‹ Œuvres complètes de VoltaireChapitre 184 sur 420 · LIVRE CINQUi'ÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUi'ÈME

trait de la satire huitième * où Tauteur traite Alexandre de fou et d'enragé, il déchira le feuillet.

De toutes les tragédies françaises, Mithridate était celle qui lui plaisait davantage, parce que la situation de ce roi vaincu, et respirant la vengeance, était conforme à la sienne. Il montrait avec le doigt à M. Fabrice les endroits qui le frappaient ; mais il n'en voulait lire aucun tout haut, ni hasarder jamais un mot en français. Môme quand il vit depuis à Bender M. Désaleurs, ambassadeur de France à la Porte, homme d'un mérite distingué, mais qui ne savait que sa langue naturelle, il répondit à cet ambassadeur en latin ; et sur ce que M. Désaleurs protesta qu'il n'entendait pas quatre mots de cette langue, le roi, plutôt que de parler français, fit venir un interprète *.

Telles étaient les occupations de Charles XII à Bender, où il attendait qu'une armée de Turcs vînt à son secours. Son envoyé présentait des mémoires en son nom au grand vizir, et Poniatowski les soutenait par le crédit qu'il savait se donner. L'insinuation réussit partout : il ne -paraissait vêtu qu'à la turque ; il se procurait toutes les entrées. Le Grand Seigneur lui fit présent d'une bourse de mille ducats, et le grand vizir lui dit : « Je prendrai votre roi d'une main, et une épée dans l'autre, et je le mènerai à Moscou à la tête de deux cent mille hommes. » Ce grand vizir s'appelait Chourlouli Ali bâcha ; il était flls d'un

1. Les premières éditions portaient : n Quand il lut cette épltre au roi de France, Louis XIV, où l'auteur, etc. » Brossetto, dans l'édition qu*on fit à Lyon de VHistoire de Charles Xll, fit mettre : « Quand il lut cette satire, où Tautcur, etc. » Brossette trouvait dans la première version inexactitude et amphibologie, ainsi qu'on le voit par une lettre qu'il écrivit à Voltaire le 20 mars 1732, et à laquelle Voltaire répondit le 14 avril. Cependant ce n'est qu'en 1748 que Voltaire mit la version qu'on lit aujourd'hui. (B.)

2. Charles XII affectait de ne pas parler le français; cependant il possédait bien cette langue. L'historien suédois Gjorwel a publié trois lettres de ce prince, adressées à Stanislas; deux sont antérieures à la bataille do Pultava; il est persuadé que les Cosaques doivent le soutenir, ce qui le décide à marcher vers l'Ukraine. La troisième, qui mérite d'être rappelée, est datée du ^ d'aoust 1709^ auprès de Bender :

(I Sire, ayant appris que la nouvelle de la bataille auprès de Pultava et l'incertitude de ma destinée ont causé beaucoup de peine à Votre Majesté, je n'ai pas voulu manquer à lui faire savoir que cette perte n'est pas d'une telle conséquence qu'elle ne puisse être réparée, et que ma blessure pourra être guérie dans quinze jours. C'est pourquoi je prie Votre Majesté de no rien relâcher de son grand courage, et d'être assurée que je trouverai moyen de me rendre bientôt auprès d'elle avec un secours considérable. En attendant, je la recommande à la divine protection ; et demeure, de Votre Majesté, le bon frère, ami et voisin.

« Carolds. »

paysan du village de Chourlou. Ce n'est point parmi les Turcs un reproche qu'une telle extraction ; on n'y connaît point la noblesse, soit celle à laquelle les emplois sont attachés, soit celle qui ne consiste que dans des titres. Les services seuls sont censés tout faire, c'est l'usage de presque tout l'Orient; usage trèsnaturel et très-bon, si les dignités pouvaient n'être données qu'au mérite ; mais les vizirs ne sont d'ordinaire que des créatures d'un eunuque noir, ou d'une esclave favorite.

Le premier ministre changea bientôt d'avis. Le roi ne pouvait que négocier, et le czar pouvait donner de l'argent; il en donna, et ce fut de celui même de Charles XII qu'il se servit. La caisse militaire prise à Pultava fournit de nouvelles armes contre le vaincu : il ne fut plus alors question de faire la guerre aux Russes. Le crédit du czar fut tout-puissant à la Porte; elle accorda à son envoyé des honneurs dont les ministres moscovites n'avaient point encore joui à Constantinople : on lui permit d'avoir un sérail, c'est-à-dire un palais dans le quartier des Francs, et de communiquer avec les ministres étrangers. Le czar crut même pouvoir demander qu'on lui livrât le général Mazeppa, comme Charles XII s'était fait livrer le malheureux Patkul. Chourlouli Ali hacha ne savait plus rien refuser à un prince qui demandait en donnant des millions : ainsi ce même grand vizir, qui auparavant avait promis solennellement de mener le roi de Suède en Moscovie avec deux cent mille hommes, osa bien lui faire proposer de consentir au sacrifice du général Mazeppa. Charles fut outré de cette demande. On ne sait jusqu'où le vizir eût poussé l'affaire si Mazeppa, âgé de soixante et dix ans, ne fût mort précisément dans cette conjoncture. La douleur et le dépit du roi augmentèrent quand il apprit que Tolstoy, devenu l'ambassadeur du czar à la Porte, était publiquement servi par des Suédois faits esclaves à Pultava, et qu'on vendait tous les jours ces braves soldats dans le marché de Constantinople. L'ambassadeur moscovite disait même hautement que les troupes musulmanes qui étaient à Bender y étaient plus pour s'assurer du roi que pour lui faire honneur.

Charles, abandonné par le grand vizir, vaincu par l'argent du czar en Turquie, après l'avoir été par ses armes dans l'Ukraine, se voyait trompé, dédaigné par la Porte, presque prisonnier parmi des Tartares. Sa suite commençait à désespérer. Lui seul tint ferme, et ne parut pas abattu un moment ; il crut que le sultan ignorait les intrigues de Chourlouli Ali, son grand vizir : il résolut de les lui apprendre, et Poniatowski se chargea de

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