses aïeux, que d'avoir déshonoré un grand nom par une vie lâche. Il parla ensuite de l'applica-

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tion de Claude aux beaul-arts, et de ses étonnants succès, lui qui avait pour tout mérite de s'être mêlé un peu de grammaire, de parler m langue avec pureté, et d'avoir donné uu édit, dont on se moqua , pour ajouter deux lettres à l'alphabet. Ensuite, il vanta la tranquillité dout l'État avait joui sous son règne , à laquelle il • n'avait pas plus contribué que ceux qui vécurent deux cents ans après lui. Enfin , il vint à parler de sa rare prudence et de sa profonde sagesse, c'est-à-dire de la profonde sagesse d'un empereur qui n'avait ni une idée dans la tête , ni un sentiment dans le cœur ; qui ne sut jamais ni vouloir, ni aimer, ni haïr; toujours prêt à obéir à qui daignait lui commander, jouet de ses courtisans, esclave de ses esclaves mêmes, et si stupide qu'il inspirait encore plus de pitié que de mépris. A ce mot de la sagesse de Claude, tous les Romains se mirent à rire, et l'on oublia pour un moment, que l'orateur était le maître du monde. Au reste , Néron n'était pas l'auteur de cet éloge. Jusqu'à lui les Césars avaient composé eux-mêmes tous leurs discours ; pour lui, il s'était persuadé qu'un prince a mieux à faire que d'être éloquent , et le maître de l'univers était plus jaloux du titre de joueur de flûte et de bon cocher, que de celui d'orateur: ainsi, lorsqu'il avait à parler, il empruntait ordinairement

la plume et Tesprit de Sénèque. Noos ne pouvons nous empêcher de rappeler ici que ce même Sér nèque prêta sa plume à Néron pour justifier dans le sénat le meurtre d'Agrippiue : ainsi un orateur philosophe fit l'apologie d'un parricide. Nous ajouterons, pour l'honneur de l'éloquence' et des lettres, qu'il eût mieux valu imiter Papinien, qui, cent cinquante ans après, pressé par Caracalla de lui composer un discours pour justifier devant le sénat de Rome le meurtre de son frère, dit pour toute réponse : Il est plus aisé de commettre un parricide que de l'excuser; et aima mieux mourir que se déshonorer.

Néron, prononça sur la tribune un autre

éloge : c'était celui de Poppée ; nous savoiis

qu'elle était la femme la plus belle de • son

temps; elle avait tout, dit Tacite, hors des

mœurs. Elle était parvenue au rang d'impératrice

par ce mélange de coquetterie , d'artifice et de

grâces , qu'ont eu tant de femmes célèbres. Néron

en fit d'abord sa maîtresse, ensuite sa femme;

enfin le même homme fut son amant, son époux,

son assassin. Extrême en toutes ses passions , il

la tua dans un mouvement de colère , la pleura ,

se détesta lui-même , la fit embaumer avec les

plus riches parfums de l'Europe et de l'Asie , et

prononça en grand deuil son oraison funèbre

sur la tribune romaine. Les Romains de ces

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temps -là applaudirent à Téloge de Poppée, comme d'autres Romains , six cents ans auparavant, avaient applaudi à Féloge du premier des Bru tus.

Après cette époque, nous ne trouvons, jusqu'à Titus, aucune trace d'éloge qui ait été prononcé dans Rome. Quelque penchant qu'eussent les Romains à louer leurs empereurs, il y a apparence que Néron, empoisonneur, incendiaire et parricide , ne fut point loué après sa mort L'excès des crimes fit disparaître l'excès de la bassesse. Il peut se faire qu'on n'ait pas loué davantage Galba , qui ne monta sur le trône, que pour en être précipité par sa faiblesse; Othon, qui n'eut que le mérite de finir avec courage une yie efféminée; Vitellius, qui fut le plus vil des hommes et des princes. Tous trois d'ailleurs périrent dans les guerres civiles : mais Vespasien, dont on fit un dieu , et qui , par dix ans de sagesse, répara les cinquante-six ans de tyrannie qui avaient précédé son règne, dut être sûrement honoré d'un éloge funèbre, et le mérita.

On est fâché d'apprendre que celui de Titus fut prononcé par Domitien. Soupçonné d'avoir empoisonné son frère, il osa mêler des larmes à son éloge; mais il révolta les Romains, au lieu de les tromper. Ses pleurs ne passèrent que pour un outrage, et sa douleur, pour une hypocrisie barbare.

On sait que ce prince :youIut étouffer toutes les vertus, avec tous les talents; sous lui on publia les éloges de deux grands hommes :

c'étaient Thraséas et Helvidius. Tous deux, dans des temps malheureux, avaient déployé de la hauteur d'ame et une rigueur inflexible de vertu. Citoyens, sénateurs, amis, pères, époux, fidèles à tous les devoirs, au-dessus de l'intérêt, audessus de la crainte , opiniâtres dans le bien , et dédaignant une faveur qu'on ne pouvait gagner que par des bassesses , ils avaient étonné Rome corrompue, et rappelé Rome ancienne; la récompense de tant de vertus fut telle qu'on devait alors s'y attendre : la mort. Elle fiit aussi le prix de ceux qui eurent le courage de les louer ; nonseulement les auteurs périrent, mais on voulut détruire jusqu'à leurs ouvrages. « Eh quoi ! dit «Tacite, croyait -on étouffer dans les mêmes «flammes et la voix du peuple romain, et la «liberté du sénat, et le cri de l'univers (i)?»

(i) Legimuij cùm Aruleno rustico Fœtus Thrasea, Herenmo Senecioni Priscus Helvidius lauduti essent , capitale fuisse y neque in ^sos modo auciores , sed in libros quoque eorum sœviium , delegato Triumviris ministerio , ut monumenta clanssimorum ingeniorum in comitio acforo urerentur. Scilicet illo igné vocem populi romani y et lihertatem senatâs, et coU" sriendam genens himani, aboleri arbitrabantur. Tac. Vit. Agric. 2.

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Cependant l'usage de louer les empereurs après la mort subsistait toujours; jamais cette institution ne dut paraître plus noble , que lors^ que reloge funèbre d'Antonin fut prononcé dans la tribune par Marc-Aurèle : c'était la verta qui louait la vertu; c'était le maître du monde qui faisait à l'univers le serment d'être humain et juste, en célébrant la justice et l'humanité sur la tombe d'un grand homme. De tous les honneurs rendus à la mémoire d'Antonin , ce iîit là sans doute le plus grand. On avait décerné à et prince un culte et des autels ; mais les Romaim profanèrent plus d'une fois leur apothéose en l'accordant à des tyrans; au lieu que la louange donnée par l'homme vertueux, est un honneur qui ne fut jamais prostitué au crime.

L'histoire nous parle encore de l'éloge d'un empereur prononcé par un autre empereur, et Dion Cassius nous en a même conservé un fragment. Il est agréable, mais plein de contrastes et d'antithèses; il parait d'un genre d'éloquence où il y a plus d'esprit que de goût. L'orateur était Septime Sévère, qui avait cultivé la philo' Sophie et les lettres, homme d'État, homme d^ guerre , aussi actif que César, aussi implacable dans ses vengeances que Sylla, enfin l'un de ces hommes qui , nés pour le malheur et la glo*^

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de leur pays , ont été tout à la fois grands et cniels.

Le prince dont il fit Foraison funèbre, était Pertinax. Quoiqu'il n'eût régné que trois mois, il avait laissé une mémoire chère à tous les Ro**mains. On ne pouvait guère parvenir d'un rang plus bas à tm plus élevé , car il était fils d'un a&anchi,et devint empereur. Quoique guerrier> il iut humain, et sur le trône du monde il fut modeste ; malgré ses vertus , il fut assassiné. Sé^ Tère ne prononça son éloge qu'après avoir ter^ miné les guerres civiles qui le mirent sur le trône. Il parait que son discours était écrit avec som : il le lut au lieu de le réciter. U fîit inter^ rompu par beaucoup d'acclamations, car il était empereur; et il n'y a point d'éloquence qui ne gagne à être soutenue par dix mille gardes pré^ toriens.

Depuis cette époque , on ne trouve guère plus d'éloges d'empereurs prononcés par des empe-^ reurs. Sur une trentaine de princes qui régnèrent de Septime Sévère à Constantin, près de vingt-cinq périrent de mort violente ; et ceux qui montaient sur le trône étaient pour la plupart des soldats de fortune, plus féroces qu'instruits, et qui connaissaient moins la tribune que les champs de bataille; d'ailleurs, on ne loue pas

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ordinairement ceux qu'on assassine, et. souvent c étaient les meurtriers mêmes qui étaient les successeurs de ceux qu'ils faisaient périr; ils conspiraient , frappaient , régnaient et mouraient pour faire place à d'autres meurtriers.

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