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de dix milles d'Italie, et où il avait £ait imiter les situations, les bâtiments et les lieux les plus célèbres de Fiinivers; enfin le palais de Diodétien k Spalatro en lUyrie, édifice immense partagé par quatre rues, et dont chaque côté avait sept cents pieds de long. Il semble que ces hommes eussent voulu s'agrandir eux-méiDe$, en proportion de l'univers auquel ils commaDdaient(f ); mais, malgré leurs efforts, condamnés à n'être que des hommes, ils agrandissaient leurs images, et tout ce qui semblait faire partie d'euxmêmes. C'est à la même idée que tenaient l'apothéose de leurs prédécesseurs ; la fantaisie de se faire adorer de leur vivant; les temples qu on leur élevait dans toutes les parties de l'empire; la multitude énorme de statues d'or et d'ai^ent, de colonnes et d'arcs de triomphe; le caractère sacré imprimé à leurs images et jusqu'à leurs monnaies; le titre de seigneur et de maître que Tibère même avait rejeté avec horreur, et qui fut commun sous Domitien; la formule des officiers de l'empereur, qui écrivaient, voici ce qu'ordonne noire Seigneur et notre Dieu (a); et quand les princes , par les longs séjours et les
(0 Caligala fiit jaloux d'un cerUin Proculus, qui »**»«* une figure colossale, et le fit égorger.
(a) Edictum Domini Deique nosUi. Martial.
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guerres qui les retenaient en Orient, furent accoutumes à l'esprit de ces climats, la servitude des manières, et alors l'habitude de se prosterner, consacrée par l'usage et ordonnée parla loi.
Ainsi, dans la représentation des sentiments, des hommes et des choses, tout, sous les empereurs, fut porté à l'extrême. Il est facile d'imaginer l'effet que cet esprit général dut, au bout de trois siècles, produire sur la poésie, l'éloquence et le goût. Il fallait sans cesse forcer Texpression, poiu* que le langage ne fut point au-dessous des autres arts. Dès qu'il s'agissait du prince, le peintre, le sculpteur, l'architecte, fai< «aient un dieu : l'orateur ou le poète qui n'eût fait qu'un homme, eût paru faible ou coupable.
Il est à remarquer que, dans ces temps-là, on ne trouve plus de traces de l'éloquence latipe , que dans les Gaules. C'étaient des Celtes qui étaient les successeurs d'Hortensius et de Cicé^ roD. Ce peuple, si long-temps libre dans ses forêts , et qui souvent même avait fait trembler Rome, apprivoisé enfin par un long esclavage, et poli par les vices mêmes de ses vainqueurs , s'était livré aux arts, comme au seul charme et au dédommagement de la servitude. A Âutun, à Lyon , à Marseille , à Bordeaux , on cultivait Téloquence; souvent même les Romains les plus distingués envoyaient leurs enfants dans ces villes
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pour s'y instruire. Il semble en effet que, depuis Marc-Aurèle, les arts et les lettres pouvaient difficilement habiter dans Rome. Ce ne fut, pendant près de cent ans, que conspirations, assasr sinats, tyrannie et révolte. Les provinces étaient plus loin de ces orages. On y apprenait plutôt qu'on ne sentait, les révolutions du trône. On y avait moins à craindre, moins à espérer; et les esprits n'étaient pas sans cesse occupés, comme à Rome, par cette espèce de férocité inquiète, que donne l'habitude des dangers et le spectacle des crimes. Les Gaules étaient d'ailleurs remplies d'une foule de Romains. Leur commerce y porta cette culture , et ce goût qui naît d'abord dans les capitales , parce que le goût n'est que le résu Itat d'une multitude d'idées comparées, et d'une foule de sentiments qu'on ne peut avoir que dans l'oisiveté, l'opulence et le luxe. Ajoutez la douceur du climat, et tous les monuments élcrés dans ce pays par la grandeur romaine. Tout cela réuni, disposa peu à peu les esprits à cette fermentation utile , d'où naît l'amour des lettres et des arts. Mais, comme en même temps il y a dans chaque siècle un caractère qui s'imprin^^ à tout, la servitude de l'Asie s'étendit dans les Gaules, et l'éloquence corrompue et faible «T fut , comme ailleurs , que le talent malheureux ou d'exagérer quelques vertus, ou de dégiuser
des crimes. Un défaut naturel dans de pareils ouvrages, était le vide des idées; on employait de grands mots pour dire de petites choses. Ce n'était plus d'ailleurs la langue de Cicéron et d'Auguste; elle était altérée. Gaulois, Germains, Espagnols, Sarmates, tous se précipitaient dans la patrie commune. L'univers se mêlait. Ces idiomes barbares corrompaient nécessairement la langue romaine. Formée par des conquérants , elle n'avait jamais été une langue de philosophes; mais alors elle n'était plus même une langue d'orateurs.
Il y en eut pourtant, dans ce siècle, trois de célèbres; ce furent Etimène, Nazaire et Mamertin , tous trois panégyristes de princes , et tous trois comblés de bienfaits par les empereurs : car, si la vérité a souvent nui à ceux qui ont eu le courage de la dire , il faut convenir que la flatterie et le mensonge ont presque toujours été utiles à ceux qui ont voulu échanger leur honneur contre la fortune.
Mamertin prononça deux panégyriques devant Maximien. Pour bien juger et des discomrs et de l'orateur, il est bon de se rappeler que Maximien, d*abord paysan , ensuite simple soldat, quand il fut prince voulut avoir un nom, et prit celui d'Hercule. En conséquence, on ne manqua pas de le faire descendre, en droite ligne, de cet
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Hercule qui , du temps d'Évandre, était venu ou n'était pas venu en Italie. Son seul mérite était d'aimer la guerre, et d'y réussir. D'ailleurs, dur et impitoyable,. avide d^or et de sang, en même temps féroce et faible , c'était un lion à la chaîne, que gouvernait Dioclétien, et qu'il avait approché du trône, pour le lancer de là sur les ennemis de l'empire. Obligé malgré lui d'abdiquer après un règne de vingt ans , n'ayant point assez de force pour supporter le repos , dans son activité inquiète , sans cesse occupé de conjura^ns et de crimes, il reprit trois fois la pourpre, qui lui fut arrachée trois fois. Il conspira contre Maxence son fils, contre Constantin son gendre, et finit par vouloir rendre sa fille complice de l'assassinat de son époux. N'ayant pu réussir, il se donna la mort; et le petit-fils d'Hercule se pendit à Marseille. Voilà pourtant l'honmie sur lequel nous avons trois pompeux panégyriques; voilà celui qu'on appelle empereur irès-sacré, à qui on parle de sa divinité , du culte qui lui est dû, du palais auguste et vénérable qui lui sert de temple.
Il faut convenir que le premier de ces éloges, prononcés à Trêves, est, d'un bout à l'autre, un chef-d'œuvre d'impertinence et de flatterie.
Le second est plus raisonnable; il y a moi"^ de mensonges exagérés, moins de ces bassesses
qui révoltent. Les louanges sont plus fondées sur les faits. Il y a même en général de l'éloquence, du style , de l'harmonie ^ mais nulle philosophie et très-peu de goût.
Le troisième, dont on ne connaît pas l'aoleur, est curieux, surtout par la manière dont on y traite l'abdication de ce prince , et son retour à Tempire. Il semble que l'univers allait s'écrouler, si Maximien cessait d'être empereur : « Il nous «I est permis, dit l'orateur, de nous plaindre des « dieux, lorsqu'ils négligent l'univers. C'est dans « ces momens-là que les grêles ravagent les moisci sons, que la terre s'entrouvre, que les villes « sont englouties ; fléaux qui désolent le mondes « non par la volonté des dieux , mais parce qu'a- « lors leurs regards ne tombent point sur la « terre: voilà, grand empereur, ce qui nous est « arrivé, lorsque vous avez cessé de veiller sur « le monde et sur nous. » Ensuite on prouve à Maximien que , malgré son grand âge, il ne pouvait sans injustice quitter le fardeau de l'empire; « mais les dieux l'ont permis, lui dit l'orateur, «^ parce que la fortune , qui n'osait rien changer a tant que vous étiez sur le trône, désirait pour- « tant mettre un peu de variété dans le cours « de l'univers. i> Ensuite on représente Rome désespérée d'avoir perdu un si grand prince ; Rome suppliante et à genoux, lui tendant les
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mains, lui adressant un discours pathétique et touchant, pour le conjurer de vouloir bien encore régner sur elle. On le loue de sa piété céleste , et de ce qu'il a bien voulu se rendre aux instances de la patrie : « Empereur éternel , tu ce n as pu résister aux larmes de cette mère aucc guste. » Âpres cela on le compare au soleil, qui , en remontant sur son char , et de ses jmx>pres mains le guidant dans les cieux , a réparé les désordres du monde, embrasé par Fignorance de Phaéton. On s^étonne qu'après avoir goûté la douceur et les charmes du repos, il veuille bien se donner encore la peine de commander; et l'on finit par prier sa divinité de vouloir bien , du faite où elle est placée , veiller sur Timivers, et de sa tête céleste faire quelques signes, pour marquer aux choses humaines le cours de leur destinée.
Il est difficile, je crois, de porter plus loin la démence de. l'adulation. Comment un prince n^était-il pas révolté de ces lâches mensonges ? Comment n'imposait-il pas silence au vil orateur? Mais il y a apparence que, dans ces malheureux, le besoin d'être flattés , était pour le moins égal à celui qu'on avait de les flatter. Il y a, pour ainsi dik*e, des besoins d'orgueil, comme il y en a de bassesse. Une ame profondément corrompue par le pouvoir , n'a plus de mesure
juste, ni pour elle-même, ni pour les autres, et le genre humain tout entier se recule à une distance immense d'elle. Il y a bien , dans une des presqu'îles de l'Inde , un chef de quelques bourgades , qui , assis tranquillement sur sa natte qu'il appelle son trône, dit froidement aux Européens qui le visitent : « Pourquoi ne viens-tu > pas voir plus souvent le roi du ciel ? » et ce roi du ciel , c'est lui.
En suivant l'ordre des temps, nous trouvons un panégyrique prononcé par Eumène pour l'établissement des écoles publiques d'Autun. Eu* mène, quoiqu'il fût orateur, vivait à la cour, et il exerçait une charge considérable dans le palais. Il fut choisi pour ranimer dans Autun , qui était sa patrie , le goût de l'éloquence et des arts. Les deux empereurs (i) lui écrivirent à ce sujet la lettre la plus honorable. C'est un monument flatteur du respect de la puissance pour les talents. Le discours d'Eumène roule tout entier sur les bienfaits accordés à sa patrie et aux lettres. On respire au moins quand , parmi tant de sujets d'éloges , ou ridicules ou atroces , on en trouve un de raisonnable ; mais le sujet du discours est ce qu'il y a de mieux dans le dis* cours même. Il est adressé à un gouverneur de
(i) Constance -Chlore et Galeriiis.
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province y que Forateur ne manque pas d'appeler vit perfeclissime ^ c'est-à-dire, homme trèsparfait; ce titre d'honneur était apparemment une leçon adroite, donnée, sous le ¥oîle du respect, à un homme puissant.
Quelque temps après, Eumène prononça un autre panégyrique sur les victoires de Constance- Chlore en Hollande , et principalement sur sa conquête en Angleterre. Nous y apprenons que ce prince, en abordant , pour se réduire à la nécessité de vaincre, fit mettre le feu à sa flotte, comme avait fiait un roi de Syracuse, en portant la guerre à Carthage; comme fit depuis Certes, en abordant au Mexique. L'histoire ramène souvent les mêmes actions et la même audace dans des hommes et des siècles différents. L'orateur s'étend beaucoup sur des lieux communs de carnage. Il eût mieux fait , je crois , de célébrer les vertus de Constance-Chlore, car il en avait. Il eût mieux valu dire que sa valeur n'ôtaitrieu à son humanité; qu'empereur il fiit modeste et doux; que, maître absolu, il donna, par ses vertus, des bornes à un pouvoir qui n'en avait pas; qu'il n'eut point de trésor, parce qu'il voulait que chacun de ses sujets en eût un; que, les jours de fêtes , il empruntait la vaisselle dW ^X d'argent de ses amis , parce qu'il n'en avait point lui-même; qu'il fut humain eu religion
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comme en politique ; et que , pendant tout le temps qu'il régna, tandis que les autres empereurs, persécuteurs des chrétiens, lui donnaient lexemple d'une superstition inquiète et féroce , il ne fit jamais , dans ses États , ni dresser un échafaud , ni allumer un bûcher. C'eût été là sans doute l'objet d'un panégyrique plus éloquent, et surtout plus utile. Mais il y a des temps où l'on dirait que les grandes vérités morales sont obscurcies. Le genre humain semble en avoir perdu la trace , et il faut des révolutions et des siècles pour l'y ramener.
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