LIVRE DEDXIÈME
Le roi quitta alors sa frégate pour s'aller mettra dans la première chaloupé, à la tête de ses gardes. L'ambassadeur de France était alors auprès de lui. «Monsieur l'ambassadeur, lui dit-il en latin (carilneToulaitjamaisparlerfrançais), vous n'avez rien à démêler avec les DaDois: vous n'irez pas plus loin, s'il vous plaît. — Sire, lui répondit le comte de Guiscanl en français, le roi mon maître m'a ordonné de résider auprès de Votre Majesté ; je me flatte que TOUS lie me chasserez pas aujourd'hui de votre cour, qui n'a jamais été si brillante. » En disant ces paroles, il donna la main au roi, qui sauta dans la chaloupe où le comte de Piper et l'ambassadeur entrèrent'. On s'avançait sous les coups de canon des vaisseaux qui favorisaient la descente. Les bateaux de débarquement n'étaient encore qu'àlrois cents pas du rivage. Charles XII, impatient de ne pas aborder assez près ni assez tût, se jette de sa chaloupe dans la mer, l'épée à la main, ayant de l'eau par-delà la ceinture : ses ministres, l'ambassadeur de France, les officiers, les soldats, suivent aussitôt son exemple, et marchent au rivage, malgré une grêle de mousquetades*. Le roi, qui n'avait jamais entendu de sa vie de mousquetcrie chargée à halle, demanda au major général Stuart, qui se trouva auprès de lui, ce que c'était que ce petit sifflement qu'il entendait à ses oreilles. « C'est le bruit que font les balles de fusil qu'on vous tire, lui dit le major. — Bon, dit le roi, ce sera là dorénavant ma musique, a Dans le même moment le major, qui expliquait le bruit desmousquetades, en reçut une dans l'épaule, et un lieutenant tomba mort à l'autre cdtë du roi.
Il est ordinaire à des troupes attaquées dans leurs retranchements d'être battues, parce que ceux qui attaquent ont toujours une impétuosité que ne peuvent avoir ceux qui ae défendent, et qu'attendre les ennemis dans ses lignes c'est souvent un aveu de sa faiblesse et de leur supériorité. La cavalerie danoise et les milices s'enfuirent après une faible résistance. Le roi, maître de leurs retranchements, se jeta à genoux pour remercier Dieu du premier succès de ses armes. Il fit sur-le-champ élever des redoutes vers la ville, et marqua lui-même un campement. En même temps il renvoya ses vaisseaux en Scanie, partie de la Suéde voisine de Copenhague, pour chercher oeuf mille hommes de renfort. Tout conspirait à servir la vivacité de Charles, Les neuf mille hommes étaient sur le rivage, prêts à s'era-
1. Copié par le P. Barre, tooie X, pige 396. {Note dt Voltaire.) i. H. A. Geirroy. dam son édition de VHistùiie de Chattes XII, dit qu'il y ■ ~c phrases empruntées à l'Histoire de Limiers.
barquer, et dès 1^ lendemain un vent favorable les lui amena.
Tout cela s'était fait à la vue de la flotte danoise, qui n'avait osé s'avancer. Copenhague, intimidée, envoya aussitôt des députés au roi pour le supplier de ne point bombarder la ville. Il les reçut à cheval, à la tête de son régiment des gardes : les députés se mirent à genoux devant lui; il fit payer à la ville quatre cent mille rixdales, avec ordre de faire voiturer au camp toutes sortes de provisions, qu'il promit de faire payer fidèlement. On lui apporta des vivres, parce qu'il fallait obéir; mais on ne s'attendait guère que des vainqueurs daignassent payer; ceux qui les apportèrent furent bien étonnés d'être payés généreusement et sans délai par les moindres soldats de l'armée. Il régnait depuis longtemps dans les troupes suédoises une discipline qui n'avait pas peu contribué à leurs victoires : le jeune roi en augmenta encore la sévérité. Un soldat n'eût pas osé refuser le payement de ce qu'il achetait , encore moins aller en maraude , pas même sortir du camp. Il voulut de plus que, dans une victoire, ses troupes ne dépouillassent les morts qu'après en avoir eu la permission; et il parvint aisément à faire observer cette loi. On faisait toujours dans son camp la prière deux fois par jour, à sept heures du matin, et à quatre heures du soir: il ne manqua jamais d'y assister, et de donner à ses soldats l'exemple de la piétéS qui fait toujours impression sur les hommes quand ils n'y soupçonnent pas de l'hypocrisie. Son camp, mieux policé que Copenhague, eut tout en abondance; les paysans aimaient mieux vendre leurs denrées aux Suédois, leurs ennemis, qu'aux Danois, qui ne les payaient pas si bien. Les bourgeois de la ville furent même obligés de venir plus d'une fois chercher au camp du roi de Suède des provisions qui manquaient dans leurs marchés.
Le roi de Danemark était alors dans le Holstein, où il semblait ne s'être rendu que pour lever le siège de Tonningue. Il voyait la mer Baltique couverte de vaisseaux ennemis, un jeune conquérant déjà maître de la Séeland, et prêt à s'emparer de la capitale. Il fit publier dans ses États que ceux qui prendraient les armes contre les Suédois auraient leur liberté. Cette déclaration était d'un grand poids dans un pays autrefois libre, où tous les paysans, et même beaucoup de bourgeois, sont esclaves aujourd'hui-. Charles fit dire au roi de Danemark qu'il ne faisait la guerre que
1. Variante : a Comme do la valeur, n Le reste de la phrase est postérieur aux premières éditions.
2. Variante : u Sont serfs. Mais Charles no craignait pas des armées d^csclaves. n