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Cinq ans seulement séparent la parution du Grand Testament de celle du petit. Entre les deux ouvrages, malgré ce peu d’intervalle, il y a toute la différence d’un essai à un chef-d'œuvre.
La matière est la même, celle d’une satire menée dans l'allégorie de divers legs, relevée d’une matière d’élégie, qui tient pour commencer plus d’un tiers du poème, et ensuite s’y répand en divers épisodes : inspirée non seulement de l’amour comme dans le précédent poème, mais de la pauvreté, de la souffrance, de la fuite du temps et de la mort Ces deux derniers sujets surtout y sont traités en perfection, si admirablement qu'aucun de nos poètes qui depuis les ont essayés, ne peut être seulement mis en comparaison. La Complainte de jeunesse perdue, la Mémoire des compa gnons de Villon, la Complainte de commun trépas, les Regrets des la belle Heaumière, en sont les surprenants exemples, dont ne donne qu'une faible idée la Ballade des Dames du temps jadis, citée partout. Comme tableau de la mort, le Charnier Saint-Innocent, en dépit de quelques taches, est une pièce qu’on n’a pas égalée.
La satire souffre dans ce poème comme dans l’autre, de l’embarras que nous éprouvons à comprendre nombre d’allusions, quoique presque tous ceux à qui elles s'adressent nous soient connus. Les présents d’enseignes y tiennent une moindre place, comme souvenirs sans doute de la vie d’écolier, que les années reculaient dans l'esprit du poète. Pour le reste, ce qu’on a peu à peu débrouillé, comme le trait plaisamment lancé contre François de la. Vaquerie, tient le lecteur assez en haleine pour soutenir cette partie même. L'épisode des trois chanoiïines dépeints en orphelins, indiqué seulement dans le Petit Testament, s’'épanouit ici dans un tableau délicieux. Puis le poète y a mêlé des portraits : celui de l'agent de police infâme avec le Bâtard de la Barre, de l’avare avec Jacques James, du buveur surtout avec Jean Cotard, en face desquels les traits touchants du chanoine Villon, qui l’adopta, et de sa mère, dépeinte dans la prière qu’il compose pour elle, font un
contraste aussi utile à la vérité que rafraichissant pour l'esprit. En fait de partie sombre de ces caractères, le plus vil de tous, celui de l’homme associé au métier de la fille publique, était assurément le plus difficile à peindre. Villon s’en est laissé étonner si peu qu'il a doublé la difficulté en se représentant lui-même dans ce personnage. Cela devrait faire jeter le livre de dégoût : cependant on le lit avec plaisir, tant il a su y mettre d’art. Ce paradoxe de poésie, unique en son genre, a réussi.
Allusions personnelles à part, la satire morale paraît en quatre endroits : la double ballade des Folles amours, plaisant brocard à tous les amoureux cités dans la fable et dans l’histoire, la ballade de Bonne doctrine, où le monde des vauriens que le poète fréquenta passe sous le fouet, et celle des Langues envieuses, répertoire inoui d’exécrations. La satire littéraire apparaît (fait inattendu) dans les Contredits Franc-Gontier. Enfin n'oublions pas le Dit de Diomédès, qui sous la forme d’un charmant apolague, inculque la même matière morale. Des élégies distinctes sont le rondeau de la Prison, et celui d'Amour déploré composé pour Itier Marchand.
Ordinairement tous ces sujets ne sont pas traités dans le corps du poème. Par un artifice agréable, Villon en compose des pièces distinctes, rondeaux et ballades, dont il coupe son débit, reposant de la sorte l'attention du lecteur, en même temps qu'il réveille l’oreille par le changement de rythme.
Plusieurs de ces pièces existaient certainement avant que le poème parüût. Ce sont des morceaux indépendants, rimés pour eux-mêmes, que le poète avait déjà donnés au public, ou qu'il gardait en portefeuille. Cela est prouvé pour l’Epithalame, qui date au plus tard de 1447. Il doit en être de mème de la ballade Fausse beauté, et aussi de celle de la Grosse Margot. Cela paraît également le cas du rondeau de la Prison; et quant à la ballade des Dames de Paris, on peut l’imaginer comme une improvisation, un jeu de rimes faciles, auquel Villon s'était diverti, qu'il avait délaissé ensuite, et qui lui parut propre à orner son ouvrage.
Tous ces morceaux sont parfaitement fondus, artistement placés pour l'effet pittoresque et pour le plaisir du lecteur. La critique y a trouvé à reprendre, disant les plus anciens indignes du poète, sans parvenir à le faire croire. De l’Epithalame par exemple, Gaston Paris écrit : « On ne peut rien voir de plus prétentieux ni de plus lourd », ce qui n’a pas empêché les amis des beaux vers de trouver la pièce accomplie. Il dit aussi que la ballade de la Grosse Margot a « des gaucheries », quand il n’y a pas de tableau . au monde tracé d’un trait plus délibéré.
Le ton de tout l'ouvrage est d’une souplesse extrême. Le poète passe d’un style à l’autre, du badin au sublime, sans effort et camme sans y prendre garde. Il est aussi des plus naturels. Aussi
ne peint-il que le vrai,etn ’exprime-t-il d’autres sentiments que ceux dont il était capable. Les sujets sont tirés de la réalité. Dans aucun l’art n’y estempreint de convention, si ce n’est peut-être dans la pièce Fausse beauté. Encore ce qu 1l y a de tel dans cette plainte amoureuse, est-il relevé de traits où parle la nature.
Quant aux traits de négligence ils abondent dans le poème, mais on y fait peu d'attention. Le mouvement est partout si vif, la verve si soutenue, les proportions si justes, qu’on se moque de ces légers défauts. Il n’en est pas tout à fait de même des saillies burlesques, auxquelles Villon s’abandonne. Elles amusent souvent, quelquefois elles dégoûtent, en certains endroits elles assomment. Par exemple dans ce saisissant tableau de l'emér, où il dépeint :
Corps pourris et âmes en flammes De quelconque condition,
il est ridicule de voir faire l’exception des patriarches et des prophètes en disant
Qu'onques grand chaud n’éurent aux fesses.
Dans l'épitaphe écrite d’un style grave et touchant qui annonce la fin du poème, qu'y a-t-il de plus insipide que ceci :
Rigueur le transmit en exil Et lui frappa au c... la pelle.
Cela ne fait ni rire ni pleurer, cela ennuie, comme un loustic qui débiterait des calembours à un enterrement. Le poète nous paraît rapetissé soudain à la qualité de bouffon : chose étonnante si l’on considère de quelle délicatesse il se montre capable, le goût exquis dont il fait preuve en des endroits où il ne fallait rien
moins pour vaincre la difficulté que lui opposait sa matière. Ceci ne met point en cause le badinage dont le poète a l’art d’adoucir la gravité de mainte réflexion, la désolation de maint passage, qui ne rabaisse ni le sujet ni l’auteur, qui n’accuse chez ce dernier que l’horreur du pédantisme et la pudeur du sentiment. C’est le ton de Lafontaine, qui de toute évidence en avait pris le modèle ici.
Le poème porte sa date inscrite : 1461. Villon l'écrivit au sortir de la prison de Meung et sur le point de rentrer à Paris, deux ans sans doute avant sa mort.
En l’an trentième de mon âge, Que toutes mes hontes j'ai bues, Ne du tout fol, encor ne sage, Nonobstant maintes peines eues, Lesquelles j’ai toutes reçues | 5 Sous la main Thibaut d’Aussigny.
S'évêque il est, signant les rues, Qu’il soit le mien je le reni.
Mon seigneur n’est, ne mon évêque;
Sous lui ne tiens s’il n’est en friche; 10 Foi ne lui dois, n’'hommage avecque,
Je ne suis son serf ne sa biche.
Pû m'a d’une petite miche
Et de froide eau tout un été.
1, 2. En l'an trentième de mon âge. Ceci ne commence pas une phrase; c'est une date en tête du discours. L'année est 1461, comme il le dit v. 81. — Que : conjonction de temps, alors que, quand.
3. Ne. ne : ni. ni. — Du tout : tout à fait. — Ne du tout etc. Ni tout à fait fou, ni sage quand même. Point tout à fait fou, encore que point sage,
4, Nonobstant maintes peines eues : malgré que j'aie eu maintes peines.
8. Thibaut d’Aussigny. Evèque d'Orléans depuis 1452. IL mourut en 1473 et est enterré à Meung-sur-Loire. Pour un méfait que nous ne connaissons pas, il retint Villon en prison en ce dernier endroit, pendant plusieurs mois. — Sous la main : au pouvoir. — Thibaut d'Aussigny : de Thibaud d'Aussigny. T. S'évéque ir est : s'il est évèque. — Signant les rues : bénissant les rues.
Se signer : faire sur soi le signe de la croix. L’évèque parcourait les rues en faisant ce signe sur la foule.
.8. Je reni, pour je renie : je nie. — Le n'est pas masculin signifiant l’évèque, mais neutre et tient la place de : qu’il soit le mien. Je nie qu'il soit le mien, c’est-à-dire mon évêque.
; 9. Il n’est ni mon seigneur ni mon évêque. Son évèque était l'évêque de
aris, :
- 10. Sous lui, lui en devant hommage, je ne tiens aucun bien, si ce n'est un bien en friche, c’est-à-dire : rien. Je ne lui dois hommage pour rien.
11. Foi : fidélité. — Hommage : cérémonie de la soumission dù par le féal à son seigneur. — Je ne lui dois ni foi ni (avec cela) hommage.
12. Je: ne suis son serf ni sa biche. Biche joue sur l'équivoque de cerf pour serf, l'un et l’autre se lisant cer. Je ne suis pas plus son serf que sa biche. ,
13, 14. PA : repu. — 11 m'a repu tout un été d’une petite miche de pain.
Large ou étroit, mout me fut chiche; 15 Tel lui soit Dieu qu’il m’a été.
Et s’aucun me voulait reprendre Et dire que je le maudis, Non fais, se bien le sait comprendre, En rien de lui je ne médis. 20 Véci tout le mal que j'en dis :
S’il m’a été miséricors, Jésus, le roi de paradis, Tel lui soit à l’âme et au corps;
Et s’été m’a dur et cruel 25 Trop plus que ci ne le raconte,
Je veuil que le Dieu éternel
Lui soit donc semblable à ce compte.
Et s’Eglise nous dit et conte
Que prions pour nos ennemis, | 30 Je vous dirai : J’ai tort et honte,
Quoi qu’il m’ait fait, à Dieu remis.
15. Large ou étroit : qu'il soit large ou étroit. — Mouf me fut chiche : à moi il fut très chiche, très avare.