COMPLAINTE DE JEUNESSE PERDUE
Je plains le temps de ma jeunesse Ouquel j'ai plus qu’autre gallé 170 Jusqu'à l’entrée de vieillesse, Que son partement m'a celé.
- Il ne s’en est à pied allé N’à cheval, las! et comment donc?
Soudainement s’en est volé 175 Et ne m’a laissé quelque don.
Allé s’en est, et je demeure Pauvre de sens et de savoir,
me fusse : je me e fusse jugé. — De ma voix : par ma propre sentence. — Si Dieu m eût donné de trouver un Alexandre qui m’eût introduit au bonheur, et qu’on m'eût vu mal faire quand même, je me serais condamné moi-même au feu. Le poète avait trouvé cet Alexandre dans le chanoine Villon, qui le tira de sa pauvreté, lui ouvrit une honnête carrière, dont ses vices seuls l’avaient privé. La différence de l’histoire et de la fiction s'achève dans ce trait. Le Villon de l’histoire, adopté et instruit, préservé du besoin, appelé à un bénéfice, se rejette au malheur par le crime; celui de la poésie, victime de la misère, est entraîné à des méfaits durement expiés, que le besoin excuse, et dont l’aveu le fait plaindre. Au point de vue de l’art, seul à retenir ici, il faut louer le goût et la justesse de nuances avec laquelle Villon a su se composer cette figure.
167, 168. La nécessité, le besoin, fait que les gens se méconduisent, et la faim fait sortir le loup du bois. |
COMPLAINTE DE JEUNESSE PERDUE. Titre ajouté.
169 à 172. Je plains : je regrette. — Ouquel, contracté d'en lequel. «— Galler : faire la débauche, — Plus qu'autre : plus qu’un autre. — Que, conjonction de temps : temps auquel. — Son partement m'a celé. Il m ’a caché son . départ. Je regrette le temps de ma jeunesse, pendant lequel j’ai fait la débauche plus que personne, jusqu’à l’entrée de la vieillesse, où je n’ai pas vu qu'il s’en allait. — Entrée, trois syllabes.
173 à 176. Il ne s’en est pas allé à pied, ni à cheval, comment donc hélas ? 11 s’est envolé soudain et ne m'a laissé aucun profit.
177, Allé s’en est : il s’en est allé.
178. Pauvre de sens et de savoir : mal pensant, mal instruit.
Triste, failli, plus noir que mùre, | Qui n’ai cens, rente, ne avoir, 180 Des miens le moindre {je dis voir)
De me désavouer s'avance,
Oubliant naturel devoir,
Par faute d’un peu de chevance.
Si ne crains avoir dépendu 185 Par friander ne par lécher;
Par tropaimer n’ai rien vendu
Qu’amis me puissent reprocher,
Au moins qui leur coûte mout cher.
Je le dis et ne crois médire. 190 De ce je me puis revancher;
Qui n’a méfait ne le doit dire.
Bien est verté que j’ai aimé
Et aimeraie volentiers;
Mais triste cœur, ventre affamé 195 Qui n'est rassasié au tiers,
M'ôte des amoureux sentiers.
179. Failli : défaillant. — Plus noir que mûre. Proverbe. L'expression est dans Rutebeuf et dans Marot. Le poète dépeint sa mauvaise mine.