LIVRE SIXIÈME
péens*. Tous refusèrent d'en prêter à un roi qui semblait s'être mis hors d'état de jamais rendre. Un seul marchand anglais, nommé Gook, osa enfin prêter environ quarante mille écus, satisfait de les perdre si le roi de Suède venait à mourir. On apporta cet aigent au petit camp du roi, dans le temps qu'on commençait à manquer de tout, et à ne plus espérer de ressource.
Dans cet intervalle, M. Poniatowski écrivit, du camp même du grand vizir, une relation de la campagne du Pruth, dans laquelle il accusait Baltagi Mehemet de lâcheté et de perfidie. Un vieux janissaire, indigné de la faiblesse du vizir, et de plus gagné par les présents de Poniatowski, se chargea de cette relation, et, ayant obtenu un congé, il présenta lui-même la lettre au sultan.
Poniatowski partit du camp quelques jours après, et alla à la Porte-Ottomane former des intrigues contre le grand vizir, selon sa coutume. /
Les circonstances étaient favorables : le czar, en liberté, ne se pressait pas d'accomplir ses promesses*; les clefs d'Azof ne venaient point; le grand vizir, qui en était responsable, craignant avec raison l'indignation de son maître, n'osait s'aller présenter devant lui.
Le sérail était alors plus rempli que jamais d'intrigues et d^e factions. Ces cabales, que l'on voit dans toutes les cours, et qui se terminent d'ordinaire dans les nôtres par quelque déplacement de ministre, ou tout au plus par quelque exil, font toujours tomber à Constantinople plus d'une tête; il en coûta la vie à l'ancien vizir Chourlouli et à Osman, ce lieutenant de Baltagi Mehemet, qui était le principal auteur de la paix du Pruth, et qui depuis cette paix avait obtenu une charge considérable à la Porte. On trouva parmi les trésors d'Osman la bague de la czarine, et vingt mille pièces d'or au coin de Saxe et de Moscovie; ce fut une preuve que l'argent seul avait tiré le czar du précipice, et avait ruiné la fortune de Charles XIL Le vizir Baltagi Mehemet fut relégué dans l'île de Lemnos, où il mourut trois ans après. Le sultan ne saisit son bien ni à son exil ni à sa mort; il n'était pas riche, et sa pauvreté justifia sa mémoire.
1. Dans les premières éditions, Voltaire rendait ici Justice à l'adresse et au dévouement de La Motraye, qui alla secrètement à Constantinople faire l'emprunt nécessaire. La Motraye ayant chicané sur quelques détails, Voltaire retrancha tout le morceau. (A. G.)
*2. Variante : «C'est Tusage que les princes qui rendent des villes aux Turcs envoient des clefs d'or au sultan. »
A ce grand vizir succéda Jussuf, c'est-à-dire Joseph, dont la fortune était aussi singulière que celle de ses prédécesseurs. Né sur les frontières de la Moscovie, et fait prisonnier par les Turcs à l'âge de six ans avec sa famille, il avait été vendu à un janissaire. Il fut longtemps valet dans le sérail, et devint enfin Ja seconde personne de l'empire où il avait été esclave; mais ce n'était qu'un fantôme de ministre. Le jeune Selictar Ali Goumourgi réleva à ce poste glissant, en attendant qu'il pût s'y placer luimême, et Jussuf, sa créature, n'eut d'autre emploi que d'apposer les sceaux de l'empire aux volontés du favori. La politique de la cour ottomane parut toute changée dès les premiers jours de ce vizirat : les plénipotentiaires du czar, qui restaient à Constanlinople et comme ministres et comme otages, y furent mieux traités que jamais ; le grand vizir confirma avec eux la paix du Pruth; mais ce qui mortifia le plus le roi de Suède, ce fut d'apprendre que les liaisons secrètes qu'on prenait à Gonstantinople avec le czar étaient le fruit de la médiation des ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande.
Gonstantinople, depuis la retraite de Gharles à Bender, était devenue ce que Rome a été si souvent, le centre des négociations de la chrétienté. Le comte Désaleurs, ambassadeur de France, y appuyait les intérêts de Gharles et de Stanislas; le ministre de l'empereur allemand les traversait ; les factions de Suède et de Moscovie s'entre-choquaient, comme on a vu longtemps celles de France et d'Espagne agiter la cour de Rome.
L'Angleterre et la Hollande, qui paraissaient neutres, ne l'étaient pas : le nouveau commerce que le czar avait ouvert dans Pétersbourg attirait l'attention de ces deux nations commerçantes.
Les Anglais et les Hollandais seront toujours pour le prince qui favorisera le plus leur trafic. H y avait beaucoup à gagner avec le czar*: il n'est donc pas étonnant que les ministres d'Angleterre et de Hollande le servissent secrètement à la Porte-Ottomane. Une des conditions de cette nouvelle amitié fut que l'on ferait sortir incessamment Gharles des terres de l'empire turc : soit que le czar espérât se saisir de sa personne sur les chemins, soit qu'il crût Gharles moins redoutable dans ses États qu'en Turquie, où il était toujours sur le point d'armer les forces ottomanes contre l'empire des Russes.
i. L*auteur donne une véritable et juste idée des négociations des ministre étrangers à Gonstantinople. (P.)