‹ Œuvres complètes de VoltaireChapitre 203 sur 420 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

« Cequefaisnnt, comme vous lui recommanderez Lieu expressément de faire, il recevra tous les honneurs et les égards dus à Sa Majesté de la part des Polonais, ce dont nous ont fait assurer les ambassadeurs du roi Auguste et de la république, en s'offrant même à cette condition, aussi bien que quelques autres noble^ Polonais, si nous le requérons, pour otages et sûreté de son passage.

« Lorsque le temps dont vous serez convenu avec le très-noble Delvet Gherai, pour la marche, sera venu, vous vous mettrez à la tête de vos braves soldats, entre lesquels seront les Tartares, ayant à leur tête le kan, et vous conduirez le roi de Suède avec ses gens.

« Qu'ainsi il plaise au seul Dieu tout-puissant de diriger vos pas et les leurs; le bâcha d'Aulos restera à Bender pour le garder, en votre absence, avec un corps de spahis et un autre de janissaires; et en suivant nos ordres et nos intentions impériales en tous ces points et articles, vous vous rendrez dignes de la continuation de notre faveur impériale, aussi bien que des louanges et des récompenses dues à tous ceux qui les observent.

« Fait à notre résidence impériale de Constantinople, le 2 de la lune de cheval S 1124 de Théglre. »

Pendant qu'on attendait cette réponse du Grand Seigneur, le roi écrivit à la Porte pour se plaindre de la trahison dont il soupçonnait le kan des Tartares; mais les passages étaient bien gardés : de plus, le ministère lui était contraire ; les lettres ne parvinrent point au sultan ; le vizir empêcha même M. Désaleurs de venir à Andrinople, où était la Porte, de peur que ce ministre, qui agissait pour le roi de Suède, ne voulût déranger le dessein qu'on avait de le faire partir.

Charles, indigné de se voir en quelque sorte chassé des terres du Grand Seigneur, se détermina à ne point partir du tout.

Il pouvait demandera s'en retourner par les terres d'Allemagne, ou s'embarquer sur la mer Noire, pour se rendre à Marseille par la Méditerranée ^; mais il aima mieux ne demander rien, et attendre les événements.

Quand les douze cents bourses furent arrivées, son trésorier Grothusen, qui avait appris la langue turque dans ce long séjour, alla voir le bâcha sans interprète, dans le dessein de tirer de lui les douze cents bourses, et de former ensuite à la Porte quelque

1. C'est le mot turc schewal, — Les Turcs ne connaissent que les mois lunaires. Leur année est de douze mois et de trois cent cinquante-quatre jours.

2. C*est ce qu*on lui avait môme proposé d'abord; mais il avait répondu : u Je sois arrivé par terre, c'est par terre que je retournerai. »

nt HISTOIRE DE CHARLES Xll.

iDtrigae DoaTelle, toujours sur celte fausse supposition que le parti suédois armerait eufio l'empire ottoman contre le czar.

Grothusen dit au bâcha que Iç roi ne pouvait avoir ses équipages prêts sans argent : a Mais, dit le bâcha, c'est nous qui ferons tous les frais de votre départ; votre maître n'a rien à dépenser tant qu'il sera sous la protection du mien. »

Grothusen répliqua qu'il y avait tant de difierence entre les équipages turcs et ceux des Francs, qu'il fallait avoir recours aux artisans suédois et polonais qui étaient à Vamitza.

Il assura que son maître était disposé à partir, et que cet argent faciliterait et avancerait son départ. Le hacha, trop confiant, donna les douze cents bourses; il vint quelques jours après demander au roi, d'une manière très-respectueuse, les ordres pour le départ.

Sa surprise fut extrême quand le roi lui dit qu'il n'était pas prêt à partir, et qu'il lui fallait encore miUe bourses. Le hacha, confondu à cette réponse, fut quelque temps sans pouvoir parler. Il se retira vers une fenêtre, où on le vit verser quelques larmes. Ensuite, s'adressant au roi : « Il m'en coûtera la tête, dit-41, pour avoir obligé Ta Majesté ; j'ai donné les douze cents bourses malgré l'ordre exprès de mon souverain. » Ayant dit ces paroles, il s'en retournait plein de tristesse.

Le roi l'arrêta, et lui dit qu'il l'excuserait auprès du sultan. «Ah! repartit le Turc en s'en allant, mon maître ne sait point excuser les fautes ; il ne sait que les punir. »

Ismaêl hacha alla apprendre cette nouvelle au kan desTartares, lequel ayant reçu le même ordre que le hacha, de ne point souffrir que les douze cents bourses fussent données avant le départ du roi, et ayant consenti qu'on délivrât cet argent, appréhendait aussi bien que le hacha l'indignation du Grand Seigneur. Ils écrivirent tous deux à la Porte pour se justifier ; ils protestèrent qu'ils n'avaient donné les douze cents bourses que sur les promesses positives d'un ministre du roi de partir sans délai ; et ils supplièrent Sa Hautesse que le refus du roi ne fût point attribué à leur désobéissance. '

Charles, persistant toujours dans l'idée que le kan et le hacha voulaient le livrer à ses ennemis, ordonna à M. Funk, alors son enyoyéauprès du Grand Seigneur, de porter contre euxdes plaintes, et de demander encore mille bourses. Son extrême générosité, et le peu de cas qu'il faisait de l'argent, l'empêchaient de sentir qu'il y avait de l'avilissement dans cette proposition. 11 ne la faisait que pour s'attirer un refus, et pour avoir un nouveau prétexte de ne point partir ; mais c'était être réduit à d'étranges extrémités que d'avoir besoin de pareils artifices. Savari, son interprète, homme

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