‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 4)Chapitre 1 sur 26 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIKHAlRlt: VlCTOi; LECOFFRE

IM), RUi: ROXAPMITE, \^^

Ce petit livre n'est point un livre de science. En 1847, je revenais d'une mission littéraire en Italie, assez heureux pour rapporter des documents inédits qui intéressaient l'histoire des temps barbares. Mais, avec ces rares épis, glanés dans le champ où Muratori et ses successeurs ont si bien moissonné, j'avais cueilli quelques fleurs de poésie, comme le liseron mêlé au blé mûr. C'étaient des vers détachés d'un manuscrit du treizième siècle, des chants qui, après avoir passé par les lèvres de plusieurs générations, sont tombés dans un injuste oubli. C'étaient des recueils de légendes que le voyageur lettré dédaigne d'acheter aux foires, mais

LIS rOlTES riUNC. \

qui édifient les veillées des paysans. J'avais encore présentes à ma mémoire plusieurs de ces basiliques italiennes, où le moyen âge est tout vivant, préservées du vandalisme moderne par la vénération des peuples, ou par la pauvreté même des religieux qui les desservent. Une pensée commune animait pour moi ces images du passé : en considérant de près le moyen âge italien, j'y croyais reconnaître, plus visible qu'ailleurs, le lien qui unit la foi et le génie, et par quelles inspirations les saints suscitèrent les grands artistes. Je voyais le saint le plus populaire de cette époque, saint François, en devenir aussi l'inspirateur, composer lui-même des cantiques admirables, et laisser après lui toute une école de poètes, d'architectes, de peintres, qui se formèrent au tombeau d'Assise pour se répandre jusqu'aux Alpes et jusqu'à la baie de Naples. J'ai donc voulu raconter les commencements delà poésie religieuse chez les

l'RÉKACE.

vains cccldsiaalifjues oui mis en luniçsion providentielle de saint Fran- '

il vint, avec saint Dominique, soiiluraillescliancelantesdel'IDglise. Les commencent à comprendre le rôle des Frères Mineurs, de celle milice iraine des républiques italienm^s, al- ■elle des faillies, ennemie des oppresmt elle n'avait ni peur ni besoin. Les .avouent ce que l'esprit humain doit aux de l'école franciscaine, à saint Bona- Ic Platon du moyen âge ; à Roger B:i- ||^,^dpnt les prcssenUmenls devancèrent nos tenvertes. Je me borne à considérer les sertccs que les premiers Franciscains rendirent m kltrcs italiennes. D'abord, je parcours 'une vue rapide les siècles qui préciîdèrent le aàlième, et, depuis les calacombes jusqu'aux aailtques de Venise et do Pise, je cberche dans Snwnuments, dans les inscriptions, les prc- MfiTsélansd'uue poésie populaire et religieuse, V»re prisonnière sous les formes latines, ù$ prêle à prendre l'essor quand un idiome lui aura prêté des ailes. Saint

U^ lui

4 rRÉPAGE.

Ki"itH;ois parail, el il faiil l'éludier oomme ]Kict(!, cil rcciioillant toutes les circonstances qui coiilribuèreiil à l'éducation de cet esprit extraordinaire; il faut discuter Tauthenticité drs compositions qu'on lui attribue, en retrouver la place entre ses extases, où il ravissail le fru du ciel, r't ses prédications, où il le comnuuiiquait aux hommes. I^e génie du saint foudat(>ur passe aux premiers disciples qui lui succèdonl : saint Bouaventure, qui porte le souffle lyrique sous la robe de l'école; frère Pacilique, «[u'on appelait le roi des vers; Jacomino de Vérone, auleur de deux poèmes longtemps oubliés, auxquels Dante n'a peuir être pas dédaigné de prendre quelques traits de son Enfer cl de son Paradis. Enfin viônl le plus grand de ces poêles, le bienheureux Jacopone deTodi, méprisé comme un insensé, puni comme un malfaiteur, et, du fond de sa prison, foudroyant de ses satires les désordres du clergé et du peuple. En môme temps, il ne craint pas de traiter en vers les points les plus difficiles de la théologie chrétienne; et, «irrivé aux dernières profondeurs du mysticisme, il a

déjà l'accent de sainte Thérèse et de saint Jean de la Groix. A mesure qu'on descend ainsi le *' premier siècle de Tordre de Saint-François, comment ne pas s'arrêter devant les monuments contemporains qui bordent son cours, où la même poésie éclate sous les lignes de l'archilecture, sous la couleur des fresques? Mon pèlerinage a des stations marquées au tombeau d'Assise, à Saint-Antoine de Padoue, à Sainte- Croix de Florence. C'est vers Florence que se tournent les préférences de l'art naissant, et c'est là que je Irouve la belle légende des Ftoretti di san Francesco, qu'on peut regarder comme une petite épopée résumant les traditions héroïques de l'ordre de Saint-François, ou plutôt comme un reliquaire dont les émaux représentent avec naïveté les miracles du saint et les figures de ses compagnons. De ces figures, plusieurs n'ont que le mérite de la couleur, qu'elles perdraient en passant par une traduction. Les autres ont la grâce du dessin, le mouvement, la vie, qui s'évanouiraient dans une analyse. Une main plus délicate que la\xi\fc\v!û& a cboisi et mis en français les ç\us ^Vwl^A^"^

6 PRËti'AGE.

plus louchants, les plus aimables récits des Fioretti^ en s'efforçant de serrer de près le tour simple et vif du vieux narrateur.

Plusieurs s'étonneront de tant d'admiration pour un mysticisme dont notre siècle ne comprend plus le langage, de tant de complaisance pour des traditions qui ne sont pas de foi. Aussi je ne propose rien à la foi des lecteurs : si je ne fais pas un livre de science, je n'écris pas non plus un livre de religion. Je ne confonds point ces chants, ces traditions, avec le dogme infaillible, pas plus que je ne confonds les gouttes de la rosée avec les feux de l'aurore qu'elles accompagnent. Je les recueille comme les émanations d'une terre fécondée par le christianisme. Si je ne puis toucher sans émotion à cette poésie des vieux âges, c'est que j'ai vécu tout un jour le contemporain des événements et des hommes qui l'inspirèrent. J'ai passé un jour trop court pour moi dans la vieille cité d'Assise. J'y ai trouvé la mémoire du saint aussi présente que s'il venait de mourir hier, et de laisser à sa patrie la bénédiction ç II on ht encore sur la porte de \a N\\Ve..Ow\xv'^

montré le lieu de sa naissance, et la chapelle où son cœnr disputé se rendit à Dieu. Qn m'a . fait voir le buisson d'épines qui se couvrit de i*oses quand François s'y précipita dans l'ardeur de sa pénitence. Py ai reconnu l'image de celte langue italienne encore tout inculte et tout épineuse, qui n'eut besoin que d'être touchée par r ascétisme catholique pour germer et fleurir. Enfin, je me suis agenouillé au saint tombeau, sous cette voûte d'azur étoilée d'or qui le couronne, et qui fut le premier ciel où la peinture renaissante essaya son vol. C'est là qu'acheva de se préciser la pensée de ce petit livre. Tout mon dessein se déroulait dans les réflexions suivantes, qui m'accompagnaient au sortir d'Assise, à mesure que je voyais fuir les blanches murailles du Sagro Convento, la ville qui dort sous sa garde, et le coteau qu'elle domine, doré des derniers rayons du soleil.

Si Ton considère l'Italie au moyen âge, on y remarque un espace comprenant la Toscane, rOmbric et le nord du patrimoine de saint Pierre: c'est là que rayonna pendant \io\^v!.ew\.^ ans le plus vif éclat de la saiulelè cYvtfeVv^uTivi*

A Florence, c'est Jean Gualbert, le père des solilaires de Yallombreuse^ et en même temps le véritable fondateur des libertés publiques, par les combats qu'il livra aux évoques simoniaqucs. C'est saint Philippe de Benizzi et ses compagnons, déposant l'épée dans un siècle de sang, pour instituer la charitable compagnie des Servites ; un peu plus tard, le bienheureux Giovanni délie Celle, et sainte Madeleine de Pazzi, dont les lettres sont des trésors de sagesse et d'éloquence. A Pise, on voit saint Reynier revenant du pèlerinage de Jérusalem, et jetant son peuple dans l'héroïque délire des croisades. A Sienne, on trouve sainte Catherine et saint Bernardin, et un nombre infini de saints qui firent nommer leur ville TAntichambre du Paradis. Entrons dans ces cités guelfes et gibelines, hérissées détours, frémissantes de passions politiques. Nous apercevrons sur leurs autels l'image de quelque pauvre servante, de quelque pécheresse repentie, devenue la patronne du lieu : sainte Zile à Lucques, sainte Marguerite à Cortone. Je ne parle plus d'Assise et de ce grand nombre d'âmes

qui, à la suite de saint François et de sainte Glaire, prirent leur essor vers le ciel. Mais je ne puis oublier ni saint Bonaventure, sorti de la bourgade de Bagnorea pour devenir le flambeau de l'Ecole et de l'Eglise ; ni sainte Rose de Viterbe, qui, à neuf ans, parcourait les rues en prêchant la pénitence, et qui soulevait ses concitoyens contre la tyrannie de Frédéric IL

Assurément il est beau de voir dans un espace si restreint, et en des temps si mauvais, tant de courage, tant de charité, tant de dévouement pour le service des vérités éternelles. Mais il se trouve de plus que cette terre classique de la sainteté devient celle de l'art chré tien. Les tombeaux des serviteurs de Dieu sont autant de semences qui perceront le sol, et en feront sortir des monuments. La foi, qui transporte les montagnes, élève ces cathédrales, ces montagnes de marbre, toutes ciselées, toutes peintes, toutes retentissantes du chant des hymnes. Il suffit qu'un lieu soit marqué de quelque grand souvenir religieux, pour qu'une basilique s'y ouvre comme un atelier sanctifié par la prière, où les ouvriers se ^o^uv^xwvV

dans le silence, dans l'oubli des applaudissements de la foule, dans Thabitude de considérer l'art comme un culte, et de le traiter avec respect. Nous savons déjà quelle génémlion de peintres et d^architectes croissait sous les portiques sacrés d'Assise. Vers le même temps, un prêtre de Bolsena ayant eu le malheur de douter de la présence réelle tandis qu'il célébrait, l'hostie saigna entre ses mains, les linges ensanglantés furent recueillis avec terreur. On décida que ce miraculeux dépôt serait conservé dans une église qui n'aurait pas de rivale. Vers 1280, commença la construction du dôme d'Orvielo ; elle occupa, durant trois cents ans, la piétc des peuples, à qui rien ne coûtait pour réparer le doute de leur prêtre, et pour honorer le mystère outragé de Tamour. Plus de doux cents artistes s'y succédèrent, depuis Jean de Pise et ses élèves, qui sculptèrent la façade, jusqu*à Luca Signorelli, qui peignit l'Antéchrist, le Jugement, l'Enfer, dans une suite de fresques dignes d'inspirer Michel- Ange. Un siècle plus tôt, en 1186, l'archevêque de Pise Ubaldo Lanfranchi avait conçu la pen-

PRÉFACE. il

sée de donner à ses concitoyens une sépulture glorieuse. Il rapporta sur ses vaisseaux la poussière de Jérusalem et de Bethléem. Il la déposa dans le sol creusé auprès de sa cathédrale, pour en faire le cimetière national des Pisans. Mais, comme on ne pouvait rendre trop d'honneur à la terre foulée par les pieds du Sauveur, on voulut qu'un portique superbe fût élevé alentour, que les murs fussent couverts d'images qui consolassent de la mort par le spectacle de T immortalité ; et pendant deux cents ans les plus grands maîtres de la Toscane ne crurent pas leur gloire complète s'ils n'avaient pas une fresque au Campo Santo. Si Ton appela Sienne TAnlichambre du Paradis à cause du grand nombre de ses saints, elle mérita le même nom par la splendeur de ses édifices, par sa cathédrale aérienne, par son palais public tout peuplé d'images héroïques et religieuses, par son école de peinture si chaste, si naïve, si injustement négligée. Florence, la plus riche en souvenirs, sera la plus féconde en œuvres. Ne vous effrayez pas de ces mw^c^ cychpéens, de ces façades auslèreb) A^ GfeVi wfe-

lï }*£ÉFAC£.

églises et des (lahis : tous tmmeta que le pinceau les a peuplés de TÎsions oâestes, de figures rayonnantes de jeunesse, dlnnoœnoe et de douceur ; et tous tous demandeieE, quand tout était plein de combats, où les aftisUs loécans allaient chercher ces visages d^anges, de vierges et de jeunes saints. Ils ne les cherchai^it pas loin, ils les trouvaient près à^eœtg dans les couvenls à la porte desquels venait mourir le biuit des guerres civiles, dans les vieilles fomilles dont Villani et Ricobaldo décrivent les mœurs patriarcales, a Là on vivait sobrement, les hommes vêtus de peaux de mouton non foulées, les femmes parées d'une robe étroite de drap écarlate, avec une ceinture de cuir à Tantique. Le mari et la femme soupaient sur la même assiette, buvaient au même verre ; ety s'il était nuit, un serviteur tenait devant eux une torche de résine. Mais ceux qui vivaient de la sorte étaient loyaux entre eux, fidèles à leur commune, et, avec ces mœurs rudes et pauvres, ils faisaient de plus grandes choses que les générations délicates et polies

a^ PRÉFACE. 13

''■' qui les suivirent." » C'est ainsi qu'il faut se représenter lltadie du treizième siècle. Ainsi devait se faire peu à peu, si je puis le dire, le nid d'où devaient prendre leur essor ces trois aigles de la poésie chrétienne : Dante, 4?étnir(|ue et le Tasse.

A Dieu ne plaise cependant que j'aie voulu réduire les saints à n'être que les précurseurs jdies grands poètes ! Mais je reconnais en eux les serviteurs de celte Providence souverainement économe qui emploie chacun de ses ouvrages à plusieurs fins. Si elle compte les grains de sable et se souvient des gouttes d'eau de l'Océan, elle pourrait du fond de son éternité pourvoir aux développements de l'art, comme ^un gouvernement sage pourvoit aux jeux publics, quand l'art ne serait que la consolation et le plaisir légitime des peuples. Mais n'esl-il pas juste qu'elle en tienne compte dans ses conseils, si l'art est un moyen de faire l'éducation de l'homme, de civiliser les sociétés, et d'honorer Celui qui est parfaitement beau, comme il est bon et vrai?

Page 1